Conférence - Le paysage politique français est-il en voie de reconstruction ?

Conférence - Le paysage politique français est-il en voie de reconstruction ?

Montée du Front national, défiance envers les hommes politiques, demande de renouveau… Ces dernières années, la politique française est régulièrement secouée. Le paysage politique est-il sur le point d’être complètement transformé à l’issue des élections présidentielle et législatives de 2017 ? Olivier Duhamel, Pascal Perrineau et Jérôme Jaffré ont tour à tour livré leur analyse sur le sujet au cours d’une conférence organisée le 18 janvier à Sciences Po et animée par Elizabeth Martichoux. 

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La Ve République : du carré magique au carré brisé 

Pendant la première partie de la conférence, les anciens élèves de Sciences Po présents dans le public pouvaient avoir l’impression de revenir quelques années en arrière, assis sur les bancs de l’amphithéâtre Boutmy à écouter le professeur Olivier Duhamel disserter sur l’évolution de la vie politique de la Ve République. 

Le président de la FNSP a choisi la figure du carré pour expliquer les changements survenus ces 50 dernières années. La première période de la Ve République (1958-1983) correspond à ce qu’il nomme « le carré magique ». Les quatre constituantes de ce carré évoluaient alors en harmonie : les institutions politiques, le paysage politique correspondant, les dirigeants politiques et l’état du pays.

"Les institutions sont légitimes et efficaces. Légitimes car on connait des forts taux de participation électorale, toutes les forces politiques qui comptent sont représentées, la majorité présidentielle est la même que la majorité gouvernementale et que la majorité parlementaire. Les trois étant en réalité la traduction homogène de la majorité populaire. Elles sont efficaces notamment parce qu’elles restructurent le paysage politique. Le pouvoir peut agir et réformer. Les institutions sont fondamentalement binaires. Cette bipolarisation est dédoublée à droite entre la famille gaulliste et la famille de la droite modérée, dédoublée à gauche entre les socialistes et les communistes. Ils s’affrontent dans les premiers tours, se retrouvent dans les seconds. Les dirigeants sont très présidentiels dans leur stature, respectés même si on ne les aime pas. De Gaulle, Giscard, Mitterrand incarnent parfaitement la verticalité du monarque républicain. Ils savent y ajouter ce qu’il faut d’éléments d’horizontalité. L’État du pays à ce moment-là : ce sont les années merveilleuses, pas de guerre, pas de terrorisme aveugle, peu de chômage, une croissance forte, l’amour de plus en plus libre, pas de sida et puis la conviction que ça ira mieux pour nos enfants que pour nous, et pour nous la conviction que l’année prochaine sera un peu meilleure que la précédente."

Puis, survient une seconde période, correspondant aux trois dernières décennies, qu’Olivier Duhamel nomme « carré brisé » : 

"Les institutions sont contestées, l’abstention augmente à toutes les élections, émerge une contestation plus forte de demande de VIe République. Des forces politiques nouvelles émergent : écologistes, extrême-droite, centre autonome… Forces politiques qui, pour la plupart d’entre elles, seront quasiment exclues de la représentation. Le pouvoir politique est désavoué à chaque élection, c’est l’ère des cohabitations. Le paysage politique ne correspond plus au schéma binaire des institutions politiques. L’expansion d’un parti d’extrême-droite ou de droite extrême qui est, à tous égards différent, différent par son idéologie, par son refus de toute alliance, et parce qu’il est exclu de la représentation. La tripartition du paysage politique remplace la bipartition. Les dirigeants sont moins présidentiels. Jacques Chirac est auto-paralysé, notamment par la dissolution de 1997, Nicolas Sarkozy « auto-peoplisé » et François Hollande auto-normalisé. Et tout ça ne renforce pas la crédibilité de nos dirigeants et l’adhésion du peuple. Et puis monte l’idée d’une soumission croissante des dirigeants à la mondialisation, à l’européisation et à la financiarisation. Quant à l’état du pays, ce sont les années désespérées. Le monde voit partout se multiplier les guerres, moins classiques les unes que les autres, croissance atone, chômage de masse, conviction que demain pour nos enfants sera moins bien que pour nous…"

Malaise démocratique : symptômes et paradoxes

Pascal Perrineau a succédé à Olivier Duhamel à la tribune pour évoquer le « malaise démocratique ». Une problématique qui existe en France, mais pas seulement. « Cela recouvre un vrai problème d’insatisfaction montante vis-à-vis des démocraties pluralistes qui se sont mises en place après l’ère des dictatures, au sortir de la seconde guerre mondiale », précise le politologue, ancien président du CEVIPOF (Centre d’études politiques de Sciences Po).

