Portrait - Sarah Ourahmoune, une boxeuse qui a du punch

Portrait - Sarah Ourahmoune, une boxeuse qui a du punch

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Dix fois championne de France, trois fois championne d’Europe, championne du monde : à 34 ans, Sarah Ourahmoune s’est payé le luxe de clôturer sa carrière de boxeuse sur une médaille olympique à Rio. Mais si cette ancienne élève de Sciences Po a raccroché les gants, elle a attrapé le virus de l’entrepreneuriat : la sportive bouillonne de projets.

C’est un retour aux sources. Sarah Ourahmoune foule, en semelles compensées, le ring du Boxing Beats, cette salle de boxe d’Aubervilliers qui a vu naître sa vocation de championne. Une force tranquille se dégage d’elle. Un regard de la jeune femme face à l’objectif et on comprend tout de suite qu’elle est une battante, dans la vie comme sur le ring. Du haut de son mètre cinquante-huit, elle se raconte, de sa voix très posée, sans chichis ni hâbleries, malgré un palmarès sportif impressionnant. Saïd Bennajem, son ancien entraîneur qui l’a suivie pendant près de 20 ans, n’est jamais très loin ; tel Clint Eastwood dans Million Dollar Baby, il veille toujours sur sa protégée.

Aujourd’hui, la salle du Boxing Beats – anciennement un atelier d’usine – a des allures de loft industriel à la mode, avec ses murs de briques, ses fresques murales de boxeurs de légende, ses larges miroirs et son éclairage zénithal. Non sans une certaine fierté, Saïd glisse : « On est le meilleur club de France de boxe chez les filles, avec 57 titres de championnes de France. » Mais il y a 20 ans, le lieu était plus grunge, plus brut : du béton, du parpaing, et pas de vestiaires pour femmes. C’est que, dans les années 1990, il n’est pas question pour les femmes de monter sur le ring.

Adolescente, il y a de cela 22 ans, Sarah Ourahmoune ne se voyait pas du tout boxeuse. Elle n’a rien d’un garçon manqué : à Clichy, elle pratique avec assiduité la peinture à l’huile depuis son enfance, et est même repérée par une école d’art. Lorsque la famille déménage à Aubervilliers en 1995, elle est à la recherche d’un club pour poursuivre le taekwondo. Mais rien de tel dans le secteur : elle débarque alors au Boxing Beats un peu par hasard. C’est Saïd en personne qui accueille Sarah, et leur première rencontre ne semble pas prometteuse. « Ici, on ne fait que de la boxe anglaise, la boxe de Rocky et Tyson ! », la prévient-il. Elle est dubitative. « Mettre des coups de poing, ce n’est pas du sport », se dit-elle. Saïd lui suggère de repasser pour découvrir ce qu’est la boxe de touche. La future championne n’est pas convaincue ; mais allez savoir pourquoi, le lendemain, elle revient. Elle y restera deux décennies.

Elle adore le monde de la boxe qu’elle entrevoit : « Il y avait une super ambiance, et finalement, je découvre un sport très complet. » Au tout début, elle hésite tout de même à révéler à sa famille que la boxe la botterait bien. Elle en parle à sa mère, Zoubida, qui aurait plutôt vu sa fille en danseuse – une voie que suivra sa sœur cadette. La matriarche ne lui donne pas tout de suite son blanc-seing. Sa fille, boxeuse ? Mais elle va se casser le nez ! Pourtant, après plus de 20 ans de carrière, la blessure de guerre la plus grave de la sportive est une tendinite au tendon d’Achille.

“Elle allait s’entraîner à six heures du matin, et à huit heures, elle allait en cours.”

Et la championne de se remémorer ce jour où sa mère l’accompagne à la salle de boxe, « pour convaincre Saïd », son futur entraîneur, « de me chasser ». Il saura la faire changer d’avis. Zoubida sera là, tous les soirs, pendant un mois, assise sur le banc des spectateurs à regarder sa fille progresser. Et si la boxeuse en herbe est encore très jeune, elle force déjà le respect de tous par son caractère. Saïd se souvient : « On allait s’entraîner à six heures du matin, et à huit heures, elle allait en cours. » Après l’école, elle retournait à la salle poursuivre son entraînement. « Ça faisait des journées terribles ! Mais j’étais passionnée. »

Seule femme au milieu de dizaines d’hommes, elle doit se faire sa place au soleil : elle observe les boxeurs professionnels s’entraîner, elle demande, elle apprend, elle se bouche les oreilles face aux petites remarques machistes. Elle travaille sa technique, son style, tout en rapidité : « Ce que je fais, c’est que je provoque, j’attends la faille, et puis je touche et je pars. Je ne vais pas à la bagarre. » Elle ne lâche toutefois pas ses études, qu’elle mène de front, sans aménagement aucun puisque la boxe féminine n’est pas encore reconnue comme sport. La famille ne roule pas sur l’or – son père est restaurateur, et sa mère aide-soignante – et la jeune fille doit tout arracher à la sueur de son front. Sans aucune aide financière, celle qui est la deuxième d’une fratrie de six travaille, elle fait les marchés, de l’aide aux devoirs, de la garde de nuit à domicile.

