Fiction - Une mise à mort

Fiction - Une mise à mort

Journaliste et auteur à l’imagination débordante, Jérémy Collado (promo 12) a rédigé pour Émile une fiction inédite et étonnante, dans laquelle le paysage politique de 2017 est tout chamboulé. Et si ce n’était pas Benoit Hamon qui avait gagné la primaire, mais Arnaud Montebourg ? Et si Marine Le Pen avait subitement dû se retirer de la course à l'Élysée ? Et si un autre candidat totalement inattendu était monté en puissance ? Avec des si on pourrait refaire le monde, Jérémy Collado a, lui, décidé de complètement remodeler cette campagne présidentielle. 

« C'est bon, c'est fait. Ils vont pouvoir arrêter de vociférer et enfin s'y mettre. Les “Faizeux“, qu'ils s'appellent. Non mais n'importe quoi... » Dans son bureau de l'Élysée, François Hollande avait la mine écrasée et un ton dépité qu'on ne lui connaissait pas. Il avait préféré renoncer plutôt que de subir. C'était un acte désespéré mais lucide. Comme toutes ses décisions, elle avait été pragmatique. Certains l'avaient même jugé courageuse. Même si son bilan serait un jour réhabilité, pensait-il, on ne s'intéressait pas encore à lui.  Tout le monde avait fui : des fidèles jusqu'aux piètres conseillers, tout ça ressemblait à une mauvaise pièce de théâtre. La politique n'en sortait pas grandie.

Depuis plusieurs semaines, François Hollande attendait sagement que tout se termine, depuis le Château, et avait fait campagne pour la gauche tout en restant président de la République. Une situation ubuesque. Du jamais vu. Et un affront pour nos institutions. Qui aurait imaginé que le président puisse abdiquer devant l'élection suprême ? Il avait laissé le champ libre à son ancien ministre Arnaud Montebourg, lequel avait battu Manuel Valls à la primaire de la gauche, et s'était attaqué ensuite à François Fillon… en oubliant la montée d'un candidat d'un nouveau genre.

Depuis l'Élysée, François Hollande constatait les dégâts : sa politique pesait à peine plus de 25 %, soit le nombre de voix recueillies par ses deux anciens ministres de l'Économie : 21 % pour Arnaud Montebourg, 4 % pour Emmanuel Macron. Quant à François Fillon, il était parvenu à récolter 11 % des voix, et démontrait une fois de plus qu'en France, les libéraux n'étaient pas grand-chose, même s'ils prenaient parfois les traits des conservateurs qu'on pouvait observait au Royaume-Uni.

« Les classes populaires ont fait l'élection : elles ne voulaient pas du candidat de la mondialisation sauvage », avait titré Libération, satisfait de la défaite d'un candidat étiqueté qui avait cru emporter la France avec l'appui des notables et des bourgeois de province. La déception des fillonistes s'accompagnait d'une haine sans pareil pour François Bayrou, qui talonnait le candidat de la droite avec quasiment 8,5 % des voix. « Jusqu'au bout, j'aurai été fidèle à mes idées et à cet idéal de justice qui m'a toujours animé », lâchait le maire de Pau devant ses Pyrénées, qu'il ne devrait plus quitter.

Les Français n'avaient jamais aimé les scénarios écrits d'avance. Au deuxième tour, Arnaud Montebourg devait affronter l'écrivain Alexandre Jardin, arrivé en tête avec 35 % des voix. Les citoyens avaient triomphé des politiques. L'énarchie était foulée aux pieds. Et personne ne pleurait sur le sort de ceux qui étaient déjà promis à la vindicte populaire. Les élites suffoquaient dans une atmosphère crépusculaire.

Ce 7 mai 2017, la Une des journaux avait donc été extraordinaire. Presque absurde : « Alexandre Jardin est élu président de la République ». Coluche avait bâti sa candidature comme une farce. L'écrivain citoyen, lui, avait pris les choses au sérieux depuis le début. Il avait remporté son pari. Et venait de battre Arnaud Montebourg avec… 61 % des voix au deuxième tour de la présidentielle. Un plébiscite. « Un honneur et une tâche immense », confiait-il au Monde, avant de se retirer dans un monastère pour, disait-il, « faire un retrait en soi-même pour mieux envisager la suite ».

C'était donc vrai : les électeurs de droite et du Front national avaient soutenu Jardin l'écrivain, le fantasque, le rebelle, le funambule.

Celui qui jurait ne pas avoir peur de l'étiquette de « populiste ».

Celui qui promettait des solutions nouvelles, émanant du terrain, des provinces.

Celui qui récoltait « la colère d'un peuple baillonné qui a soif d'exister pour ce qu'il est, c'est-à-dire un acteur politique majeur, quand les politiciens se contentent d'en faire des spectacteurs une fois tous les cinq ans » (un extrait du discours d'Alexandre Jardin à Marseille, trois jours avant le deuxième tour).

