Fiction - Un président tellement vert...

Fiction - Un président tellement vert...

Imaginer le jardin de l'Élysée transformé en potager, les toits recouverts de panneaux solaires et le pays doucement mis au pas de la transition écologique. Arnaud Ardoin, journaliste et auteur, nous conte l'histoire d'un président, élu en 2037, qui entend redonner à la France son indépendance énergétique. 

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Édouard Salvang appuya sur le bouton digital de son poste de radio à énergie solaire… Comme il le fait chaque matin depuis son élection à la présidence de la République. Il a gardé ce geste de son enfance, lorsque son père tournait le gros bouton en bakélite de son poste Grundig qui faisait un petit clic, indiquant qu’il était allumé. Sous ce poste rectangulaire, rehaussé d’une longue antenne en fer qu’il ne fallait toucher sous aucun prétexte, son père stockait des quantités de piles pour que l’appareil ne s’arrête jamais. Notamment lorsque le journaliste de l’époque lançait Jean-Pierre Gaillard en direct du palais Brongniart, lequel déroulait de sa voix nasillarde une longue liste de noms et de chiffres qui montaient ou baissaient, comme un yoyo à la trajectoire incompréhensible. Tout cela paraît si loin. La voix du journaliste emplit soudain la salle de bains du président qui bloque sa respiration pour ne pas perdre un mot de ce qui allait suivre :

« Sommet de Bakou. La France refuse de plier devant la pression russe. Elle ne paiera pas les 32 milliards de facture de gaz réclamés par la Russie, a annoncé hier le ministre français de l’énergie terrestre et du monde spatial. C’est une crise diplomatique sans précédent qui s’ouvre. Je vous propose d’écouter le ministre russe des énergies à l’issue de ce sommet de Bakou : « La France ne respecte pas ses engagements, elle est aujourd’hui dans l’obligation de régler sa dette. L’ensemble des pays importateurs de gaz ont accepté l’augmentation de nos tarifs, il n’y aucune raison que ce grand pays qu’est la France mette en péril ses relations avec notre pays, qui engagera tous les moyens dont il dispose pour recouvrir cette somme. »

À cet instant, le président posa son rasoir, fixa intensément le miroir, regarda ses yeux, en en scrutant l’effroi, observa, presque amusé, les petites taches de mousse qui restaient accrochées sous son nez. Impossible de revenir en arrière, songea-t-il. Le monde n’était plus celui de ses grands-parents où l’on vivait dans l’insouciance de la consommation infinie, où la terre ressemblait à une source intarissable qui donnait à ces hommes du XXe siècle, l’arrogance de ceux qui s’imaginaient être les maîtres du monde pour la vie et au-delà. Edouard Salvang savait pertinemment qu’en envoyant son ministre à ce sommet avec pour mission de refuser le chantage russe, il se lançait dans un combat dont il ne connaissait pas l’issue. 

Il se demanda comment allait se passer cette journée. Elle allait être longue, très longue comme chaque jour depuis son élection. Sur la table de son salon, son aide de camp avait dû faire déposer, comme chaque matin, le planning de la journée, les notes sensibles et les documents « secret défense » qu’il allait parcourir distraitement. Le palais était encore endormi. Avec le vent d’ouest, une légère clameur venue des Champs-Élysées atteignait les grilles du palais, imperceptible depuis que les véhicules diesel et essence avaient été interdits en France. Le président aimait par-dessus tout ces moments de recueillement, de communion avec lui-même.