Une étoile est née

En 1999, les femmes sont autorisées à boxer en France, et Sarah Ourahmoune peut livrer son premier combat. Elle qui ne s’est entraînée qu’avec des hommes – ce qui ne facilite pas les choses, « parce que pour trouver des hommes de 50 kilos, c’est compliqué ! » – monte sur un ring pour la première fois. Il y a un monde fou, les projecteurs sont braqués sur elle. Le président du club de l’époque lui donne comme première tenue un accoutrement de ring girl ! Elle la refuse, et achète une tenue classique, pour homme.

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La sportive devient championne de France dès 1999. Les combats et les victoires pleuvent, en France comme à l’étranger. En parallèle, la jeune femme passe avec succès son diplôme de STAPS. Mais après quelques années, elle ressent comme un trop-plein de sport. Elle met la boxe entre parenthèses durant quatre ans, fait une école d’éducateurs spécialisés, travaille dans différents centres sociaux.

Son diplôme d’éducateur spécialisé en poche, l’appel du sport reprend finalement le dessus. « Je me suis dit que j’allais reprendre pour le plaisir. En fait, au bout de deux semaines, je me suis retrouvée en équipe de France. » Plus rien ne l’arrête ; les combats se suivent et les médailles s’enchaînent. En 2007, elle décroche son premier titre de championne de l’Union européenne. Deux autres suivront. Mais aux championnats du monde, qui se déroulent à Ningbo, en Chine, elle est éliminée en finale par la Chinoise Chen Ying, au terme d’un combat à l’arbitrage hautement litigieux. Le pot aux roses n’est découvert qu’un an plus tard : son adversaire était dopée. Sarah Ourahmoune est désormais championne du monde.

“Je me suis dit que j’allais reprendre pour le plaisir. En fait, au bout de deux semaines, je me suis retrouvée en équipe de France.”

Pour la sportive, qui reçoit sa médaille d’or par la Poste, cette victoire sur papier, qu’elle n’a pas pu vivre en direct, lui laisse un goût amer. Qu'importe : elle veut aller plus loin, elle veut briller à Londres, aux J.O. de 2012, d’autant que c’est la première fois de l’histoire des jeux que la pratique féminine de la boxe est autorisée. Elle doit toutefois changer de catégorie car la sienne n’est pas représentée : Sarah Ourahmoune est « mi-mouche » (de 45 à 48 kilos), elle passera en « mouche » (de 48 à 51 kilos). Mais la pression est trop forte et c’est le moral de la championne qui lâche. Durant son quatrième et dernier combat de qualification, elle se laisse obnubiler par ses pensées : « Huit minutes à tenir, ça fait 16 ans que tu attends ça, il faut gagner, il faut gagner. » Elle trébuche. Le couperet de la mort subite tombe. La boxeuse est éliminée des qualifications des J.O. de Londres.

Le repos de la guerrière

C’est l’occasion de passer à autre chose. Il est temps pour elle de fonder une famille, avec son compagnon, Francky Denis. Elle l’a rencontré, tout naturellement, dans une salle de boxe, et l’a épousé depuis. Elle en profite également pour illustrer un livre, un recueil de nouvelles fantastiques écrit par la romancière Sylvie Albou-Tabart, car elle n’a jamais complètement laissé tomber sa passion première, la peinture.

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C’est à cette époque, en 2009, qu’elle intègre Sciences Po, grâce au programme réservé aux sportifs de haut niveau. Un tournant dans sa vie : là-bas, durant son master en communication, celle qui rêvait plutôt de créer un centre social croise le chemin de Jacques-Henri Eyraud, ancien vice-président de Sciences Po Alumni. Passionné de sport, cet homme d’affaires a fait du taekwondo, la première discipline de la boxeuse, avant de devenir président de l’Olympique de Marseille. Il éveille en elle sa fibre entrepreneuriale, et lui propose un échange de bons procédés : elle le coache en boxe, il la coache en création d’entreprise.

Elle se lance alors grâce à l’incubateur de Sciences Po. Mais elle donne naissance à sa petite fille, Ayna, le jour même de l’oral. Comment faire ? Impensable de perdre une année. Même épuisée, elle en vient à imaginer passer l’entretien de la maternité, par Skype s’il le faut ! Elle obtient un sursis, passe l’oral en décalé, et fonde sa startup, Boxer Inside. Elle y développe des ateliers de boxe en entreprise, pour utiliser ce sport comme outil de développement personnel. Elle s’attelle également à la création de gants de boxe connectés, dotés de capteurs reliés à une application : ces gants permettent de s’entraîner ou de participer à des compétitions en réseau.

