Tribune - La politique est trop individualiste à droite, et Macron en profite !

Tribune - La politique est trop individualiste à droite, et Macron en profite !

Anne-Sophie Beauvais, directrice générale de Sciences Po Alumni et ancienne conseillère en cabinet ministériel, s'interroge dans cette tribune sur les raisons du ralliement d'une cinquantaine de conseillers de droite à Macron. Selon elle, leur démarche renvoie aussi à un problème affectant leur famille politique d’origine : le parti majoritaire de droite (hier l’UMP, aujourd’hui Les Républicains), bien plus encore que le parti socialiste, ne sait pas promouvoir en politique de jeunes générations. Pourquoi la droite, plus que la gauche, fait-elle si mauvais sort aux ambitions tout à fait légitimes d’un grand nombre de ses militants ou de ses conseillers ? 

Se replonger dans ses archives peut être très instructif… l’Association des diplômés de Sciences Po a eu l’occasion, en 2010, d’interroger, pour son magazine, l’un de ses membres : un jeune banquier de chez Rothschild, alors âgé de 31 ans, qui apparaît, par sa personnalité et sa trajectoire, extrêmement prometteur. Son nom n’est pas encore connu du grand public, mais il circule déjà dans le microcosme des anciens élèves de la rue Saint-Guillaume, qui aime à repérer ses jeunes talents : on l’aura deviné, il s’agit d’Emmanuel Macron. Dans cette interview, on lui demande s’il envisage, un jour, d’embrasser une carrière politique. Sa réponse, à la lumière de sa récente et fulgurante trajectoire, retient aujourd’hui l’attention. Emmanuel Macron y décline presque, en effet, cette idée de faire de la politique, et donne deux raisons pour justifier cela : il souffre, tout d’abord, selon lui, d’un handicap lourd, celui de ne pas appartenir à la « diversité » - il n’est ni une femme ni un homme issu de l’immigration - et il a bien réussi dans un métier d’argent. De tout cela, il le dit, il n’a nulle envie de s’excuser. Et à ce handicap s’ajoute pour lui une raison intrinsèque au fonctionnement de la vie politique, qui semble le décourager plus encore : « Quand on s’intéresse à la chose publique, et qu’on veut s’investir en restant fidèle à ses idées, on ne peut le faire qu’à ses propres conditions. Aujourd’hui, je ne suis pas prêt à faire les concessions que me demanderait un parti politique. Leur fonctionnement est trop clanique, pas propice au vrai débat d’idées ; et la gérontocratie qui y règne encore largement décourage les énergies nouvelles ». Sept ans après, le discours n’a pas changé ! Simplement, entre-temps, Emmanuel Macron s’est finalement lancé en politique et a décidé de ne faire rien d’autre qu’un hold-up pour bousculer ce qu’il dénonçait alors. L’opération est réussie, puisqu’il fait aujourd’hui la course en tête de l’élection présidentielle, battant ainsi en brèche toutes les règles qui régissaient jusqu’alors cette campagne électorale sous la Vème République.

Ce hold-up, les 50 conseillers de droite, c’est-à-dire qui travaillent ou ont travaillé dans des cabinets de ministres ou d’élus locaux, et qui viennent de rejoindre Emmanuel Macron, en rêvent. Quelle que soit la motivation profonde de leur ralliement, leur démarche renvoie aussi à un problème affectant leur famille politique d’origine : le parti majoritaire de droite (hier l’UMP, aujourd’hui Les Républicains), bien plus encore que le parti socialiste, ne sait pas promouvoir en politique de jeunes générations et accompagner leur carrière.

