Analyse - Les relations entre la France et la Russie, nouvel enjeu de la politique française ?

Analyse - Les relations entre la France et la Russie, nouvel enjeu de la politique française ?

Pascal Cauchy, historien spécialisé dans l’histoire de l’Union soviétique, nous livre quelques réflexions et jalons pour une politique franco-russe. Une question de politique étrangère devenue incontournable. 

La Russie s’est invitée dans les primaires de la droite, gageons qu’elle s’invite encore lors des élections à venir. Elle fait parler d’elle aux États-Unis, mais aussi dans le scrutin autrichien. Bref, la Russie est, semble-t-il, sinon un enjeu, du moins un sujet de campagne électorale. Voilà, en France du moins, qui n’est pas banal. La dernière fois c’était en 1981 quand Mitterrand traitait Giscard de « petit télégraphiste » ; il n’avait pas ajouté « à la solde de Moscou » mais l’idée y était. C’était un autre temps, un temps de guerre froide.

Aujourd’hui qu’est-ce que cela signifie ? Quittons le domaine des contingences, graves au demeurant, (la Syrie, l’Ukraine, le terrorisme islamique) et interrogeons-nous sur ce que la Russie nous renvoie comme reflet pour que l’ancien empire des tsars devienne l’impromptu de la politique intérieure française.

En premier lieu, la Russie, à tort ou à raison, apparaît comme un contre modèle de la société « globale » que l’on nous sert à l’envi depuis un quart de siècle en provenance des grandes métropoles occidentales. Elle serait ainsi « anti moderne » affichant haut la bannière du patriotisme classique, l’idée de nation, le retour (fort) de l’État, une piété orthodoxe que l’on croyait confinée au folklore, etc. Bref, le modèle russe semble correspondre aux aspirations d’un électorat « en mal d’Occident », selon l’hypothèse, c’est l’électorat d’un Donald Trump (l’État en moins et le protestantisme en plus). Des deux côtés de l’Atlantique, la Russie attirerait la sympathie des « populistes » de toutes tendances. Après tout, le mot populisme désignait à son origine des mouvements agrariens apparus au même moment en Russie et aux États-Unis, avant de désigner une forme moderne de la démagogie grecque. 

Du côté russe, la France est attendue. Certes, il existe en Russie une vision de notre pays qui emprunte plus à Alexandre Dumas et au « bon temps » du général de Gaulle ; les Russes cultivent volontiers la nostalgie de rapports privilégiés dans un temps fabuleux où la culture jouait un rôle central. Selon certains, ces temps sont révolus et la France s’est trop « occidentalisée », comprenez « américanisée ». Mais point de francophobie comme outre atlantique, juste un dépit amoureux.

Pour que le dialogue existe, il faut que les interlocuteurs se reconnaissent, c’est-à-dire que chacun y voit un peu de son reflet dans le regard de l’autre. Du côté français, le regard de la Russie nous oblige à penser à des questions qui fâchent, celles tenant au modèle de société : le multiculturalisme, la laïcité et même la fameuse identité nationale (sur ce point, disons qu’il est saugrenu qu’un État organise un débat, son rôle serait plutôt de décider, de gouverner, de diriger). Dans ce paysage à front renversé, la Russie apparait bien comme un parangon de la « révolution conservatrice » dont on nous parle beaucoup en ce moment, un contrepoids à l’hédonisme libéral. La cible, une société civile autorégulée supposant fabriquer le bonheur individuel sur commande, assurant la promotion collective des choix de l’individu dans une joyeuse indifférence sociale.

L’image russe nous interroge aussi, non sur un modèle politique à suivre, mais sur la place de l’État et de la décision politique dans nos sociétés. Un thème que l’on avait sans doute trop vite évacué au profit, justement d’une société civile où le « vivre ensemble » serait la nouvelle main invisible de Smith. Le choix et la décision en matière politique sont au cœur du nouveau « syndrome russe », et cela transparaît bien évidemment dans le domaine international et là non plus les sujets ne manquent pas : l’OTAN, le modèle européen, le couple franco-allemand. Comment ne pas y voir encore une fois posée la question de la souveraineté et de l’État ? 

Mais la Russie n’est pas seulement un réservoir pour agitateurs d’idées, elle le fut suffisamment par le passé… C’est aussi un pays qui retrouve une place dans le concert des nations, une société qui revient de loin. Et tout n’y est pas simple. La Russie est, ne l’oublions pas, une société multiculturelle et multiconfessionnelle qui s’étend sur deux continents. De ses dimensions considérables, elle en a les richesses, les atouts et les inconvénients. Il y a des foyers dynamiques dans l’Oural, en Sibérie. Moscou est aujourd’hui une métropole qui compte et qui s’est métamorphosée. D’autres régions sont à la peine comme l’Extrême-Orient ou, plus près de nous, les provinces entre Moscou et Saint-Pétersbourg. L’axe transcontinental entre l’Europe et la Chine (la « nouvelle route de la soie ») offre des perspectives avantageuses pour le pays. Beaucoup rêvent de transporter des millions de conteneurs par le rail transsibérien plutôt que sur des tankers passant par le Cap. Mais la tâche est immense.

La Russie d’aujourd’hui est un pays qui connaît une crise économique forte, la population a perdu 25 % de son pouvoir d’achat en deux ans et l’inflation y est de 6 %. Les sanctions et les contre sanctions ont aggravé la situation mais structurellement, l’économie russe reste fragile avec une agriculture qui ne parvient pas à se relever du communisme, un système de mono industrie très handicapant, un manque cruel de PME, une lourdeur administrative considérable et des disparités régionales très fortes. Sa démographie, enfin, est en berne malgré une stabilisation après les calamiteuses années 1990.

En ce début d’année 2017, une augmentation des hydrocarbures laisse entrevoir une timide reprise mais l’évolution économique de la Russie dépend de ses propres évolutions structurelles mais aussi de ses échanges avec le reste du monde. Car la Russie, ne l’oublions pas, est un acteur des échanges internationaux dans tous les domaines – et pas seulement militaire – et là la France est au rendez-vous. Elle est même le premier investisseur en Russie (après quelques paradis fiscaux). Les grandes entreprises et les grands groupes bancaires sont présents. Le monde de la moyenne entreprise a des résultats plus modestes, la bureaucratie russe décourage… Si dans le domaine universitaire, la France se fait damer le pion par l’Allemagne mais aussi, proportionnellement, par la plupart des pays d’Europe du nord ou la Tchéquie, des coopérations fortes existent dans le domaine scientifique, spatiale, etc. Nos écoles de commerces attirent de bons étudiants russes.

Enfin, il y a des impatiences réciproques. Les acteurs économiques sont prêts à renouer. À côté des grands mastodontes (Total, Crédit agricole, Société générale, Suez, Auchan, Leroy Merlin, Vivendi…) il y a de la place. La France à ses spécialités comme le secteur agricole où les contre sanctions sont pesantes. Le tourisme est une belle carte à jouer une fois la croissance revenue. Le domaine de l’édition est un marché où la France est encore timide, dans un pays qui a le culte du livre. Bref bien des possibilités de rencontres nouvelles existent. Il faudra sans doute changer le regard de l’autre, apaiser les défiances, mais aussi changer un peu soi-même pour qu’un Jean Effel puisse dessiner à nouveau le célèbre baiser franco-russe (avec une nouvelle légende !) 

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