Fiction - Les vœux les plus fermes

Fiction - Les vœux les plus fermes

Le jeune metteur en scène Robin Ormond nous plonge, le temps d’une nouvelle, dans la moiteur d’un bar miteux du Xe arrondissement de Paris. La mythologie grecque s’invite dans la discussion de Ben et Marc, absorbés dans une langueur mélancolique. Entre déceptions amoureuses, racisme et culture-confiture, c’est une véritable « crise du quart de vie » qui se joue parmi les vapeurs d’alcool, jusqu’à ce que tout bascule…

Biere - CC0 (2).jpg

« Je suis dans une période où il faut que ça soit violent, je crois. Je veux juste ressentir un vrai truc. Rien ne sent le vrai, là. Chaque fois que j’embrasse quelqu’un, c’est comme la moitié de ce que ça devrait être vraiment, tu vois ?
– C’est du vent tout ça. Tu cherches du vent. »

Marc reposa violemment son verre, il réfléchissait à ce qu’il pouvait répondre à Ben. Le fond de bière chaude vola contre le mur jouxtant leur table. On ne pouvait plus voir à travers son bock, remarqua Ben. Marc avait les mains moites. Le verre était englué d’un mélange de mousse, de sueur et de bave. Ils devaient en être à leur cinquième ou sixième pinte.

Marc reprit :

« Tu sais, y a ce gars de la Grèce Antique, Orphée…
– Oh non tu vas pas…
– Attends une seconde.
– Quel enfer, putain.
– Justement. Donc. Orphée. Il adorait sa meuf aussi. Il buvait tranquillement de l’ouzo, il faisait de la gratte antique sur son truc en carapace de tortue. Voilà. Un mec bien sous tous rapports.
– O.K.
– Donc, à ton avis, qu’est-ce que lui font les dieux ?
– J’en sais rien. » 

Ben le savait très bien, même mieux que Marc.

« Non mais à ton avis, fais un effort putain, qu’est-ce qu’ils lui font ?
– Mais j’en sais rien, termine ton histoire, ça ira plus vite.
– Ils le niquent, ils font de sa vie un enfer. Pourquoi ? Parce que c’est ce que font ceux qui ont du pouvoir sur ceux qui n’en ont pas.
– C’est pour vous, les pintes de 16 ? »

Le serveur arrivait au bon moment. Ben en avait bien besoin, de cette bière. Il n’en pouvait plus de ces histoires de Grecs pour tout justifier. C’était une des façons qu’avait Marc de refuser de voir la vérité en face. Qui il était vraiment. Un jeune mec un peu perdu comme d’autres, arrivant sur le marché du travail. Il venait de se faire plaquer, et alors ? Pas besoin d’en faire un mythe. Il était encore dans sa vingtaine. Ça devait faire mal, sans doute, mais il ne fallait pas exagérer. 

Ben essayait de se convaincre qu’il n’avait plus vraiment d’idées sur tout cela. Les relations, l’amour, finalement, ça ne lui traversait l’esprit que très rarement, à présent. Et puis au fond de son âme, ça lui faisait du bien de savoir que tout ne réussissait pas à Marc, que tous ses rêves ne pouvaient se réaliser.

« C’est quoi, ce boui-boui où tu m’as encore emmené, Marc ?
– Bah, c’est cool, c’est pas loin de la maison. C’est pas cher.
– La bière est pas fraîche. 
– Oh, ça va. »

Un silence. 

« Tu as conscience que c’est un bar de merde au moins ?
– J’appelle le serveur, tu pourras peut-être lui donner ton feedback directement. »

Ils se turent un moment. Ben se retourna. Le serveur était énorme. Le genre de gars qui prenait une cuillerée de protéines par bouchée de yaourt, pensa Ben. Il considéra ses propres bras. Tout cela était très mou et déjà fatigué, malgré ses 25 ans. Il soupira, but une gorgée de bière, regarda dehors. Sur le trottoir, un pigeon se battait avec un emballage de hamburger.

« Quel bar de merde. » se dit Ben. Le sol collait, la bière de la veille, qui avait coulé par terre, n’avait pas été nettoyée. Ça devait d’ailleurs dater de l’avant-veille ou de l’année dernière.

Même assis à la fenêtre, la porte grande ouverte, l’odeur et la chaleur étaient infernales. La lumière était basse, un néon accroché derrière le comptoir inondait la salle d’un rose gluant, qui se répandait jusque dans la cour des Petites-Écuries.

