Reportage - Les étudiants de Sciences Po et la politique

Reportage - Les étudiants de Sciences Po et la politique

Elle est l’essence même de Sciences Po mais, à l’image de la population française, les étudiants la délaisseraient et s’en désintéresseraient. Pourtant, la politique reste toujours bien présente au 27, rue Saint-Guillaume. Simplement, elle ne se traduit plus uniquement par un engagement dans des partis politiques ; quant à ceux qui leur restent fidèles, ils tendent à délaisser le militantisme traditionnel pour rêver à de hautes fonctions. Décryptage.

À l’entrée de la péniche, trône un grand hashtag #SciencesPo2017. Au-dessous de l’imposant accrochage, deux étudiants discutent de la primaire de la Belle Alliance Populaire à venir tandis que des membres de la France Insoumise installent des tables pour vendre L’Avenir en commun, le dernier livre programmatique de Jean-Luc Mélenchon. « La politique ça reste un sujet naturel pour les sciences pistes entre eux, c’est comme un jeu », assure Louis Andrieu, étudiant en M1 Affaires publiques et président de Sciences Votes, une association qui invite les étudiants à s’inscrire sur les listes électorales. « On s’est vite rendus compte qu’à Sciences Po, rares sont ceux qui ne votent pas ; les étudiants ont tous un fond politique, ils prennent cela très au sérieux. »

La preuve, les événements politiques font un carton. « Lorsque des élus ou des candidats viennent à Sciences Po, les amphis sont toujours plein, assure David Masson, le président du Front national. Le fait que la venue de Florian Philippot ait été empêchée (en novembre dernier) n’est pas représentatif selon moi. Beaucoup sont ouverts au débat, désireux de pouvoir dialoguer et confronter des opinions. » Guillaume Courvoisier-Clément, président de Sciences Polémiques, l’association d’art oratoire, déplore lui cet « empêchement » qui a ruiné plusieurs jours de travail pour l’organiser mais assure que c’est la preuve d’un amour du débat public et politique. « Au-delà du blocage, il y a eu beaucoup de débats, tout le monde en parlait. Il n’y a qu’à Sciences Po que l’on voit de telles discussions. »

La fin du militantisme de « base » ?

La politique n’est donc pas de l’histoire ancienne au 27, rue Saint-Guillaume ?
Cassandre Begous, membre de la France Insoumise, est, elle, plus sceptique. « Honnêtement, je m’attendais à ce que les étudiants soient bien plus politisés. Il y a une sorte de consensus libéral au centre-droit, centre-gauche, mal assumé ; une fausse neutralité qui est finalement assez idéologique. »

Ce qui est sûr, c’est que les partis traditionnels restent présents et quasiment tous représentés (on se souvient de l’arrivée très commentée du Front national à la rentrée 2015), ils tendent à perdre du terrain. Si les sections des différents partis politiques continuent de tenir des tables et de distribuer des tracts en péniche, Camille Bedin constate qu’elles sont bien moins visibles que lorsqu’elle était présidente de l’UMP à Sciences Po, en 2004. « Ça m’a frappé, la péniche est de moins en moins politique », assure la conseillère municipale de Nanterre. Elle regrette aussi son époque, « où les militants allaient coller des affiches, étaient sur le terrain, alors qu’aujourd’hui beaucoup d’étudiants écrivent des notes pour des députés voire des ministres. Je rencontre beaucoup de jeunes qui veulent très vite accéder à des responsabilités, qui ont une volonté de faire tout, tout de suite, sans passer par le militantisme traditionnel et le terrain ».

Une tendance que Camille Chevalier, l’actuel président des Républicains à Sciences Po ne nie pas.  « On a beaucoup de personnes volontaires sur du travail de fond, pour rejoindre des équipes de campagne. J’ai le sentiment que les gens qui vont sur le terrain sont ceux qui ont le plus de convictions politiques », explique-t-il. « Moi cela fait cinq ans que je milite et aller à la rencontre des gens me paraît une évidence pour faire passer nos idées, mais je peux aussi comprendre les étudiants de Sciences Po qui travaillent dur et qui veulent faire travailler leur matière grise. »

Une relation consumériste à la politique ?

