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Deux présidents pour le Venezuela ?

Hyperinflation, émigration massive, élections truquées : la crise que traverse le Venezuela a pris un nouveau tournant avec l’arrivée de Juan Guaidó, président par intérim autoproclamé. Surtout, Nicolás Maduro, président actuel toujours en poste, a annoncé n’avoir aucune intention de passer la main.

Olivier Dabène, professeur à Sciences Po et directeur de l’Observatoire Politique de l'Amérique latine et des Caraïbes (OPALC), décortique pour Émile ce feuilleton politique inédit, évoquant le rôle des puissances internationales et revenant sur le premier mandat présidentiel de Maduro.

Propos recueillis par Anaïs Richard

Le président du Venezuela, Nicolás Maduro.


L’armée vénézuélienne a qualifié l’auto-proclamation de Juan Guaidó de « coup d’État ». Le terme est-il adéquat ?

Juan Guaidó et sa famille.

Olivier Dabène : Non. Il n’y a pas de coup d’État, car Nicolás Maduro est toujours en fonction. L’opposition vénézuélienne n’ayant pas reconnu la validité des élections du 20 mai 2018, elle n’a pas reconnu non plus la prise de fonction de Maduro pour un deuxième mandat le 10 janvier 2019. Elle a donc estimé qu’il y avait une vacance du pouvoir et a appliqué la constitution qui, dans ce cas, prévoit que le président de l’Assemblée assure un intérim jusqu’à ce que de nouvelles élections soient organisées.

Le pays se retrouve avec deux présidents, l’un soutenu par ce qui rappelle le bloc de l’Ouest, l’autre par le bloc de l’Est. Il y a-t-il eu des précédents, ou bien la situation est-elle inédite en Amérique latine ?

Les présidents Maduro et Poutine.

À ma connaissance, la situation est effectivement inédite. Et il est vrai que la polarisation dépasse le cadre du Venezuela et qu’elle rappelle l’époque de la guerre froide. La Chine et la Russie ont beaucoup soutenu l’économie vénézuélienne et ne souhaitent pas perdre l’accès au pétrole vénézuélien. Les États-Unis souhaitent, quant à eux, reprendre la main et stopper l’avancée de l’influence chinoise en Amérique latine.

Le groupe de Lima, créé en 2017 dans le but de résoudre cette crise vénézuélienne, a-t-il joué son rôle de pacification ? Quelle place ont prise les autres instances internationales ?

Le groupe de Lima s’est constitué pour appuyer l’opposition vénézuélienne et provoquer un changement de régime. La logique relève donc plus de la confrontation que de la médiation ! À ce titre, le groupe ne peut pas œuvrer à une transition pacifique. Il a beaucoup aidé l’opposition à se projeter sur la scène internationale, une stratégie qui a donné de bons résultats ces dernières semaines. Le Mexique et l’Uruguay ont décidé de jouer la carte du dialogue, avec une réunion de « pays neutres » le 7 février prochain. Le Pape a déclaré qu’il accepterait une mission de médiation si elle était souhaitée par les deux parties. Pour l’heure, Maduro est le seul à la demander : le pape rejette donc la responsabilité du refus de négocier sur l’opposition. Il faut rappeler que de nombreuses négociations ont eu lieu ces dernières années ; aucune n’a jamais abouti.

Les représentants du groupe de Lima.

Quel bilan tirez-vous des années au pouvoir de Maduro et de sa logique du pire ? Comment expliquez-vous son incapacité à faire perdurer le chavisme ?

Hugo Chavez a gouverné pendant les années du boom pétrolier. Fort de cette richesse, il a pu lutter efficacement contre la pauvreté et entretenir sa popularité politique. Mais il n’a fait grand-chose pour changer la matrice énergétique du pays. Le Venezuela bolivarien est un pays totalement dépendant de ses exportations pétrolières… vers les États-Unis ! Nicolás Maduro a pris ses fonctions en 2013 dans une conjoncture économique beaucoup moins favorable. Il a aussi commis de nombreuses erreurs et le pays se retrouve à présent dans une situation dramatique.

Peut-on imaginer qu’une nouvelle élection présidentielle sera organisée au Venezuela ?

À l’heure actuelle, les sanctions américaines mettent le pays à genoux. Le gouvernement n’a pas de sources alternatives de devises. Des pénuries de carburant vont apparaître et s’ajouteront aux nombreuses difficultés que le pays connaît déjà. Je vois mal Maduro accepter d’organiser des élections présidentielles sous la contrainte. Il a évoqué des élections législatives anticipées, ce qui, dans son esprit, lui permettrait de reconquérir le pouvoir législatif qu’il a perdu en 2015. Tout reste possible tant le scénario actuel est inédit. Il est vrai que les embargos sont en général impuissants à provoquer des changements de régime, comme le montre le cas de Cuba, mais jamais aucun pays n’a connu une telle situation économique (hyperinflation durable) et une telle vulnérabilité extérieure, le pétrole représentant 90% de ses exportations. ●