Chaillot-Théâtre National de la Danse cultive ses valeurs d’ouverture et de diversité

Chaillot-Théâtre National de la Danse cultive ses valeurs d’ouverture et de diversité

Rapprocher les mondes… Depuis sa création, en 1937, le Théâtre national de la Danse entend abolir les frontières entre les populations, la culture et l’art, éduquer pour mieux émanciper, tout en s’adaptant aux évolutions sociétales. Un engagement qui se traduit notamment à travers sa programmation et des formats variés : spectacles, expériences interactives, pluralité des disciplines et immersions artistiques en collectivité. Explications avec Reda Soufi (promo 89), administrateur général, et Pierre Lungheretti, directeur délégué.

Chaillot est une très ancienne institution… Ses valeurs sont-elles les mêmes depuis sa création ?

Reda Soufi (promo 89), administrateur général de Chaillot (D.R.)

Reda Soufi : Le Théâtre est le fruit d’une volonté politique de députés de la IIIe République qui, au sortir de la Première Guerre mondiale, souhaitaient voir la création « d’un théâtre issu de la Révolution française qui soit à la fois populaire, éducateur, récréatif et national ». Cette réflexion a bien entendu été menée avec Firmin Gémier et son Théâtre national ambulant pour agréger les forces artistiques avec, comme clé de voûte, une croyance dans la puissance éducative de l’art. La création par décret, en 2020, du nouveau Chaillot-Théâtre national de la Danse s’inscrit dans cet héritage.

Pierre Lungheretti : Le projet de Rachid Ouramdane [chorégraphe et actuel directeur de Chaillot-TND, NDLR] s’intitule « Rapprocher les mondes » et s’inscrit effectivement dans cette volonté de tisser du lien dans un contexte où la fragmentation sociale, malheureusement, prévaut. Il entend faire de Chaillot un vrai levier de transformation sociale, au même titre que Firmin Gémier, Jean Vilar ou Antoine Vitez. Il y a donc la poursuite d’un même idéal : faire de la culture un vecteur de lien et d’émancipation individuelle et collective... selon des modalités différentes.

Dans le contexte actuel, ces valeurs résonnent-elles avec celles de la nouvelle génération ? Comment Chaillot-TND réussit-il à les faire infuser dans la programmation et les formats ?

R. S. : La société a évolué, mais l’approche actuelle, portée par Rachid Ouramdane, s’inscrit dans la continuité, d’autres valeurs étant venues s’agréger au projet : des valeurs d’égalité, notamment sur les problématiques femmes-hommes, de diversité avec la question des droits culturels et bien sûr, tout ce qui a trait aux responsabilités sociales et environnementales des entreprises, ainsi qu’au développement durable. Cela se traduit, par exemple, par la mise en place de formations pour sensibiliser les équipes du théâtre aux problématiques de discrimination, de violences sexistes ou de harcèlement. Ces valeurs irriguent aussi notre gouvernance et notre programmation, avec la recherche d’une parité dans la composition du comité de direction, dans les signatures chorégraphiques ou dans l’allocation de nos moyens de production et de création. La diversité s’exprime à travers une multiplicité des formats et des esthétiques, avec notamment l’ouverture aux pratiques urbaines, contemporaines de la jeunesse avec des propositions de spectacles les intégrant : Krump, voguing, battle, skate…

Pierre Lungheretti, directeur délégué de Chaillot (D.R.)

P. L. : Créer des chemins vers l’art, vers les territoires de la création et vers une forme d’exigence, c’est un processus difficile, mais c’est ce dans quoi Chaillot s’inscrit. Nous nous appuyons sur les pratiques des publics – je pense par exemple aux jeunes et au sport – pour les sensibiliser aux analogies qu’ils peuvent y trouver avec la danse, sur ce que ça peut leur apporter en termes de désir, d’enrichissement, de libération ou d’expression. Notre projet Chaillot Colo, également, avec des adolescents de 11 à 15 ans, leur permet de partager une expérience artistique et la découverte d’un territoire, en vivant en collectivité. La responsabilité d’une institution de service public est de savoir s’adapter en permanence aux évolutions de la société, tout en transmettant une idée d’exigence – de singularité, d’altérité ou d’ouverture – et de création de désir pour l’art. Cela nécessite de s’interroger sur les évolutions des usages, des pratiques sociales… Nous sommes en veille permanente sur ces questions.

Culture populaire versus culture élitiste… Peut-on dire que ce débat traverse toujours la culture ?