Rien ne s'était passé comme prévu. Depuis des années, Alexandre Jardin construisait pierre par pierre une candidature qui ne disait pas son nom. Il s'épanchait dans les journaux sur sa volonté immense de donner la parole aux « Faizeux » – ceux qui font – en opposition à ceux qui parlent sans agir.

Lentement, il avait su jouer de la détestation profonde des politiques et de leur impuissance.

Il mettait des mots simples sur un désarroi qui s'était transformé, peu à peu, en un rejet en bloc pour ceux qui font carrière en politique.

Alexandre Jardin ne se contentait pas de dénoncer les stigmates d'un milieu déconnecté du peuple où les postures l'emportaient trop souvent sur l'action, où les mots perdaient leur sens au profit des petites phrases : il proposait un contre-système qui partait de la société civile. Les « forces vives de la nation », clamait-il, qui réparaient le pays sans autre publicité que l'estime de soi et une forme nouvelle de solidarité, devaient enfin gagner. Seulement voilà : des solutions émanant du terrain, individuellement, forgent-elles un projet collectif ? Et comment faire pour qu'au sommet de l'État, ce système fonctionne véritablement ? De Gaulle avait reconstruit la France en limant les corporations et les corps intermédiaires, au profit d'un État fort, centralisateur, aux allures de monarchie parfaite. Ce soir-là, c'était un peu du général qu'on enterrait à nouveau.

Au fond de lui, Alexandre Jardin n'avait pas imaginé qu'il puisse recueillir autant de voix au premier tour. Il avait fallu tout organiser. Annoncer un gouvernement. Des mesures fortes. Un plan d'action. Tous les sondages s'étaient plantés. Il ne restait maintenant que lui, ses « Faizeux » et son ambition de démiurge.

Assis dans un café place du Palais-Bourbon après sa victoire et à quelques heures de la passation de pouvoir, il avait organisé une conférence de presse en présence de tous les journalistes de la PQR et de quelques plumes nationales triées sur le volet. Devant un thé vert fumant, alignant les chewing-gums à la framboise comme un ancien fumeur avale des pastilles de nicotine, l'écrivain rembobinait l'aventure qu'il avait lancée en novembre 2016, comme un pari. Il voulait aussi annoncer ce qu'il allait faire après sa victoire. Devant le café, une dizaine d'agents de sécurité verrouillaient les lieux. « C'est vraiment le pire endroit pour faire ça », pestait l'un d'eux.

« Quand je me suis déclaré candidat, on peut dire que ça a fait un sacré foin ! », s'exclamait Jardin. « D'abord les réseaux sociaux, les télés, personne ne comprenait. Puis j'ai senti les médias qui parlaient de nous : passé les moqueries, ils essayaient de s'intéresser. On avait déjà fait pas mal de choses. Le “Café contact de l'Emploi“ pour lutter contre le chômage. L'apprentissage de la lecture, les fermes partagées, les cours d'éducation civique... Non, c'est sûr, on avait confiance en nous. Mais de là à remporter l'élection... »

La campagne avait pris son envol lorsqu'une fois tous les candidats connus, aucun ne suscita véritablement l'adhésion nécessaire pour faire chavirer le cœur des Français, inquiets d'une mondialisation sauvage dont François Fillon semblait être l'incarnation. « Il faut dire que le crash de Marine Le Pen nous a pas mal étonnés », poursuivait Jardin. « Comment on aurait pu penser que Philippot allait la trahir ? Et qu'elle se désisterait pour soigner son père atteint d'un cancer… »

Gouverner, c'est prévoir, disait-on. Conquérir le pouvoir, c'était parfois subir, Marine Le Pen l'avait appris à ses dépens. Ses troupes n'étaient pas parvenues à trouver un nom pour la présidentielle : les militants désemparés étaient partis garnir les troupes des autres partis. Quant aux électeurs, ils avaient voté pour casser la baraque avec Alexandre Jardin. Renverser la table.

« Bon, et puis c'est sûr, on a eu des soutiens de poids. Hollande nous a beaucoup aidés à une époque en imaginant qu'il allait savonner la planche de Montebourg qu'il détestait par-dessus tout… Son interview où il disait que ma candidature était salutaire, qu'il fallait réunir le pays autour d'un projet nouveau et ne pas tomber dans les guerres d'appareil. Il voulait jouer au gaulliste, le rassemblement, tout ça… Ah, ses coups de billard à douze bandes. Au final, ça nous a plutôt porté chance…. »

« Et maintenant, qu'allez-vous faire ? », lui demanda un journaliste de la Voix du Nord, où les voix jadis dévolues au FN et à l'abstention s'étaient massivement portées vers Alexandre Jardin.

« Écoutez, dès demain, nous allons lancer une grande consultation sur Internet pour savoir ce qu'il faut faire. La première mesure phare. Je l'ai dit, je veux que le programme, qui a été coconstruit avec les citoyens, soit appliqué avec les citoyens. Vous trouvez ça normal qu'un boulanger ne puisse pas faire venir ses apprentis avant 6 heures du matin ? Vous croyez que c'est un boulanger qui a pris ce genre de décision ? Non, c'est l'État, l'administration. C'est une folie. »

Deux jours plus tard, Alexandre Jardin se rendit à l'Élysée en vélo pour la passation de pouvoir. François Hollande l'attendait. Il s'inquiétait pour l'avenir de la République. Voulait avertir celui qui serait amené à occuper sa place sur le trône de France.