Le plafond était une énigme. Ni blanc, ni beige, ni vraiment jaune. On ne pouvait déterminer de quelle couleur il était réellement, derrière tous les fils électriques qui le striaient. Ce n’était sans doute pas vraiment une couleur d’ailleurs. Le crépi à gros grains en faisait plutôt une gigantesque tache de vomi étalée surplombant la tête des clients. Les suspensions lumineuses, qui pendouillaient au-dessus des tables, semblaient déverser des larmes dans les verres des habitués. 

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La peinture bordeaux des murs ne témoignait pas non plus d’une recherche esthétique révolutionnaire. Ben ne comprenait pas pourquoi on utilisait du bordeaux. Ce n’était pas une couleur, pensait-il. Pourquoi fallait-il à tout prix assombrir du rouge ? De quel vieux démon écarlate pouvait-on avoir peur dans cette partie du dixième arrondissement de Paris ? 

Tout avait l’air de concourir à rétrécir un espace qui n’était pas bien vaste. Le mobilier pourpre s’anéantissait dans l’architecture. On avait l’impression que les clients étaient assis sur une brume grisâtre. Les dos, les hanches, les cuisses portés par la fumée des cigarettes grillées sur la terrasse. Une fumée qui, par une physique étrange, songeait Ben, persistait à revenir à l’intérieur du bar, au lieu de fuir vers la rue. 

Au sol, un lino ennuyeux, taché par la cendre et l’alcool qui s’y collaient chaque soir. Singulière galaxie.

« Toi, ça va par rapport à Marie ? »

La question de Marc fendit l’air. Ben ne pensait plus à Marie. N’importe quoi. Il se mentait à lui-même. 

« Tes histoires d’Orphée mon gars…
– Non mais attends. Je vais te dire un gros truc. »

Ben avala encore plus de bière. Marc n’avait sans doute pas dû se rendre compte qu’il avait évité sa question. Ben ne pouvait plus l’écouter. Il décida de se concentrer sur la petite vie qui animait le bar. 

À côté d’eux, un vieil homme gueulait dans les oreilles de son voisin à la dégaine de prêtre. Le vieux avait les épaules assez vastes, une moustache en brosse au-dessous d’un nez retroussé, de longs sourcils roux en bataille cachant presque ses pupilles. D’un air inquiet, il tenait d’une main un petit carnet rouge auquel était accroché un élégant stylo noir. Le menton enfoncé dans sa veste en tweed passé, ses bras s’animaient d’étranges gestes secs pendant que son interlocuteur le regardait attentivement, sans frémir : « Moi je crois surtout que le génie technique de l’homme, comme tu dis, a permis de créer le suicide collectif. Le nucléaire, ça peut tuer l’humanité et tout ça plusieurs fois ! » 

Ben se demandait de quoi pouvaient réellement débattre ces nouveaux héros de la pensée. Le vieil homme était d’une vigueur extravagante : ses petits bras s’agitaient de plus en plus, sa tête s’enfonçait progressivement dans son buste. Derrière lui se dressait une affiche, une prophétie pleine de fautes d’orthographe d’un prédicateur du quartier : « Si tu comprends comment Dieu guéri, tu sera guéri…Toi qui est blessé, lié, malade…Dieu te guéri…le touché de Dieu est puissant et aucune maladies ne peut s’arreter devant Dieu. ». En dessous, la reproduction d’un immense soleil encadrait le visage du vieillard. 

La musique tapait dans les tympans de Ben, les enceintes craquaient. Marc parlait très fort. Ben n’arrivait plus à distinguer le moindre mot venant des tables voisines.

Marc continua : « Donc voilà, Orphée, sa meuf, se fait piquer par le serpent au beau milieu de la prairie où ils devaient se marier, elle crève, tout le monde pleure, il en peut plus, il va essayer d’aller la chercher aux Enfers.
– Mais je sais tout ça. » 

 Orphée aux enfers de François-Marie Firmin-Girard (crédits : CC/Vladoubido)

Orphée aux enfers de François-Marie Firmin-Girard (crédits : CC/Vladoubido)

Ben se demanda pourquoi il fallait toujours que Marc étale tout ce qu’il savait avant d’en arriver à une conclusion. Il se demandait surtout ce qu’il foutait là, et il n’arrivait plus à se souvenir de la raison pour laquelle il était devenu ami avec Marc. Ils passaient des week-ends à s’abrutir en boîte et c’était à peu près tout. 

« Et le dieu qui était là lui dit qu’il peut la ramener avec lui à condition de pas se retourner. Et ce con, alors qu’il lui reste deux pas à faire…
– Se retourne.
– Mais oui putain, il se tape tout le chemin depuis les Enfers, il se retourne et il la perd, il chiale, il est stupide et au fond du trou comme moi là, ou comme toi quand ça s’est arrêté avec Marie. »

Il ne lâchera pas le morceau ce con, songea Ben.