Il appuya sur la petite touche tactile de son poste de radio de la main gauche tout en s’essuyant  le visage avec une serviette marron, délicatement pliée sur une petite étagère en bois massif. Elle était un peu rêche, elle lui gratta la peau fraîchement rasée. Il en fut tout surpris. Les premières notes d’« Alabama » de John Coltrane plongèrent soudain la salle de bains dans une atmosphère mélancolique. Il regarda l’étiquette de la serviette par acquit de conscience : « coton bio 100 % fabrication française ». Il sourit. Après plusieurs réunions houleuses, le service blanchisserie avait finalement cédé à sa demande de n’utiliser que de l’étoffe française issue du commerce responsable. D’abord, le chef de service avait pâli lorsqu’il avait entendu cette requête. Tout y était passé, le prix d’abord, impossible de concurrencer les tissus birmans ou moldaves, sans compter qu’une seule entreprise française fabriquait ce type de produit et que cela risquait de poser des problèmes d’approvisionnement. Puis, il avait eu droit à une leçon d’élégance. Le tissu bio résisterait mal au lavage, et l’on ne pouvait pas se permettre le moindre pli sur une nappe lors d’un dîner présidentiel. Voyant que le président ne cédait pas, il tira sa dernière cartouche. Les blanchisseuses du palais auraient beaucoup de mal à repasser ce tissu revêche, risquaient de s’abimer les bras et le dos, sans compter les risques au lavage parce que ce genre de tissu était d’une grande fragilité. Il conclut son exposé en expliquant que cette  matière n’était absolument — il appuya sur ce mot outrancièrement — pas adaptée au standing de la présidence de la République. Quelques semaines plus tard, son directeur de cabinet l’informait que l’Élysée serait dorénavant fourni en tissu bio fabriqué dans la Creuse. Si Edouard Salvang n’avait pas gagné ce minuscule bras de fer, il aurait été incapable de l’imposer ensuite à tous les Français. Il en fut ainsi pour toutes les autres innovations écologiques que les équipes de la présidence de la République durent installer.

Le président était maintenant habillé. Enfin presque. Il décida de rester en bras de chemise et pieds nus pour sentir la douceur alcaline du parquet ciré de son grand salon. Son premier rendez-vous n’était que dans une heure, il pouvait se laisser aller. Il ouvrit la porte fenêtre qui plongeait sur le grand jardin. La lumière tamisée par les feuillages de hêtres et de frênes, entrait en douceur dans son appartement. Il aurait voulu retenir cet instant, grâce à cette lumière, tout ce qui hier semblait banal devenait une source d’émerveillement. Les notes languissantes de Coltrane dansaient jusqu’à ses oreilles. La porte de son bureau s’ouvrit lentement. Le président regarda Gilles, son maître de maison, lui déposer son petit-déjeuner. Sur un grand plateau en argent, étaient disposés un jus de fruits frais, deux oeufs à la coque, et des petites tartines de pain.

— Bonjour Gilles, les poules ont-elles bien pondues ? demanda le président.

— Oui Monsieur, nous en avons ramassé une vingtaine, c’est la bonne période. Nous espérons que le coq ne vous a pas trop dérangé ce matin ?

— Non, je n’ai rien entendu. c’est quoi ce jus de fruit ? Il a une drôle de couleur.

— Je savais que vous alliez me poser la question, c’est un cocktail de fruits, nous avons pressé des oranges bio et nous avons rajouté du jus de framboise de notre jardin. Le chef jardinier me fait dire que nous avions une très grosse récolte de haricots verts extra fins et de carottes qui se plaisent bien ici.

— Merci Gilles. Pour le petit-déjeuner de Madame, attendez qu’elle vous appelle car je ne sais pas à quelle heure elle va se lever. N’oubliez pas de mettre au composteur mes déchets et les coquilles d’oeufs.

Gilles referma doucement la porte, non sans avoir regardé le drôle d’accoutrement du président. Le grand plaisir d’Edouard Salvang – dès qu’il le pouvait – était de s’asseoir discrètement, dissimulé par une petite haie de buis qui protégeait le balcon des regards indiscrets pour observer le manège des jardiniers, les bras chargés de légumes posés dans des cagettes trop petites tellement la récolte était bonne.