« Que comptez-vous faire ? », s'enquerra le chef de l'État, qui savait la dimension symbolique d'une telle passation, et avait salué cordialement Alexandre Jardin, avant de lui indiquer l'escalier qui montait jusqu'à son bureau.

Là, sous les dorures, ils étaient seuls. Les portes fermées, personne n'avait accès à ces secrets. Alexandre Jardin se sentit pousser des ailes :

« Je veux gouverner, tout simplement, M. le Président », susurrait-il avec une voix fluette, désordonnée et encore peu assurée. « Je veux redonner la parole au peuple. Je vais d'abord organiser trois référendums sur de grands sujets majeurs qui bloquent notre pays : la Ve République, l'immigration, les normes ».

Idéal-type de l'énarque accompli, François Hollande dédaignait le populisme assumé de son successeur. Lorsqu'il avait devant lui quelqu'un issu d'un grand corps et sorti de l'ENA, il préférait lui parler, bien que celui-ci soit inintéressant, plutôt que de bavarder avec son voisin, artisan génial ou écrivain à la tête bien pleine et remplie d'imagination. Entre l'énarque et l'autre, il choisissait toujours l'énarque. Autant dire que 2017 fut une rupture dans la vie de François Hollande, qui ne comprenait plus le système dans lequel il avait passé son existence.

« Mais, vous garderez bien un président, un Premier ministre, un Parlement ? », s'alarma François Hollande, qui fit monter quelques mignardises et deux parts de gâteau au chocolat. Les huissiers étaient arrivés prestement. Le président les avait chassés pour avaler en vitesse les deux parts de gâteau.

« Vous êtes inquiet, M. le Président ? », rétorqua Jardin.

« Oui », lâcha Hollande.

« Vous pensez que nous sommes incapables, nous, les citoyens, de diriger la France ? »

« Disons que pour certains sujets, la dissimulation d'informations au peuple n'est pas seulement nécessaire : elle est indispensable. Vous imaginez vraiment interroger les gens sur la politique énergétique de la France ? Sur des opérations militaires au Moyen-Orient ? », détailla François Hollande, qui connaissait la lourdeur de la tâche. Il s'était mis à mépriser souverainement Alexandre Jardin, pourtant d'abord sympathique mais atteint d'un défaut majeur : celui de faire l'acteur et de s'être pris au jeu, si bien qu'il semblait donner des leçons à la terre entière.

« Les Français n'aiment pas les cuistres », glissa le président.

« Ils détestent encore plus ceux qui ne les écoutent pas », répondit Jardin.

L'échange devint tendu.

Il durait depuis déjà quarante minutes. Qu'allaient dire les médias ? Et fallait-il laisser ce fou prendre possession de l'Élysée, piétiner trois siècles d'histoire et ouvrir une ère nouvelle où les politiques laissaient la place aux citoyens inexpérimentés ? François Hollande ne pouvait se résoudre à voir de ses yeux le triomphe d'une société civile qu'il ne connaissait pas. Que ferait le PS ? Le PCF ? Les partis ? Pris d'un léger malaise, François Hollande se mit derrière son bureau et indiqua à Alexandre Jardin la chaise qui se présentait devant lui.

« Allez-y, asseyez-vous. »

Hollande regardait le coupe-papier subtilement aiguisé que les huissiers avaient reposé sur son bureau ce matin même. Il servait à arracher le haut des lettres qu'il recevait personnellement. Mais il pouvait également servir à autre chose. C'était une arme puissante, redoutable, à condition de bien viser. Dans la gorge, sans autre forme de procès, pour que l'écrivain n'ait pas le temps de crier. François Hollande se leva doucement. Il tenta de distraire l'attention de son interlocuteur avec une blague :

« Vous savez que je ne vous donnerai pas les codes nucléaires ? »

« Ah… »

« Oui, bien sûr. Parce qu'ils n'existent pas ! C'est une légende. »

« Je ne savais pas. »

Se glissant derrière l'écrivain dont le regard était fixé sur l'horloge qui sonnait sur la cheminée présidentielle, François Hollande, armé maintenant de son coupe-papier qu'il avait glissé dans sa manche, observait le cou d'Alexandre Jardin et hésitait un dernier instant.

Puis il se planta le coupe-papier en plein cœur. Sa chemise baigna rapidement dans le sang. Il s'écroula sur les tapis maculés.

Un coup avait suffi. Dix minutes plus tard, alors que les médecins accourraient dans tous les sens, le président de la République était mort. Pour la première fois depuis longtemps dans sa carrière politique, François Hollande avait visé juste.

Par Jérémy Collado (promo 12)

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