Interview - Léa Hardouin : "Le handicap peut être source de créativité et de valeur pour une entreprise"

Interview - Léa Hardouin : "Le handicap peut être source de créativité et de valeur pour une entreprise"

Sillonner l’Europe à la rencontre d’entrepreneurs engagés qui ont fait du handicap un levier d’innovation : tel est l’objectif de l’association Premier Pas, créée par deux étudiantes. Depuis janvier, elles partent à la rencontre des personnes plaçant le handicap au cœur de leur modèle, afin de relayer leurs initiatives et de promouvoir des solutions positives. Émile s’est entretenu avec l’une des cofondatrices, Léa Hardouin, étudiante en Relations Internationales à Sciences Po, afin qu’elle nous explique les origines et les objectifs de l’association.

Propos recueillis par Albane Demaret

 Léa Hardouin et Laure d'Harcourt, les fondatrices de "Premiers pas"  Crédits photo: Premiers Pas

Léa Hardouin et Laure d'Harcourt, les fondatrices de "Premiers pas"

Crédits photo: Premiers Pas

Quel est le concept de « Premier Pas » ?

L’objectif de « Premier Pas » est de relayer des initiatives d’entreprises, en France et à l’étranger, qui innovent en plaçant le handicap au cœur de leur modèle. À travers des articles et des reportages vidéo, l’idée est de montrer que le handicap n’est pas uniquement perçu comme un frein ou comme une contrainte mais qu’il peut, au contraire, être source de créativité et de valeur pour une entreprise. En mettant en lumière ces initiatives nous aimerions changer le regard porté sur le handicap et susciter des vocations chez les jeunes.

J’ai créé cette association avec Laure d’Harcourt, une amie qui étudie à l’EDHEC. Nous nous sommes rencontrées au sein du milieu associatif lié au monde du handicap et lorsque nous avons commencé à réfléchir sur la possibilité de sensibiliser les jeunes à l’entrepreneuriat social, répondant à des enjeux de société, nous nous sommes spontanément tournées vers la thématique du handicap.

Pour découvrir des initiatives innovantes, nous avons choisi de faire un tour de France puis d’Europe (Royaume-Uni, Allemagne et Belgique) avant de partir pour la Colombie et l’Équateur. Nous sommes à la moitié de notre périple et avons déjà rencontré une trentaine d’acteurs, ce qui nous a permis de réaliser plus d’une dizaine d’articles et de vidéos, toutes relayées sur notre site internet et via les réseaux sociaux. Nous travaillons aussi avec la presse étudiante afin de sensibiliser les jeunes à cette thématique, mais également avec la presse régionale pour que les citoyens soient informés des projets engagés autour de chez eux. Enfin, nous communiquons dans les médias du handicap et de l’entrepreneuriat social.

Après l’Europe, pourquoi avez-vous choisi de partir en Amérique du Sud, et plus particulièrement en Colombie et en Équateur ?

Nous trouvions intéressant de comparer le modèle français, et plus globalement le modèle européen - qui est assez institutionnalisé sur les questions liées au handicap -, à des pays en développement, peu dotés - au niveau institutionnel et législatif - d’outils pour favoriser l’intégration des personnes en situation de handicap. Ces deux pays présentent également deux spécificités : en Colombie, la présence de mines a fait de nombreuses victimes de handicap physique ou moteur, tandis qu’en Équateur de nombreux villages connaissent des taux de natalité très élevés de personnes en situation de handicap, du fait de la pollution des rivières. Nous pensons qu’il est intéressant de voir comment le handicap a pu être appréhendé dans ces deux contextes.

Pourriez-vous nous dresser un rapide tableau de la situation des personnes handicapées en France ?

Un chiffre est particulièrement important à connaître : un Français sur six est concerné par le handicap. Au total, cela représente 12 millions de Français. Ce ne sont pas forcément des handicaps visibles puisqu’il faut savoir que 85% des handicaps sont invisibles, donc souvent méconnus, et très peu appréhendés. Le handicap est constitué de plusieurs grandes familles : les handicaps moteurs, auditifs, psychiques, les déficiences intellectuelles, mais aussi les maladies invalidantes, et cela représente une très grande partie de la population. La sclérose en plaque, par exemple, ou d’autres maladies assez lourdes, sont reconnues comme des handicaps, ou en tout cas peuvent l’être si la personne en fait la demande. Selon l’OMS, une personne sur quatre serait amenée à connaître un trouble psychique au cours de sa vie.

Ces chiffres nous ont montré que le handicap était un enjeu de société aujourd’hui, mais aussi et surtout, pour les générations futures. Il y a une très forte probabilité que nous soyons amenées à travailler avec des collaborateurs qui connaissent une forme de handicap, ou même que nous même, au cours de notre vie, nous nous trouvions en situation de handicap.