“Elle donne naissance à sa petite fille, Ayna, le jour même de l’oral de l’incubateur de Sciences Po.”

Gravir le mont Olympe

Mais une nouvelle fois, l’appel du ring est trop fort. L’envie de revenir pour les jeux de Rio en 2016 démange la championne « tous les jours », peut-être par volonté de prendre sa revanche sur son échec de 2012, quitte à mettre entre parenthèses sa carrière entrepreneuriale. Mais on ne l’accueille pas à bras ouverts. La « fédé » ne croit plus en ses capacités : Sarah Ourahmoune n’est pas sur la liste des « qualifiables », encore moins sur celle des « médaillables ». Elle participerait à 34 ans, et en plus, elle vient d’être mère : de quoi aller droit au casse-pipe. Le message est sans ambages : « Tu veux te planter, tu te plantes toute seule ! »

Ce genre d’obstacles galvaniserait plutôt la championne. Mais le retour est difficile. Elle met un an, au forceps, à revenir au niveau national. Elle a appris de ses erreurs, se donne les moyens de ses ambitions, en prenant un préparateur mental : « Je croyais qu'on ne déployait le mental qu'au moment du combat, quand on est en difficulté. Mais le mental, c’est bien en amont que ça se travaille. » Le pari est d’autant plus risqué que la sportive est en congés sans solde, et il faut tout financer, les tests physiques, les entraînements, les voyages : les sponsors ne se bousculent pas au portillon, les moyens viennent à manquer. Pour mener à bien son aventure olympique, elle a recours au crowdfunding. « Ça m’a aidé, se souvient-elle. J’ai eu 4 500 euros, de quoi financer deux déplacements pour mon entraîneur et moi. »

Pour sa préparation, elle change également d’entraîneur, qu’elle ne va pas chercher bien loin : ce sera son beau-père. Marcel est tout l’inverse de Saïd, plus dur, plus tranchant ; lui ne la traite pas en princesse, lui ne prend pas de détours. Elle en rit aujourd'hui, mais confie avoir eu envie de jeter l'éponge, voire de lui lancer les gants à la figure. Mais le jeu en vaut la chandelle. À Rio, Sarah Ourahmoune, à 34 ans, décroche la médaille d’argent dans une discipline qu’elle a contribué à créer et à populariser. C’est un succès pour la délégation française de boxe, qui ramène dans son escarcelle six médailles, dont deux en or, grâce à son amie Estelle Mossely et à Tony Yoka, qui forment un couple à la ville.

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Raccrocher les gants

Au sommet, la sportive peut tourner la page sereinement. Malgré tout, l’inaction lui fait toujours horreur. Elle se lance dans de nouveaux projets : d’ici la fin de l’année, elle aura sa propre salle – sept ans qu’elle en rêve – où elle sera coach. Les femmes pourront y prendre des cours de boxe tout en profitant d’une garderie intégrée. Elle s’est engagée pour la candidature de Paris aux J.O. de 2024, où elle apparaît dans le film de présentation, tout en se consacrant à la poursuite de l’aventure de sa startup.

La fédération de boxe, qui la traite avec plus d’égards depuis ses résultats olympiques, lui a proposé de reprendre l’équipe féminine de France. Elle a poliment refusé : elle connaît le rythme de vie des entraîneurs, qui dédient à leurs protégés deux à trois semaines par mois, et elle souhaite réserver du temps à sa famille. Mais elle sourit en se disant qu’il y a 20 ans, les entraîneuses de boxe n’existaient pas, et que ce sont des femmes de sa génération qui, pour la première fois, porteront le flambeau.

À la lecture de son parcours singulier, on se prend à prédire à Sarah Ourahmoune un destin à la Laura Flessel, avec en point d'orgue à sa carrière le poste de ministre des Sports. Un documentaire retraçant la vie de la boxeuse, produit par Mélissa Theuriau, a été diffusé cet été sur Canal +. Jamel Debbouze l’a vu : il aimerait bien en faire un film. Avec Leïla Bekhti dans le rôle-titre ? De quoi faire briller les yeux de la championne du monde.


Quelques dates

  • 1982 : naissance à Sèvres
  • 1995 : premiers pas en boxe au Boxing Beats d’Aubervilliers
  • 1999 : 1er titre de championne de France
  • 2008 : championne du monde
  • 2009 : intègre Sciences Po pour un master en communication
  • 2013 : naissance de sa fille Ayna
  • 2016 : médaillée olympique aux J.O. de Rio

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