Ce malaise peut être mesuré en France à travers plusieurs indicateurs. Pascal Perrineau cite notamment la dernière vague (janvier 2017) du Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF. « En janvier, 89% des personnes interrogées estiment que les responsables politiques ne se préoccupent pas, ou très peu,  de ce que pensent les gens. En 2009, le chiffre était de 81%. »

L’autre indicateur mentionné par le politologue est le pourcentage élevé de Français qui pensent que les élus et les dirigeants politiques sont corrompus (75%).

Plus tard au cours de la conférence, Olivier Duhamel revient également sur cette question de la corruption, assurant que la multiplication des affaires de corruption est un facteur important dans le discrédit des politiques.

70% des Français pensent également que la démocratie ne fonctionne pas très bien ou pas bien du tout. Ils n’étaient que 48% à le penser en 2009 quand le baromètre a été lancé. Les Français associent également de nombreux termes négatifs quand ils pensent à la politique : méfiance (40%), dégoût (28%), ennui (10%). L’espoir (5%), le respect (2%) et l’enthousiasme (1%) arrivent en queue de peloton.

« En janvier 2017, 63% des personnes interrogées répondent qu’elles n’ont confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner, cela représente une augmentation de plus de 11 points en quelques années », poursuit Pascal Perrineau. « Tout cela peut déboucher sur la demande d’un système politique autre ou alternatif. » Dans cette enquête du CEVIPOF, un Français sur deux pense qu’avoir à la tête de l’Etat un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement ni des élections est une bonne façon de gouverner le pays. Cependant, il ne faut pas avoir une lecture trop hâtive de ce chiffre :

"Cela ne veut pas dire qu’il y a une demande de dictature, car il y a toujours eu en France une tradition de démocratie un peu verticale, de démocratie plébiscitaire. Quand René Rémond réfléchissait à ces problèmes de tradition de la droite, il précisait bien que dans la tradition bonapartiste il y avait une conception de la démocratie fortement articulée autour d’un homme et avec une dimension plébiscitaire. Dans la même enquête, l’immense majorité pense que la démocratie peut poser des problèmes mais que c’est quand même beaucoup mieux que n’importe qu’elle autre forme de gouvernement (85%)."

Ce malaise démocratique se frotte tout de même à un paradoxe car l’intérêt pour la politique, et pour l’élection présidentielle notamment, reste fort en France. Ainsi, 60% des Français pensent que le vote aux élections est ce qui permet au citoyen d’exercer le plus d’influence dans les décisions. Enfin, 80% des Français expriment un intérêt conséquent pour l’échéance présidentielle.

« Il y a quelques années, Jean Louis Missika dans un article de la revue le Débat disait que nous rentrions dans une phase de politisation négative, c’est la fin de la politisation positive : ‘’les colts sont sortis, on se politise mais pour en découdre avec le système’’ », précise Pascal Perrineau qui reprend ensuite l’expression de Pierre Rosanvallon de « déselection » :

Regardez ce qu’il s’est passé en 2012, est ce que François Hollande a vraiment été élu ou est-ce que les Français n’ont pas avant tout désélu Nicolas Sarkozy ? Est-ce que les Américains ont élu Donald Trump ou est-ce qu’ils ont désélu Hillary Clinton ?"

Victoire d’Emmanuel Macron ou de Marine Le Pen, des hypothèses envisageables ?

La troisième partie de cette conférence était consacrée à l’évocation de plusieurs hypothèses qui pourraient considérablement bouleverser le paysage politique français. Jérôme Jaffré, directeur du CECOP, imagine d’abord le scénario de l’élection d’Emmanuel Macron à la tête de l’État.

« Emmanuel Macron est le candidat parfait de l’anti-système sans populisme ni extrémisme, candidat du renouveau et éventuellement d’une large union qui transcende les clivages de droite et de gauche. On ne peut pas totalement écarter cette hypothèse, même si elle n’est pas la plus probable », précise-t-il. Mais il lui faudrait réussir à parler aux couches populaires pour remporter la présidentielle, un défi encore loin d’être remporté.

Autre scénario de bouleversement politique : la victoire de Marine Le Pen. « On ne peut plus totalement l’exclure. Nous avons vécu l’élection de Donald Trump aux États-Unis, Le FN est en tête dans les premiers tours de scrutin et surtout Marine Le Pen domine désormais dans la représentation des catégories populaire », rappelle Jérôme Jaffré.

Mais de nombreuses questions se poseraient : comment Marine Le Pen réussirait-elle à fabriquer une majorité pour gouverner ? La droite et la gauche s’uniraient-elles lors des législatives ? Au premier tour ou au second ?

Le scénario de la continuité serait celui de l’élection de François Fillon, en se plaçant du point de vue du paysage politique. Il est actuellement le favori de la présidentielle, il s’agirait d’une alternance classique qui n’engendre pas de recomposition politique majeure.

De nombreux autres scénarios intermédiaires existent, mais comme le dit si bien Jérôme Jaffré « rien ne se passe jamais comme prévu » ! 

Par Maïna Marjany (promo 14)

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