Milton : quand le jeu de société rencontre la formation RSE

Milton : quand le jeu de société rencontre la formation RSE

Marine Birot et Marine Ulrich sont les fondatrices d’Artistik Bazaar, une agence de conception d’activités artistiques à destination des entreprises. Dernière création en date : un jeu de société pour en savoir plus sur l’impact carbone des entreprises et la façon de le réduire. Le jeu existe aussi en ligne, l’idéal pour une session utile de teambuilding à distance ! Rencontre.

Propos recueillis par Emma Barrier et Pierre Miller

Pouvez-vous résumer vos parcours académiques et professionnels ? Comment vous ont-ils amené vers la création d’Artistik Bazaar ?

Marine Birot et Marine Ulrich (Crédits : HL - ERICHARD)

Marine Birot et Marine Ulrich (Crédits : HL - ERICHARD)

Marine Birot : Nous nous sommes rencontrées sur les bancs de Sciences Po, en quatrième année, en Master Management de la Culture et des Médias. Tout de suite, nous avons travaillé ensemble sur des projets étudiants, notamment au sein du Bureaux des Arts. Je suis ensuite partie travailler aux côtés des artistes, notamment de théâtre, à la cérémonie des Molières et en produisant des spectacles à Paris, au festival d’Avignon.

Marine Ulrich : Pour ma part, j’ai rejoint un cabinet de conseil en politique culturelle présidé par Jacques Attali. Très vite nous nous sommes retrouvées pour développer une première entreprise, Culture sur mesure, qui proposait aux collectivités de taille moyenne un service de programmation artistique déléguée.

En quittant cette aventure quelques années plus tard, nous avons rapidement embrayé sur Artistik Bazaar avec une envie : faire le lien entre les artistes et le vent d’innovation et de transformation qui soufflait dans les entreprises.

Quel est le concept d’Artistik Bazaar ?

Marine Birot : L’agence adresse les grands sujets de transformation des entreprises par le biais d’expériences artistiques et culturelles. Expositions, formations, événements, collaborations… les formats sont très variés et doivent toujours proposer une prise de hauteur sur les sujets que l’on nous confie. Il y a cinq ans, nous travaillions beaucoup sur les questions d’innovation, technologiques notamment. C’est toujours le cas mais nous avons vu émerger les sujets développement durable et RSE, inclusion et engagement, valeurs et raison d’être. La meilleure partie de notre métier : être en veille permanente sur la création artistique et les sujets de fond de transformation de notre société.

« La meilleure partie de notre métier : être en veille permanente sur la création artistique et les sujets de fond de transformation de notre société. »

Comment vous est venue l’idée de lancer le jeu Milton ? Pourquoi cette volonté de se concentrer sur l’impact carbone ?

Marine Ulrich : En 2020, nous avons produit pour le Maif Social Club l’exposition Champs Libres sur la transition climatique. Cela a été l’occasion de collaborer avec une douzaine d’artistes internationaux qui s’engagent sur ce sujet. Parmi eux, Isabelle Daëron, artiste et designer, a été une très bonne rencontre. Ensemble, nous avons eu envie de poursuivre la collaboration sur le sujet et notamment de nous adresser aux entreprises. Il s’agit pour nous des maillons essentiels dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Le confinement est arrivé, rythmé par des rendez-vous hebdomadaires toutes les trois pour faire émerger un projet, qui est devenu un jeu puis qui est devenu Milton. Le choix de se concentrer sur l’impact carbone est venu d’Isabelle Daëron : c’est une externalité constante de l’activité des entreprises, quel que soit leur secteur.

La boîte de Milton (Crédits : DR)

La boîte de Milton (Crédits : DR)

Quel est le fonctionnement du jeu ? Quel est l’objectif visé par une partie de Milton ?

Marine Birot : Milton est un jeu de cartes qui se joue par plateaux de trois à quatre joueurs. Chaque joueur représente une entreprise et a un objectif : réduire de 1000 tonnes son bilan carbone pour atteindre, avant les autres, la neutralité. Pour cela, on doit poser des cartes « actions » qui présentent des actions concrètes de l’entreprise permettant de réduire notre impact carbone : privilégier le fret ferroviaire, réduire le gaspillage au restaurant d’entreprise, allonger la durée de vie du matériel informatique… Toutes ces actions sont exprimées en « équivalent tonnes de CO2 ». Durant la partie, les autres joueurs agissent comme des auditeurs qui révèlent des pratiques émettrices de carbone en posant des cartes « Impact négatif ». Il faut alors les neutraliser en mettant en place une « action positive », ou en recrutant une personne garante d’une politique bas carbone. On explore ainsi les grandes catégories de la vie de l’entreprise : Numérique, Bâtiment, Mobilité et Ressources.

Quelles ont été les étapes de fabrication de Milton et avec qui avez-vous collaboré ?