Christophe Jamin, doyen de l’École de droit va même plus loin. Selon lui, les étudiants ont une relation consumériste à leur pays d’origine. « La France n’est plus qu’un territoire qu’on peut quitter si l’on n’est pas bien ou que l’on trouve mieux ailleurs », explique-t-il. Et donc aussi à la politique. « Ils regardent la politique comme une offre, sans avoir conscience du caractère tragique de l’Histoire, assure-t-il. Mes étudiants vivent dans un monde post-violent, contrairement à moi qui suis de la génération portant le souvenir de la Seconde Guerre mondiale, ayant vécu la présence diffuse de la guerre d’Algérie. Eux ont une forme d’inconscience, et je le dis sans aucun jugement moral. »

Christophe Jamin note des mobilisations « sur des choses concrètes et ponctuelles », comme par exemple l’expulsion d’un enfant sans papiers d’une école – mais une tendance à l’affaiblissement d’un discours politique global.

Un sentiment que les différents étudiants interrogés ne nient pas forcément, mais en le nuançant. « L’intérêt pour la chose publique est réel », souligne Guillaume Courvoisier-Clément, président de Sciences Polémiques. « Mais le fait que de nombreux camarades viennent de l’étranger, cela change la donne, cela déplace le regard et la façon d’envisager les choses. »
« Ce qui caractérise Sciences Po aujourd’hui c’est l’engagement, mais pas nécessairement politique au sens traditionnel », renchérit Camille Chevalier, président des Républicains à Sciences Po.

Crédit Photo : Manuel Braun / Sciences Po

Crédit Photo : Manuel Braun / Sciences Po

Partis, mouvements et associations

Il est vrai que beaucoup d’étudiants se mobilisent différemment, notamment à travers des associations. Il y a par exemple les paniers bios et locaux de Pavés, la Queer Week, Help qui vient en aide aux réfugiés, etc. « L’engagement est très fort, mais très éclaté, analyse Maëlle Gelin, du PS. Notamment dans l’humanitaire. »

D’autres choisissent des mouvements, même s’ils soutiennent un candidat, La France Insoumise et En marche en tête.

« On se construit autour d’acteurs associatifs locaux et nationaux, ça permet demener des actions concrètes au quotidien et c’est ça que les gens veulent voir aujourd’hui », assure Cassandre Begous de la France Insoumise. « Moi-même je suis méfiante vis-à-vis des partis. Là, on peut être plus près des gens et dans la proposition. Par exemple, on projette les films comme La Sociale ou Merci Patron, on partage des moments de convivialité autour d’un verre. On essaie de ré-humaniser la politique et de remettre la politique au cœur d’une vie locale. Je pense que les gens veulent voir ça, des actions concrètes au quotidien. »

« Je n’ai jamais été encarté, c’est la première fois que je m’engage », explique de son côté Paul Fleurance, d’En Marche. « Le mouvement d’Emmanuel Macron permet de lancer des comités locaux plus horizontaux que les partis traditionnels. On a une dynamique qui vient de la base, chacun peut créer un comité, faire remonter ses idées. »

Pour autant, les adhésions aux partis politiques ne sont pas toutes en berne et suivent les tendances nationales. Ainsi, si le PS n’a qu’une trentaine de membres à jour de cotisation, le FN une quinzaine, les Républicains affichent eux une centaine de cartes.

Quant au désir d’indépendance, il souffle aussi sur ces partis traditionnels. « On n’est pas nommé par le bureau national des jeunes, c’est une tradition et on en est fiers », explique Camille Chevalier, président LR. « D’ailleurs d’autres sections étudiants, comme Assas, copient notre fonctionnement. »

Finalement, « le rapport à la politique à Sciences Po est à l’image de celui des Français », assure Sacha Straub-Khan, coprésident de Sciences Po TV. « Il est toujours aussi intense, mais moins partisan, beaucoup plus diffus. »

Il ne cache pas une certaine inquiétude : « Nous, étudiants de Sciences Po, nous sommes censés avoir plus de clés que d’autres pour comprendre ce qui se passe mais nous sommes nous aussi désillusionnés par la politique. Le changement promis par les différents candidats ne résonne plus que comme un slogan. Pour moi, 2017 est l’élection de la dernière chance. » La dernière chance pour que la politique traditionnelle fasse sa mue.

Par Clémence Fulleda

Ce reportage a été initialement publié dans le numéro 8 du magazine Émile, paru en janvier 2017.
Crédit Photos : Sciences Po Alumni

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