Émile Magazine

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Fiction - Un soir de bohême

L’opéra : lieu de culture, d’élitisme ou d’élévation sociale ? Sur un air de Puccini, plongez avec délice dans cette nouvelle écrite par Esther Valencic (promo 16), auteure et scénariste, qui nous questionne sur la place de la musique classique et du spectacle dans nos vies.

Par Esther Valencic

L’Opéra Garnier (Frédéric Legrand : Shutterstock)

14h58. Ce vendredi, c’est la course. Un vrai marathon depuis le déjeuner, copieusement arrosé de château-lafite pour célébrer la signature avec les Japonais. Avec ce nouveau contrat pour CMS Magnis, il a de belles chances de figurer dans le club sélect des entrepreneurs à suivre dont Challenges tire régulièrement le portrait. Ce serait amplement mérité. Tous les efforts déployés avaient enfin payé : les nouvelles versions du logiciel pour s’adapter aux exigences du marché asiatique, les présentations vues et revues, les effroyables coûts investis en traduction, sans parler de toutes ces visios programmées à 4 heures du matin pour servir l’agenda de ses interlocuteurs et conduites en chemise, cravate et bas de pyjama dans son salon. Ce contrat lui avait même coûté son mariage. Sylvie ne supportait plus son rythme de travail effréné. Mais l’affaire avait été finalement conclue et augurait de belles opportunités pour CMS Magnis. C’était ça, le principal.

L’après-midi risque d’être compliquée, forcément. L’émotion, le repas gastronomique à six services, le foie gras dans tous ses états, le carpaccio de saint-jacques, la ballotine de bar farcie aux fruits safranés, le tournedos de bœuf maturé, l’assiette de fromages affinés, le baba au rhum revisité et les digestifs d’usage ne sont pas mets aisés à digérer. 

15h03. Il tente discrètement de ravaler ses pets sur le fauteuil en cuir de son bureau spacieux.

Heureusement, il pourra, ce soir, envoyer toutes les obligations valser et s’affaler paisiblement dans son canapé. Un repos du guerrier bien mérité. Et pas d’ouverture de mail avant lundi. Promis, juré ! Après tout, c’est lui le patron. Il peut bien s’octroyer un peu de répit. Toc toc toc.

– Pardonnez-moi de vous déranger.

15h04. Son assistante interrompt soudainement sa rêverie. Mais enfin évidemment, elle ne le dérangeait pas le moins du monde.

– C’est vraiment une excellente journée. Bravo, Monsieur Magnard, pour votre persévérance sur le dossier japonais ! Je me suis permis de décommander Sarah pour ce soir, car vous avez deux places réservées, en catégorie Optima, en tant que mécène de l’Association pour le rayonnement de l’Opéra de Paris. Vous aviez prévu d’y emmener Paul, vous vous souvenez ?

Paul. Mais oui, on est vendredi.

– L’opéra, bien sûr. Merci Justine, j’allais vous le demander. Évidemment, il avait complètement oublié. Rappelez-moi ce qu’on va écouter ce soir, déjà…

– La Bohème de Puccini, vous savez avec la jeune soprano qui est passée sur France Musique, il y a quelques jours.

– La Bohème ! Ah c’est formidable…

Quelle plaie.

– La soirée idéale pour célébrer cette victoire en famille et en musique !

Puccini n’aurait pas pu plus mal tomber.

– Merci pour tout, Justine, vous êtes parfaite ! Vous pourriez m’apporter un dernier café ? Tenez, faites-m’en un double, s’il vous plaît.

La digestion de cette journée interminable devra donc se poursuivre sur les fauteuils en velours rouge du Palais Garnier… avec une Bohème de plusieurs heures.

15h06. Patrick Magnard est tout simplement ravi.

18h24. Elle en a fait tout un pataquès : le smoking noir à paillettes, les escarpins blancs avec le rouge à lèvres vermillon pétant, est-ce trop ? À moins qu’elle ne se résigne finalement à mettre le bordeaux mat. Oui, ce sera plus discret et élégant. Faire voir, à tout prix, au premier regard, par son apparence soignée et ses cheveux impeccablement plaqués sur son crâne, qu’une femme comme elle a sa place en catégorie Optima. La plus chère. La plus visible. La mieux placée de l’opéra. Surtout que personne ne la prenne pour une serveuse, une ouvreuse ou une hôtesse. Parce que même si elle trouve ça injuste, elle se sent responsable de déjouer les biais des personnes qui seront assises à côté d’elle.

