Madame la maire : la lente féminisation des conseils municipaux
Les élections de mars 2026 constituent un nouveau tournant dans le processus de féminisation de la fonction de maire : toutes les listes de candidats doivent désormais être paritaires. Une histoire passionnante, dont la politologue Janine Mossuz-Lavau nous fait le récit, illustré de documents issus des archives de Sciences Po.
Par Janine Mossuz-Lavau (promo 63)
À l’issue du « troisième tour » des élections municipales de 2020, on comptait 20,8 % de femmes parmi les maires. Pas de quoi pavoiser dans l’un des premiers pays du monde à avoir introduit la parité hommes/femmes en politique. Même si, par exemple, c’est une femme, Anne Hidalgo, qui a été portée à la tête de la mairie de Paris. Ce 20,8 % fait pâle figure à côté de ceux observés en France dans les autres instances de pouvoir. En effet, dans le même temps, on compte près de 40 % de femmes à l’Assemblée nationale, 49 % dans la délégation française au Parlement européen et aussi, dans le gouvernement formé par Édouard Philippe le 7 mai 2017.
Cette comparaison « horizontale », pas vraiment laudative, ne doit pas masquer le fait que, par rapport aux décennies précédentes, un réel progrès est enregistré au niveau des conseils municipaux, non sans lien avec les diverses mesures prises au fil du temps pour favoriser leur féminisation.
Des chiffres en progression… lente
En 1959, 1 % seulement des maires sont des femmes. On passe à 4 % en 1983, 11 % en 2001, 16 % en 2014. C’est dire si l’on se hâte avec lenteur. Mais n’oublions pas que les Françaises ont été parmi les dernières Européennes à devenir électrices et éligibles (ordonnance du 21 avril 1944 prise à Alger). Entre les deux guerres, le Sénat s’y était opposé alors que la Chambre y était favorable. Les arguments utilisés prêtent à rire aujourd’hui puisque l’on pouvait entendre dans les hémicycles des phrases comme : « Le foyer sera un enfer » ; « les enfants seront négligés » ; les femmes « souffrent de s’imposer ces airs d’autorité et de commandement qui leur vont mal », chacune étant « une idole précieuse et charmante » destinée à séduire et non pas à se battre.
Mais dans un pays où presque toutes les femmes font des études, travaillent ou cherchent du travail, disposent de leur corps (loi Neuwirth de 1967 sur la contraception et loi Veil de 1975 sur l’IVG), la situation n’était pas indéfiniment tenable. L’insuffisance de la représentation féminine conduit des militantes et aussi des hommes à revendiquer la parité hommes/femmes dans les assemblées élues.
On avait jusque-là raisonné en termes de quotas et seulement pour les listes en compétition lors des élections municipales. En 1975, dans Cent mesures pour les femmes, Françoise Giroud, secrétaire d’État à la Condition féminine, propose que ces listes ne comportent pas plus de 85 % de candidats du même sexe, ce qui revient à établir un quota de 15 % de femmes. Idée reprise, sans succès, par Monique Pelletier puis, en 1982, par Gisèle Halimi et Yvette Roudy. Le texte présenté par ces dernières est voté par le Parlement, mais annulé par le Conseil constitutionnel, au nom de l’égalité des citoyens qui interdirait de diviser ceux-ci en « catégories ». Notons qu’à Paris, en 1977, seules deux femmes figurent dans l’équipe municipale et n’oublions pas que pour devenir maire, il faut d’abord être conseiller municipal.
Au début des années 1990, c’est l’idée de parité qui va l’emporter, popularisée par le livre de Françoise Gaspard, Claude Servan-Schreiber et Anne Le Gall, Au pouvoir citoyennes. Liberté, égalité, parité, et ce, pour toutes les assemblées élues.
Des lois, encore des lois
Interviendra donc, le 8 juillet 1999, une révision de la Constitution afin que puisse être votée, le 6 juin 2000, la loi dite sur la parité.
Pour les élections municipales, elle ne concerne alors que les communes de 3 500 habitants et plus, et doit s’appliquer par tranches de six candidats, trois hommes et trois femmes en ordre libre. Mais les mauvaises habitudes persistent et sur les listes qui concourent lors des consultations suivantes, dans chaque tranche, les trois premiers noms sont le plus souvent masculins. Nombre de Conseils municipaux sont donc loin d’être paritaires. Pour y remédier, une loi du 31 janvier 2007 impose une stricte alternative hommes/femmes pour les listes de candidats dans les communes de 3 500 habitants et plus. Puis la loi du 13 mai 2013 instaure cette obligation de parité dans les communes de 1 000 habitants et plus.
Règle qui va s’appliquer aussi à l’élection des adjoints et à la liste des candidats conseillers communautaires. De plus, pour l’élection des adjoints dans les communes de 1 000 habitants et plus, la loi du 27 décembre 2019 impose une liste par alternance de sexe. Résultat au rendez-vous car, au terme des municipales de 2020, on trouve 42,1 % de femmes parmi les deuxièmes adjoints et 33,5 % parmi les premiers adjoints. Respect, tout de même, de la règle non écrite selon laquelle plus on « monte » dans les lieux de pouvoir, plus la présence féminine se raréfie.
Enfin, la loi du 21 mai 2025, dernière en date, étend le scrutin paritaire à l’ensemble des communes, quel que soit le nombre d’habitants. Ce qui établit de surcroît, pour les communes de moins de 1 000 habitants, régies jusqu’ici par le scrutin plurinominal, le scrutin proportionnel.
Désormais, les outils sont là pour que, partout en France, les conseils municipaux deviennent paritaires. À condition toutefois, si l’on veut vraiment deux moitiés d’orange tout à fait égales, que les têtes de liste ne soient pas dévolues aux seuls hommes et que, pour ce faire, on ne suive pas le naturel qui revient si facilement au galop.
La strate des maires continuera-t-elle de constituer le dernier bastion de la prépondérance masculine ? Ou bien les femmes l’investiront-elles en plus grand nombre ? Réponse après les élections de mars prochain.
Cet article sera publié dans le numéro 35 d’Émile, à paraître mi-mars 2026.