R. S. : Les deux ne sont pas forcément irréconciliables. D’ailleurs, Antoine Vitez avait essayé d’en faire une synthèse en parlant de théâtre « élitaire » pour tous. D’autres lignes de fracture, sous-jacentes à ce débat, existent : la question de l’académisme par rapport aux parcours autodidactes, les pratiques amateurs versus les professionnelles… Du point de vue de l’institution, nous nous interrogeons plutôt sur la meilleure façon de faire se rencontrer ces mondes  sans forcément juxtaposer des communautés, mais en créant des espaces de rencontres et de convivialité.

P. L. : Cette opposition existe de moins en moins. On constate que ce qui était qualifié de populaire et d’élitiste cohabite de plus en plus, cela devient même un marqueur de notre époque. On peut tout à fait aimer Beyoncé et l’opéra ! Cette diversité est même l’un des piliers de notre projet. L’art permet d’élargir notre perception de la complexité du monde.

Justement, est-ce que Chaillot Expérience participe de cette volonté de démonter les a priori, d’élargir les horizons ?

R. S. : Oui, nous souhaitons ainsi stimuler la curiosité de nos spectateurs, y compris pour des choses très complexes. Il s’agit pour nous de fédérer une diversité de publics et de générations à travers une offre diversifiée, le temps d’un week-end. Ces expériences permettent une hybridation artistique et le partage de ressentis différents.

P. L. : Elles s’appuient sur la danse, mais permettent d’interagir avec d’autres disciplines que sont la littérature, la mode, le sport… C’est une intensité d’expériences permettant de créer des moments très forts entre des publics divers, de rapprocher différents mondes : jeunes urbains, milieu du rap, familles. L’autre finalité est de faire vivre Chaillot en investissant les différents espaces du théâtre, tels que le Foyer de la danse, dont on modifie les usages.

La salle Jean-Vilar est en travaux pour trois ans. Pendant le chantier, les spectacles continuent-ils ?

R. S. : Le Théâtre reste ouvert ! En parallèle de Chaillot Expérience, il existe toujours une offre de programmation plus classique en salle, même si nous ne disposons momentanément pas de grand plateau nous permettant d’accueillir des formes élargies de ballets ou de grandes compagnies nationales ou internationales. Pour pallier cela, nous travaillons en partenariat avec différents lieux en région parisienne : La Villette, la Maison des arts et de la culture de Créteil, le Centre national de la danse à Pantin ou la MC 93 de Bobigny. Nous pouvons ainsi maintenir le lien avec un public plus identifié de la danse contemporaine.

Sciences Po vient de lancer la Maison des Arts et de la Création, avec l’ambition d’intégrer les arts dans sa pédagogie. Que vous inspire cette initiative ?

R. S. : Lorsque j’étais étudiant à Sciences Po, nous étions déjà plusieurs à suivre en parallèle, en auditeurs libres, des cours d’histoire de l’art à l’École du Louvre ou à la Sorbonne, ou des cours de musique à l’École normale de Paris. C’est donc une excellente initiative d’avoir intégré les arts à la pédagogie afin de renforcer les compétences générales, qui reposent sur des notions de curiosité, d’autonomie, de socialisation, de confiance en soi et d’adaptabilité.

P. L. : C’est une décision qu’il faut saluer, car la formation des élites – administratives, politiques ou autres – en matière d’art et de culture est très importante. Nous n’aurons pas de développement de ces secteurs si les élites de notre pays n’y sont pas sensibilisées et ne portent pas une réflexion, une vision de ce qu’ils peuvent apporter à l’ensemble de la société. Elles doivent être convaincues que l’art et la culture sont importants pour la cohésion sociale, l’émancipation individuelle et collective, le bien-être de toutes les populations, la créativité de chacun d’entre nous.

R. S. : Le débat est fort au sein des collectivités locales sur l’appropriation des équipements culturels et le type de programmation qui peut y être présenté, sur la labellisation des scènes nationales, sur la possibilité pour les populations locales d’y avoir accès… Le sujet est délicat et sensible. La Maison des Arts et de la Création de Sciences Po repointe cette dimension politique des arts et de la question de leur attractivité, de leur inscription dans les politiques publiques et sur les territoires.

Des envies de créer des ponts entre Sciences Po et Chaillot-Théâtre national de la Danse ?

R. S. : Nous avons bien sûr à cœur de pouvoir collaborer et de voir de quelle manière Chaillot peut s’investir. Nous travaillerons certainement sous la forme d’interventions de Rachid Ouramdane et d’autres artistes et nous creusons aussi d’autres pistes. Tout est à imaginer. 


Saison 2023/2024

  • 59 spectacles

  • 222 représentations, dont un tiers hors les murs

  • 14 coproductions

  • 120 000 spectateurs

  • 30 % des spectateurs âgés de moins de 28 ans


Publi-reportage initialement publié dans le numéro 28 d’Émile, paru en février 2023.



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