Elle est maintenant passée maîtresse dans l’art de se conformer, de réagir et d’enrayer, malgré elle, les jugements qu’elle pourrait susciter. C’est ce que la journaliste expliquait dans cet article, le code switching des minorités, ce trouble de l’adaptation constante. Toujours sur le qui-vive, toujours en territoire étranger, jamais véritablement paisible, légitime, dans les lieux de pouvoir. Et l’opéra en était indéniablement un.

18h31. Mais ce soir, c’est le grand soir. Elle ne laissera rien ni personne gâcher ce spectacle. La première de sa fille, sa Marie chérie, en tête d’affiche à l’Opéra de Paris. Marian Anderson, Leontyne Price, Shirley Verrett, Christiane Eda-Pierre, Grace Bumbry, Jessye Norman, Barbara Hendricks… Oui, il y en avait eu d’autres. Des noms plus ou moins connus. Des Américaines, pour l’essentiel. Marie, quant à elle, sera « la plus jeune chanteuse française noire à se produire comme soliste sur la scène de Garnier ». 

Peut-être bat-elle encore d’autres records que les quatre articles de presse spécialisée, méticuleusement découpés et conservés dans un lutin posé sur la table de la cuisine, n’ont pas encore recensés. Comme celui d’être la première soprano aux cheveux crépus à interpréter Mimi en France ? Ou encore celui d’être la première chanteuse issue d’une famille monoparentale de Rosny-sous-Bois, totalement étrangère à la musique savante ? Sa renommée montante dans le paysage de l’art lyrique soulèvera forcément d’autres questions sur son parcours d’exception.

18h37. Sac à main, portefeuille, clés, passe Navigo. Elle est prête. Un dernier coup d’œil dans le miroir de l’entrée avant de claquer la porte. Elle a bien fait d’opter pour le rouge à lèvres mat.

19h13. Dans le métro, elle repense aux débuts. Comment cela avait-il commencé ? D’abord pour essayer, parce que c’était simple. La MJC était à côté et permettait de facilement occuper les mercredis après-midi. Sa copine Tania aussi chantait. Oui, c’est comme ça que ça avait commencé, pour que les filles aient ce loisir en commun. « Le chant, ça fait du bien, et ça détend », disait la maman de Tania. Mais cette activité, d’abord anodine, avait pris de plus en plus d’ampleur dans leur vie. Bientôt il avait fallu courir, plusieurs fois par semaine, pendant les pauses déjeuner, prendre un sandwich sur le pouce chez Brioche Dorée, pour déposer Marie à l’heure au cours de solfège ou de chant. L’emploi du temps était millimétré, lui aussi, comme du papier à musique.

Avec les horaires aménagés au conservatoire, tout s’était accéléré, mais aussi un peu simplifié. Marie y allait seule maintenant, comme une grande. Elle s’était emparée de ce désir et se dédiait entièrement à ce qui était devenu sa passion. Un jour, sa professeure de chant, madame de Logny, lui avait demandé si elle savait à quel point Marie était douée, qu’avec de la persévérance et en s’y consacrant totalement, elle avait les moyens d’arriver à faire quelque chose de vraiment intéressant. Elle avait dit « arriver à faire quelque chose de vraiment intéressant ». C’était vague, mais elle avait compris. Madame de Logny croyait en sa fille. 

Ce que madame de Logny ne voyait peut-être pas, encombrée par la présence évidente de sa particule, c’est que personne dans la famille de Marie n’avait jamais envisagé que cette activité puisse, un jour, se convertir en métier. Parce que si les Blancs ont déjà du mal à en vivre, de la musique, comment une jeune fille noire allait pouvoir au juste y arriver ?

