Correspondance politique - "La trinité autorité - transmission - liberté économique"

Correspondance politique - "La trinité autorité - transmission - liberté économique"

Cher Erwan,

C’est drôle, dans la vie de tous les jours, la différence entre être de droite et être de gauche relève de l’évidence et lorsqu’on cherche à mettre des mots ou des concepts sur cette différence, la discussion est sans fin. Mais revenons, puisque vous y tenez, à ce qui caractérise la droite, à la trinité autorité - transmission - liberté économique.

L’autorité signifie le respect des règles, intransigeance avec la violation des lois, gouvernement clair et stable. Mais en quoi ces termes seraient-ils l’apanage de la droite plutôt que de la gauche ? A moins de caricaturer la gauche comme laxiste et permissive, je ne comprends pas. La gauche défend aussi l’autorité, l’autorité républicaine, l’autorité de la loi qui doit être « la même pour tous ». Mais il est vrai qu’il y a à droite un attachement à l’ordre établi, qui donne autorité à ce qui est hérité du passé et c’est d’ailleurs pourquoi la droite se présente comme un défenseur de la « transmission », la transmission des valeurs, d’héritages face à une gauche qui laisserait la « vraie France » aller à vau-l’eau sous couvert de « multiculturalisme ». Nous connaissons l’antienne. Enfin, vous terminez en fanfare en évoquant le combat pour la liberté économique et contre « l’ogre administratico-fiscal » (celui qui mange les enfants ?). Avouez qu’en matière de caricature…

Plus sérieusement, si je peux me permettre, j’ai l’impression que vous vous essayez à une théorie de la droite qui passe sous silence la réalité sociale, factuelle : si je reprenais la célèbre phrase (« The proof of pudding is in the eating ») que Friedrich Engels avait utilisée en 1880 pour s’opposer aux idéalistes, c’est parce que la politique est à mes yeux plus une affaire de faits (têtus) que de théories.

Qu’est-ce que la droite dans les faits ? Lorsque vous dites par exemple que la droite et François Fillon défendent le travail, voyons… cela ne correspond pas aux faits : ce n’est pas le monde du travail qui soutient la dynamique électorale de la droite (les salariés et les fonctionnaires votent aujourd’hui plutôt pour la gauche puis pour le Front national) ; c’est le vote des seniors, des retraités dont les taux de participation sont les plus élevés, qui pèsent le plus à droite. Julien Landfried a bien analysé les ressorts et les conséquences de ce phénomène électoral.

Vous évoquez poétiquement la transmission des valeurs, par l’éducation, etc. Mais, dans les faits, il y a une transmission qui est très chère à la droite, c’est la transmission de la propriété, du capital, des biens matériels, des positions : vous ne l’évoquez pas. Le parti de l’ordre est toujours le parti du maintien de l’ordre établi et les « couches montantes » de Gambetta sont, plus ou moins explicitement, des menaces. Le conservatisme est aussi sociologique. A ce sujet, je rectifie un point important : je n’emploie absolument pas le mot « conservateur » comme une insulte ou avec un sens péjoratif. Le conservatisme est une position politique historique, bien établie, qui a le mérite de la constance. Elle a en effet ses héros et se renouvelle aujourd’hui à la faveur des transformations du monde. Le conservatisme se résume à une position : critiquer le changement comme un déclin et y résister au nom d’un ordre qui tire sa légitimité du passé. Depuis plus de deux siècles, les conservateurs cherchent à conserver : conserver la monarchie, conserver le vote censitaire, conserver la chambre des pairs, conserver le livret ouvrier, conserver l’influence séculaire de l’Eglise, conserver le statut de l’armée malgré Dreyfus, conserver le Franc or malgré la crise, conserver l’ordre moral, conserver l’Empire, conserver le modèle patriarcal malgré l’évolution des mœurs, conserver les positions sociales héritées malgré la démocratisation, etc. Et aujourd’hui, revenir sur l’Etat Providence pour rétablir un rapport de force et un ordre plus anciens…

Le conservatisme témoigne d’un rapport contrarié au changement, au risque que représentent l’avenir et la modernité. Et d’un rapport nettement conflictuel avec la postmodernité et la remise en cause, au sens large, des hiérarchies (c’est le principal sujet, légitime, pour Alain Finkielkraut). La pensée conservatrice connaît un renouveau car nous traversons une époque de changements profonds : elle reflète la tentation, pour la droite, de se radicaliser.