« Et en revenant dans son village tout seul et tout triste, tu sais ce qui lui arrive ? 
– Oui.
– Tout le monde lui crache dessus parce qu’il est revenu. Il se fait tailler en pièces, on jette ses entrailles dans la rivière juste parce qu’il a échoué, juste parce qu’il a regardé une dernière fois la personne qu’il aimait. Les dieux sont pas sentimentaux. Les gens normaux non plus. Est-ce qu’il y a une morale dans tout ça ?
– T’es pas en train de pomper le gars de la série en plus, là ?
– Non mais écoute-moi, c’est quoi pour toi la leçon de tout ça ?
– Je crois qu’Orphée est un orgueilleux qui, en plus d’être le poète des poètes, voulait être le plus désespéré des désespérés. Ça n’a rien à voir avec les dieux, en fait. Il avait qu’à pas se retourner.
– N’importe quoi, il a été un des premiers à sentir que les dieux le niquaient. Il a voulu vérifier qu’elle était bien là avec lui, pas qu’on se foutait de sa gueule. Je crois que les dieux n’ont jamais fait remonter des Enfers Eurydice, ça les faisait marrer de le laisser repartir en le laissant imaginer qu’elle était derrière lui. Et lui, à la fin, c’était même plus un chagrin d’amour ; il était triste parce qu’il s’est rendu compte qu’on s’était foutu de sa gueule depuis le début, que le monde entier se foutait de sa gueule, juste parce que son cœur battait pour la bonne personne. Et en rentrant chez lui, il se fait tailler en pièces. Donc pour moi, c’est ça : les dieux sont des cons, les gens sont des cons. »

Ben trouvait sa démonstration assez faible mais ne voulait rien rétorquer. Pour lui, Eurydice était bien là, derrière Orphée. Il a péché par curiosité, cet abruti, voilà tout. Coupable d’un rêve, coupable de vouloir revoir un visage qui comblait toutes ses espérances. Marc avait peut-être raison d’en vouloir aux dieux. Mais Ben ne voulait pas lui accorder ce crédit. Orphée n’avait qu’à se contenter du souvenir d’Eurydice. Ben y arrivait bien, lui, avec Marie, non ?

« Et jaloux en plus… Jaloux. La morale, continua Marc après une lampée dont la moitié ruissela le long de son menton, c’est que ceux qui n’ont pas de pouvoir sont aussi détraqués que ceux qui en ont. Donc arrête un peu de te foutre de moi quand je te dis que je suis triste de plus voir Julie. C’est pas moins légitime que ce que tu as ressenti, toi, avec Marie. »

Il revenait sans cesse là-dessus. Ben avait envie de lui en coller une. Il ne le fit cependant pas car il prit conscience que c’était la première fois que Marc s’ouvrait autant à lui. Il ne lui avait jamais dit ce qu’il ressentait. 

Ben n’avait pas imaginé que cette brute, qui finissait régulièrement ses nuits à quatre pattes devant ses toilettes, pouvait éprouver de la détresse.

Le vieil homme à côté d’eux hurla au passage du serveur : « Un petit vermouth ! »

Un simple Martini, en fait. Pourquoi est-ce qu’il ne demandait pas simplement un Martini ? 

Ben regarda le serveur préparer le breuvage de leur voisin de table : cinq centilitres de gin, deux de vermouth sec et deux olives. Pourtant, le vieux insistait pour qu’on appelle cet infâme mélange « un petit vermouth ». Il devait se prendre pour un espion ou pour un Anglais.

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Quand le barman repartit, Ben vit le bras du vieux se tendre sous sa table et effleurer la jambe du serveur qui ne le sentit sans doute pas, ou fit mine de ne pas s’en rendre compte. Ça dégoûtait Ben. Il frappa du poing.

« Ça va ? demanda Marc.
– Il y a un problème, Monsieur ? s’enquit le serveur en s’arrêtant brusquement à côté d’eux. »

Ben s’aperçut que tout le bar était tourné vers lui, silencieux. Son verre était tombé, la bière ruisselait sur son pantalon, il sentit au bout d’un moment le liquide froid couler sur sa cuisse au travers du tissu.

« Putain. Ouais ça va, désolé, j’ai pas fait gaffe.
– Attendez, je vous apporte des serviettes. »

Ben voulut lui dire merci mais rien ne sortit de sa bouche. Il épongea son jean tant bien que mal et commanda une autre bière.