Mais pour les étoiles dans ses yeux dès qu’elle s’approchait d’un pupitre, la manière dont son petit corps s’animait quand elle commençait à lire les premières mesures d’une partition, elle avait répondu solennellement : « D’accord, je ferai tout pour aider Marie à aller le plus loin possible. »

19h22. On y est. La voiture les dépose sur la place de l’Opéra. Claquement de la portière avant, puis arrière.

– Bonne soirée, Messieurs Magnard !

– Merci beaucoup, Marc. Paul, tu peux remercier et saluer ton chauffeur, ça se fait, jeune homme.

C’était timide, mais la moindre des politesses a toutefois été péniblement marmonnée. Ce n’est pas facile d’élever seul un petit garçon de six ans, même une semaine sur deux, même en étant bien entouré. Il sent alors monter une pointe de colère envers Sylvie. Le quitter sur un coup de tête, comme ça, du jour au lendemain. Ne pas penser à ça, se concentrer sur autre chose. Remercier Marc d’un bon pourboire. Saisir la main de son fils et avancer.

– C’est ça le pestacle qu’on est venus voir aujourd’hui, papaaaa ?

Le petit doigt crochu pointe, avec enthousiasme, un groupe de danseurs pratiquant le hip-hop, à moins que ce ne soit du breakdance ? Ne pas faire semblant plus longtemps qu’il pourrait savoir de quelle danse il s’agit. La performance est plébiscitée par de généreux applaudissements, qui recouvrent même la saturation des enceintes diffusant un « boum boum » répétitif.

– Non. Ça, c’est juste un groupe de danseurs de rue. Ils amusent les touristes, qui leur donnent un peu d’argent en passant.

Paul regarde, complètement fasciné, les figures et les corps de ces hommes torse nu qui, mains à terre et pieds en l’air, virevoltent sur le sommet de leur crâne. Il n’avait jamais rien vu d’aussi renversant.

19h23. Il tire la main de son fils, redressant son buste de plus en plus courbé pour observer les visages à l’envers.

– Allez viens, Paul. C’est l’heure d’y aller. L’opéra va bientôt commencer.

19h27.

– B138, B145… Ça y est, on est là. B148 et B149. Paul, tu t’assieds à côté de la dame ?

– Oh regarde papa, il est plein de paillettes son habit !

– Oui, c’est ravissant !

Elle baisse les yeux rapidement, en retenant un sourire timide qui peine à quitter son visage.

– Viens là, on va retirer ce manteau. On dirait que la fermeture éclair est coincée. C’est quoi ce truc ? Il triture nerveusement la tirette vers le bas.

Voyant le désarroi de l’homme impuissant devant ce vêtement récalcitrant, elle veut proposer son aide. Oh, il en avait connu d’autres, des zips qui se coincent dans la veste ou le sous-pull d’un enfant pressé de s’en délivrer. Il devrait y arriver. Voilà, justement, c’est bon ! 

– Tiens, bonhomme, tu es libre.

On remercie toutefois l’inconnue attentionnée dont on demande le prénom. Malika ? Ah non, Malaïka ! C’est très joli.

– Et comment s’appelle ce petit ?

Une pause. 

– Eh, tu réponds quand on te parle ?… Il s’appelle Paul. Excusez-le, il est un peu perturbé en ce moment à cause du D-I-V-O-R-C-E, lâche-t-il, à travers ses dents serrées.

– Arrête de dire toutes les lettres parce qu’à chaque fois, je sais de quoi tu parles.

Elle adresse un regard compatissant au sourire figé qui se dégèle progressivement. Elle comprend, ce n’est pas facile. Puis un autre attendri en direction du visage renfrogné et morveux. Elle est sûre que son papa fait de son mieux. 

Mesdames, messieurs, le spectacle va bientôt commencer. Ladies and gentlemen, your attention please… Tiens, ça commence. À nous La Bohème !

19h52. Marie est tout simplement resplendissante. Que cette robe lui va bien ! Depuis son apparition, quand Mimi est venue demander du feu à Rodolfo, on ne voit qu’elle. Heureusement que le spectacle est surtitré, sinon l’histoire aurait été difficile à suivre. 

