Correspondance politique - « La gauche c’est le parti du travail »

Correspondance politique - « La gauche c’est le parti du travail »

Notre plume de gauche commente l’actualité politique de la semaine : les débats et meetings des candidats à la primaire de la belle alliance populaire. L’occasion de revenir sur un sujet central à gauche : le travail. « C’est pour défendre le travail que la gauche est née : c’est en défendant à nouveau le travail que la gauche renaît », affirme John Palacin dans cette lettre à Erwan Le Noan. 

Cher Erwan,

Nous voici en janvier, à cinq mois du premier tour de l’élection présidentielle, en pleine primaire de la gauche dont je ne sais, à l’heure où je vous écris, qui sortira vainqueur. Quelle année 2017 faut-il nous souhaiter ? Heureuse et épanouie à titre personnel, et, au-delà des vœux individuels, je forme également des vœux pour notre pays : qu’il vive en sécurité, retrouve sa sérénité et le goût de l’avenir.

Nous nous étions quittés l’an dernier sur un haussement de ton de votre part. Je vous avais froissé. À peine avais-je évoqué l’affaire Dreyfus et le fait, peu contesté, qu’elle avait opposé la gauche et la droite, et voilà que vous poussiez des cris d’orfraie. Je vous connaissais pugnace, je vous découvre sensible. Mais enfin… Vous vous indignez à peu de frais, ce qui vous permet d’esquiver. La gauche est née en France de la conjonction des luttes sociales et du combat pour les libertés publiques dans la IIIe République naissante. Il n’y a rien de surprenant à ce qu’elle ait globalement pris le parti de Dreyfus et que « l’affaire » ait constitué l’un de ses moments fondateurs. Bien sûr, il y eut les positions individuelles que vous relevez, mais elles n’abolissent en rien un mouvement d’ensemble, un de ces mouvements qui dessinent l’histoire : les radicaux et les socialistes voulaient la révision du procès, les monarchistes, les cléricaux intransigeants et les républicains conservateurs, qui constituaient la Droite de l’époque, étaient globalement antidreyfusards. Ils défendaient la raison d’État et l’institution militaire. Vous pouvez vous indigner et énumérer toutes les turpitudes de la gauche (et il y en a en effet, dont l’antisémitisme, un fléau qui méconnaît les frontières partisanes) mais dans le conflit qui opposa la raison d’État au respect des droits d’un individu, le clivage était clair. Et ce débat fut séminal pour notre vie politique.

Je voulais revenir à ce qui me semble faire l’actualité du débat politique actuel. Je crois que nous avons déjà beaucoup exprimé de désaccords sur la confiance à apporter au marché, sur  l’individu et la société, et de façon sous-jacente, sur l’espoir ou la crainte que pouvait susciter l’horizon ultralibéral qui a dominé culturellement les débats -vous avez raison sur ce point- depuis des décennies. Je vous ai dit que le mal venait, de mon point de vue, de ce que les ultralibéraux vivent dans un monde d’abstractions et de modèles qui heurtent la réalité, loin du monde concret des relations sociales, de l’ensemble des liens qui font qu’une société est bien plus qu’une somme d’individus. « There is no such thing as society » disent-ils. A voir.

En société, l’un des principaux rapports qui constitue la société est le travail et le salariat. Et le cœur du débat actuel est peut-être là, dans le renouveau de la question sociale et la résurgence de la question du travail : qui défend le travail ? Seul Nicolas Sarkozy, l’un des meilleurs stratèges que la droite ait compté, avait compris qu’en s’érigeant comme le candidat du travail (et en citant Jaurès), il irait chasser sur des terrains qui précisément ne sont pas ceux de la droite, le terrain du travail. Il y est bien parvenu : il a d’ailleurs défiscalisé les heures supplémentaires, une véritable mesure pour le travail, mais la transgression s’arrêta bien vite, avec les autres mesures fiscales de la loi TEPA : il s’agissait bien d’un masque de campagne.

Pour évoquer le travail, je voulais vous soumettre le cas concret du conflit social chez Uber. Pas de syndicats, un modèle de l’économie numérique : le cas est intéressant. Aujourd’hui, un chauffeur Uber doit travailler plus de 10h par jours six jours par semaine pour espérer un revenu d’environ 1000 € à la fin du mois (corrigez les chiffres mais la réalité est à peu près là). Je vous laisse dire, même si vous modifiez les taux de cotisations sociales, si cette situation vous paraît acceptable dans la France de 2017. L’épisode du mouvement social chez Uber a rendu évident que ni l’innovation, ni l’économie numérique, ni la robotisation, ni l’émergence de l’économie des données, ni aucune de transformations fondamentales à l’œuvre aujourd’hui, ne feront disparaître la question du travail, la question fondamentale de la relation inégale qui caractérise le salariat et donc, à un moment donné, la question de la confrontation des intérêts divergents entre le propriétaire du capital et le travailleur, salarié ou assimilé.

Historiquement, l’une des taches de la gauche a été d’organiser la discussion entre le capital et le travail : par le conflit social, par la grève parfois, et dans d’autres cas, par le dialogue social, la négociation et le vote de loi. C’est dans cette perspective que je vous invite à distinguer le travail et la pauvreté : vous m’avez envoyé comme un missile l’article majeur « What’s the matter with Kansas ? » qui analyse le fait que les pauvres ne votent pas ou plus pour la gauche. La littérature sur le sujet, et sur l’émergence du mouvement tea party aux Etats-Unis, sur les « paniques morales » crées et exploitées par les droites sont intéressantes ; beaucoup d’analystes classés à gauche les ont étudiées, mais elles masquent le sujet principal qui occupe la gauche : le travail. Car la gauche n’est pas le parti de l’appauvrissement. La gauche n’est pas le parti de la charité et elle ne s’adresse pas aux pauvres comme pourrait le faire une Église. La gauche s’adresse à tous ceux qui vivent de leur travail. Toute sa vision repose là-dessus. Sous l’Ancien régime, le Tiers État, les travailleurs, les laborantes, n’étaient pas tous pauvres mais, par opposition à la noblesse et au clergé, ils travaillaient. Et c’est vraisemblablement parce qu’ils représentaient la totalité du travail du pays mais que leur pouvoir politique était quasi nul, qu’ils ont constitué une majorité politique pour faire la Révolution dont la France est si fière.

C’est par le travail que nous transformons le monde ; c’est par le travail que se cimente la société. C’est le travail qui donne la fierté. C’est le travail qui est pénible et qu’il faut respecter. C’est le travail qui est précieux, que parfois il faut partager, que toujours il faut rémunérer dignement. Il faut réduire le chômage, unir et défendre ceux qui travaillent : voilà la continuité dans le combat de la gauche. La droite n’est pas le camp des travailleurs. C’est une farce. Le parti du travail, c’est la gauche. Le penseur du travail, c’est Marx. La rémunération du travail, c’est le salaire, pas la plus-value.

Je reviens de la réunion publique qu’Arnaud Montebourg a tenue à Paris. Ma lettre ne vous parviendra qu’après le vote et l’annonce des résultats mais déjà vous avez dû entendre l’écho des débats qui ont animé la primaire de la gauche : les questions du revenu universel, de la régulation de l’économie numérique, de l’impact de la robotisation, de l’intelligence artificielle, des salaires… qui placent toutes le travail comme l’enjeu vivant au cœur de la gauche.

C’est pour défendre le travail que la gauche est née : c’est en défendant à nouveau le travail que la gauche renaît.

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