Marine Birot : Pendant la phase de conception, nous avons très vite impliqué l’équipe du studio Idaë d’Isabelle Daëron, notamment pour la collecte de données. Chaque carte de Milton représente une donnée vérifiée. Ces données ont été sourcées principalement auprès de l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME), mais aussi via les rapports du Shift Project et d’autres organisations sérieuses sur le sujet. Il a ensuite fallu convertir ces données en tonnes de CO2, en tenant compte du mix énergétique français. Le mode de calcul de ces données est d’ailleurs partagé aux joueurs après la partie.

Nous avons aussi impliqué des proches pour tester la mécanique de jeu, que nous voulions simple et rapide de prise en main, tout en étant conviviale et ludique. Tout était prêt pour lancer la version papier du jeu lors de la Semaine du développement durable en septembre 2020. Nous avons donc produit des prototypes avec du papier de réemploi et un boîtier en PLA [Acide polylactique, NDLR]. Après ce lancement réussi avec environ 40 entreprises venues découvrir le jeu, l’arrivée du second confinement nous a amené à accélérer le développement de la version digitale. Pour cela, nous avons fait appel à l’agence de développement Game in Society. Après une journée de test en décembre 2020, Milton est prêt à être déployé en ligne ! 

Marine Ulrich : Pour revenir sur le nom du jeu, il y a plusieurs origines. Tout d’abord, l’objectif est de réduire de 1000 tonnes de CO2 son bilan carbone. C’est aussi un clin d'œil à l’économiste Milton Friedman, théoricien de l’économie néo-libérale dont on connaît aujourd’hui les conséquences sur notre environnement. Enfin, c’est aussi en référence au Mille bornes, dont les adeptes retrouveront certaines mécaniques en jouant à Milton.

Quel est le public visé par Milton ? Pourquoi ce choix de ne pas commercialiser le jeu avec une visée grand public ?

Il existe plein de très bons outils de sensibilisation aux enjeux environnementaux, notamment pour le grand public, à l’échelle d’un foyer notamment. Nous ne voulions pas être dans une logique concurrentielle mais plutôt répondre à un besoin : comment nos engagements individuels et citoyens peuvent aussi se poursuivre dans l’entreprise ? Pour cela, il faut non seulement être informé, mais aussi se sentir autorisé à mener une démarche en interne, même sans faire partie de l’équipe RSE. Milton s’adresse donc aux entreprises et à leurs collaborateurs. Notre objectif est de les sensibiliser et de leur donner des clés d’action. Nous avons donc décidé d’accompagner l’expérience de jeu en proposant un atelier qui permet de comprendre pourquoi parler de carbone en entreprise est important, de jouer, puis de collaborer en équipe autour d’un plan d’action. On veut à tout prix éviter que la boîte de Milton soit posée sur une étagère et oubliée, ou que le jeu soit un bon moment sans suite.

« Milton s’adresse donc aux entreprises et à leurs collaborateurs… Nous avons décidé d’accompagner l’expérience de jeu en proposant un atelier qui permet de comprendre pourquoi parler de carbone en entreprise est important »
Une partie de Milton (Crédits : DR)

Une partie de Milton (Crédits : DR)

L’une des originalités de Milton est la possibilité de coopération entre joueurs. Pourquoi avoir fait ce choix et comment se met-il en place ?

Pendant la conception du jeu, nous avons eu des conversations récurrentes sur la mécanique de jeu à adopter : compétition ou coopération ? En réalité, sur un temps court, la compétition reste le mode de jeu le plus drôle, qui crée le plus d’émulation. Mais en termes de sens, il était important pour nous d’inclure de la coopération. C’est d’ailleurs lors d’une session de test que des joueurs ont imaginé une règle qui consiste à faire passer à un joueur bloqué la carte dont il a besoin. Pour corser le tout, il faut que les joueurs soient tous d’accord pour collaborer, sinon le geste de coopération sera inopérant.

Quelles sont les prochaines étapes pour Milton ? Et vos objectifs à moyen et long terme pour Artistik Bazaar ?

Actuellement, nous jouons à Milton tous les jours pour le faire découvrir aux entreprises et préparer son déploiement en interne. Pour de nombreux clients, Milton est l’outil qui permet de sensibiliser l’ensemble des collaborateurs à la question du carbone, ou encore d’accompagner la publication d’un bilan carbone.

La prochaine étape est donc de faire vivre le jeu en entreprise et qu’il accompagne une transformation durable. A terme, nous réfléchissons à une version anglophone intégrant des données européennes. Plus largement avec Artistik Bazaar, nous allons continuer à promouvoir la place des artistes et de l’art en entreprise. Il y a un vrai enjeu d’accompagnement des transformations et de soin aux collaborateurs d’autant plus en cette période. Et quoi de mieux que l’art, qui fait appel à notre sensibilité et à nos émotions, pour aborder ces questions complexes ?



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