À son arrivée au pouvoir le 8 mai 2037, il décida de bouleverser les codes du Palais, pour ne pas dire d’engager une révolution, « une révolution de palais » mais d’un tout autre genre que celles qui se pratiquaient. Sans perdre une minute, il transforma le jardin d’agrément en potager bio. Au fond, protégé par une palissade discrète surlaquelle courait du chèvre-feuille odorant, il créa de toutes pièces un poulailler afin d’approvisionner en oeufs frais les cuisines du Palais à quelques mètres des grilles du coq. Lorsqu’il fut question de créer un lopin de terre cultivable, le Palais tout entier s’offusqua. Il fut au bord du soulèvement lorsque le président décida de recouvrir les toits de panneaux solaires. Il avait fallu d’abord arracher la pelouse, amender le terrain pour le nettoyer de tous les produits chimiques qu’il avait reçu sur la tête depuis un siècle pour qu’été comme hiver le gazon reste d’un vert immaculé. Puis, dans le prolongement de la création de son potager présidentiel, sur les conseils d’un jeune ingénieur agronome convaincant qui était l’un de ses conseillers, chargé des questions d’écologie, il ordonna que l’on creuse de gros trous dans le parc pour y installer d’immenses récupérateurs d’eau de pluie reliés à des pompes solaires. Il sentit, pendant cette période de travaux, comme un flottement chez les collaborateurs et les fonctionnaires du Palais. Des choix techniques qui traversèrent les murs du Palais, puisqu’à chaque fois, une loi fut votée à l’Assemblée nationale pour permettre à tous les Français de verdir leur quotidien. Enfin, il franchit une étape supplémentaire. Il décida que le Palais ne serait plus relié à aucun réseau. Toutes les douches du personnel, les éviers des cuisines, les salles de bains privées, furent reliés aux récupérateurs d’eau, si bien que toute l’eau consommée venait du ciel.

Lorsqu’il tourna pour la première fois le robinet, il regarda cette eau que rien ne distinguait de celle qu’on lui faisait payer à prix d’or par les compagnies privées. Il la regarda couler sur son visage, quelques gouttes glissèrent sur sa bouche, coulèrent dans sa gorge. Edouard Salvang prit le temps de la goûter comme on déguste un vin raffiné. Elle avait bon goût, en tout cas elle ne sentait pas la javel. Là aussi, des hommes savants vinrent l’alerter des risques qu’il prenait. Cette eau qui avait traversé l’atmosphère n’était pas aux normes sanitaires, elle pouvait être dangereuse à la consommation, toxique pour la peau. Alors, le président installa une petite structure enterrée de filtration des eaux, afin de filtrer le liquide céleste et faire taire les inquiétudes. Les journalistes s’en donnèrent à coeur joie. Ils pouvaient feuilletonner sur « le président jardinier », « un doux rêveur, président d’un autre temps ». Les coopératives agricoles si puissantes, les industriels de la terre, les grands constructeurs d’engins agricoles, les fabricants d’engrais, tous défilèrent dans son bureau. Ce fut comme un tsunami, une lame de fond dont le président, sur l’instant ne perçut pas la puissance ni le danger. Chaque interlocuteur représentait une multinationale à la puissance financière redoutable, pesait des dizaines de milliers d’emplois et ces emplois étaient des électeurs. « Ces électeurs sauraient se souvenir au moment du vote », expliquaient-ils lorsqu’ils saluaient le président, déçus de ne pas avoir réussi à le convaincre.

«Un passage du document interpella tout particulièrement le Président: le fonctionnaire de la CIA retranscrivant le document des majors pétrolières, soulignait qu’un pétrole à bas coût repoussait les mutations technologiques...»