20h07. Cette première partie est vraiment longue. Elle a été si tendre envers eux, tout à l’heure. À l’entracte, il se promet de lui offrir une coupe de champagne. De quoi allait-il pouvoir lui parler ? Si seulement les rencontres pouvaient être aussi simples dans la vie qu’elles le sont pour les personnages d’opéra. Entre Mimi et Rodolfo, il avait suffi de quelques minutes pour que naisse une passion débordante. Ceux-là avaient le luxe de se passer de bavardages : l’occasion de rallumer une bougie était un prétexte suffisant pour attiser leur flamme. 

Et s’il jouait la carte de la provocation ? « Vous voulez que je vous dise la vérité ? Je n’entends rien à l’opéra. J’aurais préféré être au fond de mon canapé, devant le match PSG/Lyon, ce soir. » Non, ne pas dire ça, trop beauf. Ne pas non plus lui avouer que l’opéra était avant tout un bon moyen de défiscaliser, tout en gagnant sa place de bienfaiteur de la grande musique. Un excellent passe-droit dans les milieux qu’il fréquentait pour ses affaires, faisant oublier son père, le boucher du village, et sa mère couturière. Il avait tant œuvré à se bâtir une nouvelle apparence pour éclipser sa vraie origine sociale. Un voile opaque que personne ne devait jamais lever, sous aucun prétexte.

20h29. Fin de l’acte 2. Entracte. Elle hésite à quitter sa place. Pour quoi faire ? Le pied de grue, seule au bar ? Non merci. Après tout, qu’est-ce qu’elle en a à faire du regard de ces gens ? C’est elle la fière génitrice de Marie Dibongue, la future grande chanteuse d’opéra qu’ils sont tous venus religieusement écouter ce soir. Agitation dans la rangée. Les corps se lèvent, s’excusent, se bousculent. L’homme à la chemise trop étriquée par sa bedaine naissante lui propose aussi soudainement que nerveusement de venir boire une coupe de champagne avec eux. Il est touchant de maladresse et plein de surprises. Prise de court, elle est la première étonnée de s’entendre répondre instantanément pourquoi pas.

Les couloirs sont bondés. Des « qu’est-ce que c’est formidable ! » ; « cette petite soprane est vraiment délicieuse » ; « ce ténor m’horripile » ; « Puccini nous régale » fusent à la sortie des loges, des corbeilles, du balcon.

Plusieurs minutes pour passer commande. Tous les deux, debout, une coupe dans une main, le programme dans l’autre. Ils ne savent pas trop quoi se dire. Il serait facile de révéler qu’elle est l’heureuse maman de l’artiste dont tout le monde parle. Mais elle trouve vulgaire de s’en gargariser à la première occasion.

– Pause technique… Je peux vous confier mon fils ? Je reviens dans un instant.

– Bien sûr.

Un silence.

– Et toi, ça te plaît ?

– Pas trop. Je préfère les danseurs de tout à l’heure, ceux devant l’opéra.

– C’est vrai qu’ils sont impressionnants, je les ai remarqués aussi, en arrivant.

– Je sais pas pourquoi on vient tout le temps ici alors qu’il aime pas ça, lui non plus.

Elle sourit intérieurement, sans savoir pourquoi. La sonnerie de fin d’entracte retentit, déjà. Quand il reviendra des toilettes, pour la seconde partie, elle tentera discrètement de s’asseoir à côté de lui.

21h42. Mimi est donc condamnée à succomber. La misère fane les jeunes filles en fleurs. Et l’amour ne peut pas tout sauver.

Mimi !

Mimi !

Au moment de sa mort tragique, à quelques minutes de la fin, un petit miracle se produit entre le siège B147 et le siège B148 de la catégorie Optima. Deux mains fragiles se frôlent, poussées par une soudaine émotion. Aussitôt gênées, elles s’éloignent à nouveau. Deux regards fuyants se croisent. Les joues rougissent dans le noir. Les mains reviennent alors rapidement sur les genoux respectifs de leurs propriétaires.

Le lever de rideau tant attendu arrive enfin. Qu’elle était belle, quand même, cette Bohème.

Cette nouvelle a initialement été publiée dans le numéro 28 d’Émile, paru en juin 2023.