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Tribune - Les sondages sont-ils dépassés ?

Critiqués, scrutés, commentés... les sondages sont plus que jamais sur le devant de la scène. Sont-ils dépassés ou demeurent-ils un instrument utile pour mesurer l'évolution de l'opinion de la population française ? La directrice de BVA Opinion, Adélaïde Zulfikarpasic, nous confie ses observations et son analyse sur la question. 

A deux mois du premier tour de l’élection présidentielle, les sondages d’intentions de vote se multiplient. Leur nombre est d’ailleurs en croissance, élection après élection : la Commission des sondages en recensait un peu plus de 150 pour l’élection présidentielle de 1995, près de 200 en 2002, environ 300 en 2007 et plus de 400 en 2012. Scrutés, commentés, analysés, ils sont aussi largement vilipendés. Cela a toujours été le cas mais cette tendance s’est nettement accentuée depuis le Brexit, l’élection de Donald Trump ainsi que la victoire inattendue de François Fillon à la primaire de la droite et du centre. Avec une question récurrente en toile de fond : les sondages sont-ils dépassés ?

Pour répondre à cette question, il convient de rappeler ce que sont les sondages et surtout ce qu’ils ne sont pas, afin de les interpréter et de les utiliser à bon escient. En aucun cas les sondages ne doivent être appréhendés comme une donnée prédictive du résultat d’une élection et encore moins un pronostic. Un sondage n’est pas un instrument de prévision des comportements des électeurs dans le futur. Un sondage est un outil de suivi des tendances d’opinion qui donne des indications intéressantes sur l’état du rapport de force électoral à un moment donné de la campagne, dans un contexte donné, et qui permet ainsi de suivre les dynamiques à l’œuvre. Par essence ces dynamiques sont mouvantes, jusqu’à l’isoloir. Et c’est tant mieux car cela signifie que le débat démocratique a toute sa place, que chaque électeur est libre de son vote, jusqu’au dernier moment.

Ce caractère mouvant, voire volatile, de l’opinion n’est pas nouveau mais il s’est accentué ces dernières années, avec la montée en puissance d’internet et des réseaux sociaux. Aux déterminants classiques du vote que nous enseigne la sociologie électorale (l’âge, le milieu socio-culturel d’appartenance, le sexe, etc.), d’autres facteurs, plus ou moins rationnels, tendent à voir leur influence croitre. Sous l’impulsion de la révolution numérique, l’information s’est densifiée et sa circulation accélérée. Les sources se multiplient et viennent concurrencer les médias traditionnels, dont le discours suscite d’ailleurs une défiance grandissante. Autant d’éléments qui peuvent impacter les électeurs –  par ailleurs de plus en plus nombreux à se décider au dernier moment – et dont il est important de tenir compte pour appréhender au mieux l’opinion.

Dans un monde du temps réel qui multiplie les espaces d’expression, il est intéressant d’adjoindre au sondage d’autres approches pour mieux capter les mouvements d’opinion qui vont de plus en plus vite (effet d’un débat télévisé, d’une affaire, etc.). Concrètement, cela implique de changer de paradigme : il ne s’agit plus seulement de mesurer l’opinion mais « d’écouter les opinions », partout où elles s’expriment, qu’elles soient sollicitées par des sondages ou spontanées. La pétition en ligne contre le projet de loi El Khomri au printemps dernier, qui a recueilli plus d’un million de signatures, est un bon exemple de ces nouvelles formes d’expression à notre disposition, qu’il convient de prendre en compte.

C’est dans cette logique que BVA a mis en place avec ses partenaires depuis 10 mois un dispositif innovant de suivi en temps réel des opinions. POP2017 – comme Plateforme des Opinions Publiques - [1] va au-delà des seuls sondages, en enrichissant les intentions de vote de deux autres outils de mesure de l’opinion : l’écoute du web, pour appréhender la volatilité de certains mouvements d’opinion et remonter des signaux faibles ; une communauté de citoyens en ligne, pour donner la parole aux Français et disposer d’éléments plus qualitatifs et plus approfondis d’analyse, qui ne ressortent pas forcément dans une enquête d’opinion classique. En agrégeant aux intentions de vote l’analyse du web et des conversations entre Français au sein de la communauté, cette approche nous offre un panorama à 360° des opinions publiques etpermet ainsi de suivre de manière plus fine la campagne électorale.

Néanmoins, si l’écoute du web nous délivre des indications pertinentes - il est intéressant de constater par exemple que lors de la campagne pour la primaire de la droite et du centre, François Fillon est le candidat qui a suscité le plus d’engagement (partages, likes, retweets) sur les réseaux sociaux –, ces nouveaux outils demeurent complémentaires et ne peuvent se substituer aux sondages car ils donnent un aperçu partiel et parfois partial de l’opinion. Les sondages, de par leur représentativité, demeurent pour le moment l’outil le moins imparfait d’appréhension de l’opinion.

Mais encore une fois, il convient de garder en tête ce qu’ils sont et ce qu’ils ne sont pas pour les utiliser à bon escient. A cet égard, le couple « sondeurs-médias » partage la responsabilité de leur bon usage : indiquer les dynamiques en cours, identifier les événements ou propositions qui influencent l’opinion, les moments de bascule, etc., oui. Mais arrêter de suivre et commenter la campagne sous la forme d’une « course des petits chevaux ». Le débat ne s’en portera que mieux.

 

[1] POP2017 a été lancé par BVA et ses partenaires, la Presse Régionale, Orange, et Salesforce en avril 2016, à un an du premier tour de l’élection présidentielle. Les résultats et nos analyses sont consultables sur le site www.pop2017.fr