Tous ces changements qui en apparence ressemblaient aux petits caprices d’un prince, étaient le fruit d’une réflexion intérieure, un bien étrange cheminement. Avec la foi du converti et peut-être l’énergie du désespoir, Edouard Salvang avait choisi d’inventer un nouveau monde, presque à l’insu de lui-même. Depuis la conférence de Paris en 2016, qui avait arraché un accord historique pour maintenir le réchauffement climatique sous la barre des 2 ° C, que s’était-il réellement passé ? Pas grand-chose au fond. Les grandes puissances avaient joué un double jeu cynique, développant leurs énergies propres, tout en suçant jusqu’à la dernière goutte le charbon, le pétrole, les gaz de schistes arrachés aux entrailles de la terre. C’était un spectacle affligeant mais prévisible. Beaucoup d’États préféraient contenir par la violence les débordements de leur peuple, affamé par les sécheresses et la hausse insoutenable des prix de l’énergie, affaibli par des inondations ou des cyclones plutôt que de faire un grand saut dans le vide, sans savoir si elles retrouveraient leur place et leur puissance dans la grande hiérarchie du monde. Le véritable déclic se produisit lorsque qu’Edouard Salvang parcourut des documents secrets de la CIA que ses services de renseignement avaient réussi à intercepter sur la toile. C’étaient quelques semaines après son élection. Assis sur sa petite terrasse, il découvrit avec stupéfaction que le « Pick Oil » avait été dépassé depuis bien longtemps. L’analyste de la CIA s’appuyait sur des études confidentielles du lobby pétrolier. Il était écrit noir sur blanc que les grands majors avaient volontairement truqué la réalité des réserves. Un passage du document interpella tout particulièrement le président : le fonctionnaire de la CIA retranscrivant le document des majors pétrolières, soulignait qu’un pétrole à bas coût repoussait un peu plus les mutations technologiques, à quoi bon investir dans les éoliennes et le solaire, avec un pétrole bon marché. Il relut plusieurs fois le document qui était passé entre les mains de son directeur de cabinet. Il regarda le ciel, transpercé par des nuages blancs et dodus qui filaient à toute allure comme s’ils fuyaient un danger imminent. Il pensa à ces années de jeunesse, lorsqu’il roulait à toute allure sur l’autoroute au volant de la voiture de son père, grisé par la vitesse, follement libre. Des images traversèrent son esprit, l’aéroport de Los Angeles, la chaleur et le bruit se tenant la main pour l’accueillir. Il avait traversé les États-Unis au volant de grosse berlines essence, en avion sans se soucier de rien, ni de la pollution qu’il engendrait, ni de l’argent qu’il dépensait sans compter. Edouard Salvang était le fruit de ce monde, il n’était coupable de rien, il s’était juste laissé porter. Mais c’était il y a longtemps, très longtemps. 

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Derrière sa petite haie de buis, le président contemplait le spectacle. Les réticences avaient laissé place à une certaine joie de vivre. Le Palais était devenu un laboratoire de la société qu’il voulait construire. Il en était maintenant persuadé, ce n’était plus une question de point de vue, d’idéologie, mais une réalité qu’il était impossible de nier. À son arrivée, il autorisa l’installation de capteurs de pollutions dans les crèches et les écoles des agglomérations de plus de 100 000 habitants. Les premiers résultats provoquèrent une petite révolution. Dans la plupart des écoles, on enregistrait des taux anormalement élevés de particules fines et de NOx un gaz hautement toxique. Les parents d’élèves étaient en ébullition, usant de tous les recours possibles et imaginables pour fermer les écoles les plus touchées, notamment celles qui bordaient les voies périphériques. Certaines classes soudainement se vidèrent, les professeurs et les instituteurs firent valoir leur droit de retrait refusant de faire classe avec un masque sur le visage. Le président regarda sa montre. Il ne lui restait que 30 minutes de calme avant la tempête. Il savoura son jus de fruit au goût original. Il tapa délicatement sur le sommet de son oeuf, ramassa avec sa petite cuillère les fragments de coquille et les posa dans une petite soucoupe.