Les conversations reprirent. C’était Curtis Mayfield qui passait dans les enceintes. Le rythme des causeries s’accorde toujours avec celui de la musique. Tout allait très vite ce soir-là. Les clients étaient surexcités. Tout le monde hurlait pour parler à son voisin.

En regardant par la fenêtre, Ben vit une camionnette C15 passer au ralenti dans la cour. Un gars accoutré en hippie tenait le volant en le fixant et en fumant un énorme pétard. Des étoffes indiennes empêchaient de voir à l’intérieur du véhicule. Tout ça faisait quand même plus Émile Louis que Jack Kerouac.

La voiture s’arrêta. Le type s’assit à la terrasse. L’odeur de son joint envahissait tout le bar. 

« Putain », soupira Ben, en le regardant. Son poing se referma sur son verre. Son autre main se raidit sur sa cuisse. Ben était en colère. Il lui arrivait d’éprouver ce genre de fureur pendant quelques secondes. « Pour un rien », l’engueulait Marie. Ce n’était pas rien. Le cours de cette fureur s’étendait sur des millénaires, laissant loin derrière elle les limites de l’entendement humain. Les cicatrices de sa rage étaient profondes. Il se jurait de ne jamais la laisser sortir. Elle restait toujours au fond de lui et consumait chacun de ses organes. Tout enflait, tout s’amplifiait, chaque son, chaque lumière l’insupportait, il voulait tout détruire autour de lui, mais la plupart du temps, il ne se levait même pas, ne respirait même plus. La surprise que lui procurait l’arrivée de ce sentiment en étouffait la noirceur. Les quelques secondes que durait cette éternité inexprimable de haine passaient avant qu’un afflux de frénésie n’ait le temps de surgir. L’abomination pour tout ce qu’il voyait disparaissait.

« Tu connais l’histoire du type qui s’est enterré vivant parce qu’il avait froid ? »

Le type de la camionnette s’était assis à côté d’eux, sans qu’il s’en aperçoive.

« Tu le connais, Ben ?
– Mais non. Écoute mon gars, qu’est-ce que tu…
– Monsieur, vous ne pouvez pas vous garer devant le bar. »

Le serveur était à nouveau apparu au bon moment, pensa Ben. Il prit le type par le bras, le ramena vers sa camionnette. Ben était sans voix. 

Au même moment entra un groupe de jeunes gens, tous en costume ou en tailleur. Sans doute de jeunes stagiaires en cabinet de je-ne- sais-quoi. Ils étaient déjà éméchés, débraillés. Quelle heure était-il ? Ils criaient les uns sur les autres pour communiquer, les filles hurlaient en guise de rire. Le cerveau de Ben était embrumé par l’alcool.

Un des garçons était obèse et flottait, malgré son ventre, dans une chemise rose pâle. Son visage était flasque et gras. Il s’affaissa contre le bar, commanda une tournée pour tous ses collègues. Sans doute un moyen de s’intégrer. Il ne parlait à personne.

Marc ne parlait plus non plus. Il goûtait sa bière de temps à autre, les yeux dans le vide, émiettait en silence les quelques chips que le serveur leur avait données, puis, tout en léchant régulièrement son index droit, comme s’il s’apprêtait à tourner les pages d’un livre invisible, il se mit à dépecer son sous-bock en petites bandes qu’il disposait soigneusement en croisillons devant lui. Marc avait besoin de s’asseoir en lui-même, dans la quiétude de ce bar bondé et assourdissant. Ben sourit.

La conversation du groupe au comptoir continuait, s’intensifiait, elle bifurqua vers les dégâts causés par l’incendie de la veille près d’Oberkampf. Quelqu’un dit : « D’un coup, comme ça. J’te jure ! Boum !… L’immeuble a pété à côté de moi, je sortais de la station à Richard-Lenoir. »

L’obèse rit. Il répéta « Richard-Lenoir, youp ! », en s’étouffant presque avec son absinthe. Était-ce le goût de cuivre de son breuvage qui lui donna ce hoquet ? Les autres ricanaient. Le gros continuait à rire, presque à hurler, en répétant « Richard-Lenoir ». Tout le groupe s’anima, c’était sans doute la première fois que l’obèse arrivait à entrer en contact avec les autres. Par son rire gras et idiot. Tout ça, au sein d’une petite foule, se reproduit et se propage facilement avec un peu d’alcool. 

Un temps.
Il pointa dans la direction de Ben : « Richard-Lenoir ! » et s’arrêta.
Ses camarades de bamboche regardèrent vers Ben et ne rirent plus. 