Pourquoi la droite, plus que la gauche, fait-elle si mauvais sort aux ambitions tout à fait légitimes d’un grand nombre de ses militants ou de ses conseillers, qui ont pourtant choisi de la servir, en leur fermant la porte des investitures et donc des élections ? Tout simplement parce que, dans cette famille politique, les « courants » n’existaient pas – les primaires changeront peut-être la donne : c’est la culture du parti, avec son culte du chef unique, qui, une fois désigné, fixe la ligne politique qu’il convenait alors d’appliquer sans moufeter. Au PS, le fonctionnement est bien différent : le jeu des écuries joue à plein à chaque « congrès », cette haute instance qui doit notamment faire élire la direction du parti. Concrètement, le congrès socialiste s’organise autour de plusieurs textes, les fameuses « motions » présentées par les différentes sensibilités du parti. Le poids des ténors de la gauche se mesure au score réalisé par leur motion. Dans chaque section du PS, les adhérents votent pour la motion de leur choix à bulletin secret : ce vote détermine alors à la proportionnelle la représentation de chacun des courants dans toutes les instances du parti : section locale, fédération départementale, conseil national, bureau national et enfin délégués au congrès. Expliquer cette mécanique interne au PS, c’est expliquer comment chaque ténor du parti a intérêt à placer partout de loyaux petits soldats à lui, et à s’occuper de leur carrière politique, c’est-à-dire à les faire élire, au niveau local et même au niveau national. Avoir des maires, des conseillers régionaux et même des députés qui portent vos couleurs, c’est assurer sa sphère d’influence et son poids politique à gauche. D’une certaine manière, Emmanuel Macron aurait pu profiter de ce système, mais il a manifestement voulu aller plus vite que cette ascension progressive, fixer ses propres règles et ne rien devoir à personne.

Rien ne se passe comme cela de l’autre côté de l’échiquier. Je peux en parler en connaissance de cause. J’ai servi moi-même cette famille de la droite et du centre. Notre famille s’est construite sur d’autres valeurs, indéniablement plus individualistes : chacun – c’est bien inscrit dans notre culture – est responsable de son propre succès. Cette famille de la droite et du centre s’est construite aussi sur d’autres fonctionnements internes, plus autocratique d’une certaine façon, qui verrouillent incontestablement plus les ambitions.

Voilà comment la génération de conseillers de droite, qui a officié sous les mandatures de Jacques Chirac ou encore de Nicolas Sarkozy, et à laquelle j’appartiens, a été beaucoup moins gâtée que celle de gauche, qui était à la même époque dans l’opposition, et que nous avons vu éclore ces dernières années sur la scène politique. A droite, à quelques exceptions près bien évidemment, la sphère privée (ou le retour à la fonction publique pour ceux qui en étaient issus) a été majoritairement, après les cabinets ministériels, la suite logique du parcours. Emmanuel Macron est notre vengeance à tous. Voilà qu’une nouvelle offre surgit, que les cartes sont redistribuées. Cette candidature inattendue libère des énergies à droite, fait renaitre des ambitions tout à fait légitimes, ouvre le champ des possibles. Des jeunes gens brillants, qui n’auraient jamais pu faire de la politique autrement, rejoignent En Marche ! avec l’idée de tenter leur chance, et peut-être de se présenter aux élections législatives. Qui pourrait regretter cette effervescence nouvelle ? Certains députés sortants de droite, peut-être. La concurrence n’est pas la bienvenue dans leur circonscription. Quant à ceux qui seraient tentés par Emmanuel Macron, et qui n’ont pas sauté le pas pour le rejoindre, ils y ont peut-être renoncé pour une raison simple : ils ont déjà une investiture et n’ont pas envie de la perdre. Un tien vaut mieux que deux tu l’auras...

Reste une question, quand même, au milieu de cet appel d’air, qui fait du bien à la politique : celle des convictions…Emmanuel Macron propose de remplacer le vieux clivage droite/gauche par l’opposition des progressistes et des conservateurs. Une nouvelle offre politique à laquelle ses nouveaux soutiens devront malgré tout adhérer pour pouvoir la défendre demain, notamment à l’Assemblée nationale. Espérons que ces 50 conseillers aient bien pris le temps de réfléchir à ce sujet, qui n’est pas sans importance pour l’avenir de la vie politique française.

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