Analyse - Christian Lequesne: "Puigdemont se trouve assis entre deux chaises"

Analyse - Christian Lequesne: "Puigdemont se trouve assis entre deux chaises"

A la suite de la déclaration d'indépendance de la Catalogne par Carles Puigdemont, Emile a voulu faire le point sur cette crise sans précédent, qui fait par ailleurs écho à de nombreuses revendications régionales en Europe. Christian Lequesne, professeur de science politique à Sciences Po et  ancien directeur du CERI, décrypte la situation. 

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Les volontés indépendantistes catalanes ne datent pas d'hier. Entre 2009 et 2011 déjà de grandes consultations populaires étaient organisées partout dans la région afin de sonder la population sur sa volonté de quitter l'Espagne. En 2014, les partis nationalistes catalans organisaient un grand vote sur l'avenir politique de la Catalogne, mais celui-ci est déclaré nul par le Tribunal constitutionnel, ce qui provoque la colère des indépendantistes, qui décident d'organiser un nouveau référendum, cette fois-ci de manière officielle. Celui-ci a été organisé le 1er octobre dernier, et ce malgré la ferme opposition de Mariano Rajoy, chef du gouvernement espagnol. Le "OUI" à l'indépendance l'emporte largement, et quelques jours plus tard Carles Puigdemont, président de la Catalogne, déclare l'indépendance de la région, tout en suspendant les effets de cette indépendance, afin de laisser un peu de temps pour les négociations avec le gouvernement central. 

 

Pouvez-vous nous donner quelques repères historiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés à cette situation ? 

Le mouvement catalaniste est né comme une revendication culturelle au XIXème siècle. Il se structure politiquement au début du XXème siècle avec la création de partis politiques catalans. L’entre-deux guerres est marqué par un indépendantisme républicain de gauche qui s’oppose à la dictature de Primo de Rivera puis au franquisme. Il est violemment réprimé par Franco lors de la Guerre Civile. Dès le début de la transition démocratique, la revendication autonomiste est présente: elle est incarnée par le parti ‘Convergence et Union’ de Jordi Pujol qui gouverne la Catalogne de 1980 à 2003. Après le départ de Pujol, le Parlement catalan propose en 2005 un nouveau statut d’autonomie fixant la langue catalane ou encore les pouvoirs judiciaires de la Catalogne. Mais les principaux articles sont rejetés par le Tribunal constitutionnel espagnol. C’est à ce moment que resurgit avec force en Catalogne l’idée d’indépendance avec une radicalisation d’une partie de la société.

Que signifie exactement la décision de Carles Puigdemont ? 

Puigdemont se trouve assis entre deux chaises. Au sein de son parti -héritier de Convergence et Union- qui s’appelle maintenant PDECAT, il existe une tendance modérée qui veut plus d’autonomie (notamment fiscale) mais certainement pas l’indépendance. D’autre part, il gouverne en coalition avec le parti d’extrême-gauche CUP, héritier du vieil anarcho-syndicalisme catalan favorable à une rupture brutale avec Madrid. Puigdemont n’a donc guère eu d’autre choix que d’être ambigu en déclarant l’indépendance mais en la suspendant. La question est : Puigdemont veut-il une vraie négociation avec Madrid ou cherche-t-il simplement à gagner du temps ?

Pensez-vous qu’il soit probable que la Catalogne obtienne son indépendance suite aux concertations avec le gouvernement central ? Pensez-vous que Madrid et Barcelone vont réussir à trouver un compromis ? Sur quelles bases ?

On ne peut pas exclure que Puigdemont confirme la déclaration d’indépendance, mais sa légitimité pour la réussir est fragile. Et ce pour trois raisons. Je ne crois pas qu’il y ait une vraie majorité pour l’indépendance au sein de la société catalane. Deuxièmement, il y a une unanimité au sein des partis politiques espagnols (Podemos étant l’exception) pour affirmer que la Catalogne ne peut pas bafouer la légalité constitutionnelle espagnole. Enfin, il manque la force du soutien européen qu’espéraient les indépendantistes catalans. Les 27 pays de l’UE n’ont aucune envie d’ouvrir la boîte de Pandore du démembrement des Etats en Europe.

Que pensez-vous de l’attitude de Mariano Rajoy dans cette crise ? Sa réaction était-elle la bonne ?

Rajoy s’est borné à rappeler la légalité constitutionnelle espagnole, avec le juridisme ennuyeux d’un vieux notaire, au lieu d’ouvrir un dialogue politique avec Barcelone. Il est trop tard, mais je reste convaincu qu’en laissant faire un référendum négocié en Catalogne (comme le Premier ministre britannique Cameron le fit pour l’Ecosse), on aurait abouti à une absence de majorité pour l’indépendance. Face à un gouvernement catalan qui faisait monter la pression, Rajoy aurait dû chercher à désamorcer la provocation. Son erreur fatale a été l’envoi de la police le 1er octobre dans les bureaux de vote. Les images de vieilles dames malmenées par la police espagnole ont été le meilleur moyen de consolider le camp des indépendantistes. Rajoy aurait dû penser que l’imaginaire politique catalan allait immédiatement faire une comparaison avec la répression franquiste et que l’opinion internationale n’aimerait pas.

Qu’est-ce que l’article 155 de la constitution espagnole et de quelle manière Rajoy souhaite-t’il l’utiliser dans le cas de la Catalogne ?

Rajoy a commencé à l’utiliser, puisque Puidgemont a été mis en demeure de s’expliquer rapidement. C’est ce que prévoit le premier paragraphe de l’article 155. Je n’exclus pas que Madrid cherche à reprendre le contrôle des administrations autonomiques. Mais la loyauté de certains fonctionnaires catalans à l’égard de cette reprise en mains sera un problème.  C’est la raison pour laquelle il vaudrait mieux négocier. J’ajoute qu’en cas de reprise en mains de la Généralité de Catalogne conformément à l’article 155, il y a un risque d’escalade de la violence. Notamment de la part du parti d’extrême gauche CUP, qui n’a pas apprécié du tout que Puigdemont mette un bémol à la déclaration d’indépendance. Madrid devra alors recourir à un autre article de la Constitution, le 116, qui prévoit l’état d’urgence.

À votre avis, quel est le rôle que peut/que doit jouer l'UE dans cette crise ?

Les Etats membres et les institutions de l’UE n’ont rien fait d’autre que d’appeler à une négociation pour éviter le démembrement de l’Espagne. Si la situation se dégrade et donne naissance à des violences politiques, on peut imaginer une médiation du type de celle que l’UE a favorisé en Irlande du nord. Mais l’UE est une fois de plus dans une situation inconfortable. Elle ne veut pas la fracture de l’Espagne et, en même temps, elle ne veut pas transformer les indépendantistes catalans modérés en ennemis de l’Europe. Ceci dit, quoiqu’il arrive, l’UE sera accusée d’immobilisme en Catalogne comme dans le reste de l’Espagne, ce qui nourrira hélas l’euroscepticisme.

 Photo @Claude Truong-Ngoc

Photo @Claude Truong-Ngoc

 

 

Christian Lequesne, est professeur de science politique à Sciences Po. Il est également l'ancien directeur du CERI. Il a publié récemment son dernier livre : Ethnographie du Quai d’Orsay. Les pratiques des diplomates français, CNRS Editions, 2017.

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