Pendant sa campagne, à peine avait-il esquissé l’idée de soutenir l’innovation pour inventer le monde de demain. Cette phrase lancée comme une anecdote dans un flot de promesses, était devenue une obsession sans qu’il en connaisse les raisons profondes. Les révolutions n’arrivent jamais là où on les attend. Il regarda son téléphone portable qu’il aimait bien abandonner à son bureau. Un SMS d’un de ses ministres lui demandait l’autorisation de prendre un véhicule essence pour faire un déplacement « plus de véhicule électrique disponible, impossible de communiquer par vidéo conférence, car il faut signer des documents confidentiels. Bien amicalement Philippe Vamel ». Edouard Salvang sourit en reposant son téléphone, imaginant l’agacement de son ministre obligé de quémander une voiture au président de la République.

Quelques semaines après son arrivée au pouvoir, il décida d’interdire à ses ministres et aux hauts fonctionnaires l’utilisation de la voiture pour rejoindre la salle du conseil des ministres chaque mercredi, obligeant ces notables à venir à pied ou à vélo, entourés de leur garde du corps. Le président consentit une petite entorse à la règle pour les ministres trop âgés pour marcher ou pédaler, en autorisant l’utilisation des pousse-pousse. Ils ont fleuri au début du siècle pour faire visiter la capitale aux touristes et servaient maintenant à transporter les ministres et leurs conseillers, entourés de gardes du corps en vélo. Les médias se moquèrent beaucoup de ces drôles d’attelage qui traversaient la ville chaque semaine. Le téléphone du président sonna, c’était un appel crypté. Il regarda son appareil, hésita à répondre, agacé à l’idée de devoir rompre avec la quiétude dans laquelle il était enveloppé.

— Oui j’écoute !

— C’est Pierre, je voulais te dire que les choses s’étaient gâtées. Les Russes s’apprêtent à envoyer un communiqué qui ressemble à une déclaration de guerre. Ils ne céderont pas. Tu sais que derrière les russes, il y a l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Brésil et le Canada. Tu t’es mis à dos les puissances pétrolières et celles qui possèdent les mines d’uranium. Tu peux encore changer d’avis.

— Pierre, nous ne pouvons plus reculer, tu le sais, les réserves de pétrole sont presque à sec. Nous en sommes rendus à puiser les fonds marins. L’extraction des gaz de schistes coûtent une fortune à extraire. Les compagnies sont obligées de vendre à perte pour maintenir artificiellement leur cours en bourse.

Edouard Salvang regardait les jardiniers ramasser les haricots verts le dos courbé vers le rang. Il marqua une pause :

— Mais je vais te dire, je suis déjà en train de penser au coup d’après.

Pierre leva les yeux au ciel lorsqu’il entendit cette phrase.

— Ton jeune stagiaire de Sciences Po m’a déniché un livre à la bibliothèque. Black out, sorti en 2012, c’est un thriller d’anticipation écrit par un romancier allemand. Il raconte comment à travers le réseau électrique qui conduit le courant dans tous les foyers, des puissances ont espionné les pouvoirs précédents. Pire, le réseau peut, en un claquement de doigts, paralyser un pays, un État, un continent comme l’Europe. Tu devrais le lire, tout est dit.

— Où veux-tu en venir ? s’exclama Pierre.

— Je veux dire que nous allons redevenir maître de notre destin. Je vais négocier discrètement avec les Russes cette facture de gaz, mais nous allons nous couper du réseau. Tu comprends ce que cela veut dire ?

À l’autre bout du téléphone, Pierre resta interdit renversant la tête sur son fauteuil, sentant que le président était sur le point de franchir un point de non retour.

— Cela veut dire Pierre que je ne veux plus que notre pays soit dépendant de cette gigantesque toile d’araignée qui serpente sous nos pieds transportant non seulement du courant mais aussi des virus informatiques, des logiciels d’espionnage, des algorithmes conçus pour dérober les informations les plus confidentielles à l’endroit même où elles sont produites. C’est-à-dire ici de ce bureau ou du tien. Tout cela grâce à ce réseau qui est un cheval de Troie pour des puissances ennemies.