La colonne vertébrale de Ben se ratatina. En général, son dos lui faisait toujours mal, mais à cet instant, c’était autre chose qui le carbonisait. Il se sentait prêt à bondir, à déchirer du béton. Marc ne se rendait compte de rien, les mains enfoncées dans ses poches, les yeux plongés dans le sol. Il n’allait quand même pas se mettre à chialer maintenant cet abruti ?

Ben se leva et jeta son verre vers celui qui l’avait insulté.
Pas de cri. Juste un petit geignement. 

Un enfant. 
La douleur rajeunit. 

Le gros était réduit à rien. Il n’était plus que cette petite main grassouillette devant son visage en sang. Ben sentait qu’il pouvait lui faire encore plus de mal, qu’il pouvait détruire ce foutu bar.

Il fallait sortir. 

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Ben courut dans la cour, rejoignit la rue puis la dévala.  Une voiture passa à côté de lui, fenêtres ouvertes, les enceintes à fond. C’était violent, rapide, vaguement oriental. Ça lui convenait très bien. Ben laissait Marc derrière lui, le bar, les clients, les bières, les verres tombés au sol, le sang, le vieux qui gueulait dans l’oreille du prêtre. On le cherchait, peut-être. Il s’était pourtant juré de ne jamais exploser.

Marie ne lui avait pas parlé depuis des semaines. Il continua à courir, se perdit dans les petites rues au-dessus du boulevard Poissonnière. Devant une laverie, un homme penché au-dessus d’une poussette criait sur son enfant dans une langue incompréhensible. La mère fumait silencieusement à côté d’eux. Un clochard sur le trottoir d’en face riait.  Il hurla : « La famille ! » puis il mangea le coin d’un livre qu’il tenait entre ses mains noires.

Marc connaissait le quartier et pourtant, il ne reconnaissait plus rien. Il continuait à courir. Il accélérait. La route sous ses pieds s’enfonçait peu à peu dans les entrailles de la Terre. Les falaises autour de lui grandissaient. Tout en haut, les trottoirs, les immeubles gris qu’il connaît mais ne regarde jamais, les lampadaires du chemin de la maison, à présent inatteignables, menaçants. 

La pisse, la bière, la lessive, le sang se mélangeaient là-haut dans les rigoles, puis se déversaient vers lui, en bas.  Le ciel n’était plus qu’un lointain trait orange, au-dessus de tout. Le précipice au fond duquel il détalait se remplissait des fluides que la ville laisse descendre dans ses égouts. 

Ce soir-là, c’était lui, le cloaque de Paris. Son corps s’enlisait peu à peu, il ne pouvait quasiment plus avancer. Il se noyait. Il étouffait.Il se réveilla haletant, poussant un cri, couché au bord d’un trottoir. En essayant de se lever, il gerba contre un immeuble.

Il émergea, perdu.Il parvint à lire quelque part « rue du Faubourg-Montmartre ». Il descendit la rue envahie d’un calme étrange. Il n’était pas question de repartir vers le bar. 

Quelle heure pouvait-il bien être ? Combien de temps était-il resté là, sur le trottoir ? Marc était-il encore assis, prostré, toujours à la même table ? Et qu’est-ce que c’était que ce cauchemar ? La nuit était si avancée que l’orange du ciel de Paris avait disparu. On dormait. 

Derrière les nuages grisâtres, un bleu profond s’étalait.

 Boulevard des Italiens (Crédits : CC/Mbzt)

Boulevard des Italiens (Crédits : CC/Mbzt)

Comment était-il arrivé là ? Ses paupières étaient alourdies, son cou n’arrivait plus vraiment à soutenir sa tête, mais il pouvait regarder devant lui. Des larmes coulaient le long de ses joues. Il ne comprenait pas. Il n’avait pas vraiment l’impression de pleurer. Le froid sans doute. Il respirait difficilement. 

Sous un échafaudage, il croisa un jeune homme de son âge, sac au dos, faisant les cent pas. Le jeune homme, au regard inquiet, n’était pas si mal habillé ni sale. Il se murmurait à lui-même d’inaudibles secrets. Il attendait sûrement dans la rue que sa journée de travail commence. Sans doute un serveur. Mais pas de lit, pas de toit. Resté dehors toute la nuit. Il était cette heure-là où l’on a honte d’être dehors parce qu’on est soûl.

Ben continua à marcher. Il arrivait à l’angle du boulevard Haussmann et du boulevard des Italiens. Foutue lumière orange. Qui avait décidé de mettre de l’orange dans les lampadaires ? Ben retrouvait peu à peu son souffle. Il avait un peu froid.

Son téléphone vibra. Il le sortit machinalement de sa poche. C’était Marie qui lui avait écrit un peu plus tôt dans la soirée : « Ben, est-ce que je peux te demander une faveur ? » 



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