Alors vous me dites qu’il y a un conservatisme à gauche, à la CGT. Par exemple, est-ce que défendre la Sécurité sociale contre sa privatisation est un conservatisme ? Absolument pas. Tout simplement parce que la gauche ne puise pas la légitimité de ses positions dans le fait que la Sécurité sociale soit héritée du passé mais simplement parce qu’elle constitue rationnellement une avancée pour la protection égale des salariés, du plus grand nombre, et que sa privatisation constituerait un recul au nom de nos valeurs. Au-delà, je connais les thèses de Jean-Claude Michéa et l’idée d’un socialisme conservateur, mais à dire vrai, je n’ai jamais été convaincu.

Le monde change. C’est ainsi. La gauche est convaincue qu’il y a une aventure humaine qui dépasse les expériences individuelles et que son moteur est le progrès au service des hommes, un mouvement de transformation vers l’émancipation et la liberté. Elle fait confiance à la connaissance, à l’éducation et à la raison critique pour bâtir un avenir meilleur. L’amélioration constante de nos niveaux de vie en témoigne. La gauche en ce sens est fidèle aux Lumières malgré les doutes, malgré les crises, malgré les défis critiques de la postmodernité, malgré les détournements et les faux semblants actuels. Emanciper les individus, protéger la société, et bâtir une vie meilleure pour tous. (Je vous vois sourire face à tant de naïveté, à nos grands principes. Ils sont notre faiblesse et ils sont notre force, à gauche.)

Comment cela se traduit-il aujourd’hui ? Nous vivons une époque de transformations profondes. Le capitalisme mute. La robotisation et l’intelligence artificielle vont reposer la question du travail et de son organisation (déjà, la question d’un revenu universel s’est imposée dans le débat). L’émergence de la société numérique, plus individualiste et plus collective à la fois, propose de nouvelles pratiques, de nouveaux modèles, de nouvelles possibilités mais aussi de nouveaux risques. Des situations sociales nouvelles se font jour. Le changement de paradigme dans la santé (le corps augmenté et amélioré) et la marchandisation du vivant posent des questions essentielles ; l’hybridation de l’homme et de la machine est déjà une réalité pour les équipes de recherche et développement dans les entreprises. Dans nos territoires, la mondialisation a creusé des fossés entre les gagnants et les perdants qui voient leur monde se dégrader, chez qui le désespoir cède le pas à la colère. Ailleurs, la guerre fait rage : la brutalité, la cruauté, la barbarie, et l’obscurantisme font désespérer de l’Humanité. La dégradation chaque jour plus grave de notre environnement, de la biodiversité impose également une réaction collective, un dépassement de la sphère individuelle et des calculs égoïstes. Vœux pieux direz-vous ? Et pourtant il faudra agir et construire de nouveaux communs, un nouvel universalisme, penser de nouvelles propriétés collectives, de nouvelles régulations, de nouvelles règles, de nouveaux symboles, formuler de nouveaux mots d’ordres. Dans ce monde nouveau, pour la gauche, « il n'y a pas lieu de craindre ou d'espérer, mais de chercher de nouvelles armes ». Quel que soit son état de délabrement apparent, la gauche sera la solution. Car dans ce monde en mutation, que dit la droite ? Où est-elle ? Partout elle perd du terrain face au populisme ; et le conservatisme, quand bien même ses intentions pourraient être nobles et ses craintes sincères, n’apporte aucune solution adéquate pour relever les défis de notre temps.

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