— D’accord, Edouard concrètement ça veut dire quoi ? Tu es déjà allé très loin, fais attention, ne va pas trop loin ?

Edouard Salvang fit mine de ne pas entendre.

— Cela veut dire mon cher Pierre que nous allons créer un monde autonome, où chaque immeuble, chaque petite zone pavillonnaire produira sa propre énergie. Grâce à des bouquets énergétiques solaire, éolien ou géothermique. Notre souveraineté passera par cette indépendance au réseau.

— Et toutes ces belles idées te sont apparues quand ? Parce que tu imagines la révolution technologique que cela nous oblige à faire ? Se couper du réseau, c’est abandonner nos centrales nucléaires par exemple, tu te rends compte de ce que cela signifie comme bouleversement. Edouard, je suis le seul à pouvoir te le dire mais tu me mets en danger, les puissances énergétiques ne te laisseront pas faire.

— Je sais, je sais tout ça, nous en avons si souvent parlé ensemble. Mais l’uranium va doucement venir à manquer. C’est, je crois, le moment de penser le monde d’après. Je pressens les résistances, les pressions plus ou moins amicales que je vais subir. Mais il le faut. Nous devons commencer cette mutation dès maintenant. On ne pourra se couper du réseau que lorsque notre autonomie sera garantie, rien ne se fera brutalement.

— Le seul chef d’État qui osa se couper du réseau en créant sa propre énergie tu sais qui c’est ? Tu te souviens comment il a fini ? On l’a retrouvé mort dans son bureau, empoisonné avec un thé vert que son majordome venait de lui servir.

 Crédits: JA 

Crédits: JA 

La porte du bureau s’ouvrit. Son aide de camp entra à pas feutré comme s’il ne voulait pas rayer le parquet ciré. Il se tenait raide comme un Saint-Cyrien, qu’il était d’ailleurs. Edouard Salvang n’eut pas le temps de rassurer Pierre, de lui expliquer qu’il prendrait le temps nécessaire pour réussir cette mutation vitale parce qu’un Conseil de défense l’attendait. Il raccrocha précipitamment, attrapa les documents que son aide de camp lui tendait. Il se leva d’un bond tout excité à l’idée de lancer cette nouvelle innovation qui allait changer la face du monde. Il traversa son bureau suivi de ce militaire guindé qui faisait maintenant claquer ses talons. Lorsqu’il entra, ministres, direction du renseignement intérieur et extérieur, conseillers militaires, diplomatiques se levèrent obséquieusement. Il regagna sa place calmement, balaya son auditoire du regard qui fut attiré par un verre posé devant lui. Un verre rempli d’un jus à la couleur indéfinissable. Il pensa à son jardin. Il chercha du regard, Gilles, son fidèle maître d’hôtel, pour le remercier de cette gentille attention. Il ne trouva pas. Il s’adressa à une femme légèrement en retrait qu’il ne connaissait pas, probablement parce qu’elle ne travaillait pas directement pour le président et sa famille. Edouard Salvang se pencha légèrement vers elle. La jeune femme fit un pas en avant tout en se penchant vers le président.

— Merci pour ce cocktail de fruits. Vous auriez pu en offrir à tous les membres de cette réunion.

Edouard Salvang parlait rapidement et à voix basse. Autour de la table on commençait à s’impatienter.

— C’est un cocktail qui vous est spécialement destiné. Il redonne de la vigueur et vous donne des idées claires. Vous allez voir, vous apprécierez !

Elle lui sourit exagérément puis se recula pour reprendre sa place de maître d’hôtel.


Arnaud Ardoin a publié début octobre son nouveau livre intitulé Président, la nuit vient de tomber. Il avait en cette occasion accepté de répondre à nos questions. Retrouvez ici l'article. 

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