 Rencontre avec Hubert Motte, fondateur de La vie est belt, une marque fabriquant des ceintures avec des pneus de vélos usés, près de Lille  Crédits photo: Premiers pas

Rencontre avec Hubert Motte, fondateur de La vie est belt, une marque fabriquant des ceintures avec des pneus de vélos usés, près de Lille

Crédits photo: Premiers pas

Est-ce que certaines initiatives vous ont particulièrement marquées pendant la première partie de votre tour ?

Oui, bien sûr. Nous avons réalisé des reportages et des vidéos sur trois types d’initiatives. Les premières concernent les entreprises que l’on pourrait qualifier d’ordinaires et qui ont fait le choix d’intégrer un nombre important de personnes en situation de handicap. Le restaurant Le Reflet, à Nantes, en est un parfait exemple. Flore Lelièvre, sa fondatrice, a choisi d’employer six personnes porteuses de Trisomie 21, en salle et dans les cuisines. Elle a complètement repensé le métier de la restauration pour l’adapter à ses employés. Ainsi le système de commandes, la forme des assiettes ou encore les sets de table ont-ils été repensés. Ce modèle fonctionne très bien et attire une clientèle sensibilisée ou non à la thématique du handicap.

Le deuxième type de reportage porte sur les initiatives développées dans les start-ups qui développent un produit ou un service à destination des personnes en situation de handicap, et qui peuvent servir in fine plus largement à la population. La télécommande avait, par exemple, été pensée pour les personnes en fauteuil, le sms pour les personnes sourdes : c’est cette logique très innovante que nous essayons de mettre en avant. L’entreprise GoSens à Lyon, fondée par un ingénieur commercial, utilise la sonorisation 3D pour permettre à des personnes malvoyantes ou non-voyantes de se déplacer plus facilement dans la rue en signalant par exemple des zones de travaux temporaires par des sons via smartphone.

Le troisième type de reportage consiste à récolter les témoignages de personnes en situation de handicap, qui ont des parcours professionnels atypiques et brillants et de voir comment le handicap a pu jouer un rôle dans leur carrière. Nous avons notamment rencontré Éric Molinie, le secrétaire général de Dalkia, une filiale d’EDF. Il est atteint de myopathie, une maladie génétique dégénérative, et vit avec une brillante carrière.

À ce stade, après avoir fini votre tour de France et d’Europe, pouvez-vous tirer un premier bilan ?

Nous avons rencontré des profils de personnes très diverses, qu’elles soient touchées ou non par le handicap. Certaines ne connaissaient pas forcément cette thématique mais ont voulu donner du sens à leur métier au cours de leur carrière, d’autres y ont vu une potentialité de marché, ou un challenge technologique. Les motivations sont très différentes.  Les corps de métier étaient aussi très variés, nous avons rencontré sur la thématique du handicap, tant des ingénieurs, des restaurateurs, des médecins, des architectes. Nous ne nous attendions pas à une telle diversité.

Notre bilan est plutôt positif. Nous pouvons affirmer que cette thématique n’est pas suffisamment relayée dans les média, mais il y a de nombreuses initiatives positives qui se développent en France et en Europe. Peut-être pas suffisamment, et de manière trop méconnue, mais elles ont le mérite d’exister.

 Rencontre avec Charlotte, malvoyante, tenancière de la librairie La vie devant soi, à Nantes  Crédits photo: Premiers pas

Rencontre avec Charlotte, malvoyante, tenancière de la librairie La vie devant soi, à Nantes

Crédits photo: Premiers pas

Est-ce que cette aventure vous a donné l’envie de vous lancer dans l’entrepreneuriat social à la fin de vos études à Sciences Po ?

 Ce que j’aime dans ce que nous avons pu voir, c’est le fait d’utiliser l’outil « entreprise » comme moyen pour répondre à un enjeu de société. Tous les porteurs de projet que nous avons rencontrés ont une vision positive de l’entreprise. Nous avons pu observer que les entrepreneurs travaillant au contact de personnes en situation de handicap, ou répondant aux besoins de ces personnes, allaient souvent s’inscrire dans une sorte de « cercle vertueux de la gestion de l’entreprise ». Ils sont attentifs à l’impact écologique de leur entreprise, à ce que toute la chaîne de production soit vertueuse, à la manière dont les consommateurs vont s’approprier les produits, etc. Cette vision de l’entreprise m’a donné envie, pourquoi pas, de me lancer dans l’entrepreneuriat social plus tard. Dans quel domaine précis je n’en ai encore aucune idée, mais c’est une piste à creuser.

Site internet de l'association : http://www.projetpremierpas.com/ 

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