Dissertation - Le sens de la honte

Dissertation - Le sens de la honte

Un éloge de la honte, il fallait oser, il fallait ne pas avoir « honte » de défendre un sentiment si peu loué. Le philosophe Charles Pépin (promo 94) le fait sans ambages dans cette dissertation (honteusement) savoureuse.

 Charles Pépin. Crédit : DR

Charles Pépin. Crédit : DR

Trop souvent, nous avons honte d’avoir honte. La honte, pourtant, est le propre de l’animal civilisé ; elle indique un haut degré de conscience. Les animaux ne ressentent pas la honte – ils l’éprouveront peut-être dans quelques milliers d’années, à force d’évolution. Lorsqu’ils auront découvert qu’ils vivent sous le regard de leurs congénères. Lorsqu’ils auront découvert qu’on peut être conscient du décalage entre ce que l’on est et ce que l’on devrait être.

Voilà pourquoi le spectacle des humains qui n’ont pas honte – quand pourtant ils devraient – est si troublant. Le voici qui hurle dans un embouteillage, le poing fermé, le visage tordu de haine : il estimait devoir passer avant. Et il n’a pas honte. Il n’a même pas honte. Même pas honte de sa petitesse, de sa médiocrité. « Il devrait avoir honte », disons-nous parfois à juste titre. Il devrait avoir honte s’il était assez humain pour porter ce regard sur soi, qui est comme le regard d’un autre sur soi. Mais non : il est présent à lui-même, collé à sa fureur ; il ne se voit même plus. Il est ce qu’il est, tombé « dans l’enflure de l’être » aurait dit Sartre, qui en connaissait un rayon en honte de soi, et a d’ailleurs écrit des pages magnifiques sur ce sentiment dans L’Être et le Néant. Honteux, je mesure combien je suis pris dans le regard des autres. C’est difficile, pesant, mais c’est une vie humaine et je peux en sortir, progresser grâce à cette conscience, et continuer à devenir. Bien sûr, il est des hontes qui font mal, des hontes qui tuent, qui nécessitent une thérapie.

Mais la honte ferait déjà moins mal si nous rappelions plus souvent qu’elle est normale, parfois même salutaire, saine, et souvent moins problématique que l’absence de honte. Souvenons-nous de ces habitants d’un arrondissement huppé de Paris qui ont protesté, insultant copieusement les représentants de l’État, contre l’implantation d’un campement provisoire d’hébergement de SDF sous leurs fenêtres. Ils étaient assez âgés, plutôt bien habillés, et assumaient sans hésiter : ce campement allait dévaloriser leur patrimoine. Ils n’étaient pas contre l’idée de recueillir des SDF, mais ailleurs – ailleurs que sous leurs fenêtres. Ne leur jetons pas la pierre : aucun propriétaire ne se réjouirait de l’installation d’un tel hébergement au seuil de sa maison. Le problème n’est pas de ne pas le souhaiter, mais de l’assumer, publiquement, vulgairement, sans en avoir honte. Nous avons tous des pensées mesquines, égoïstes, nous avons tous une part en nous de petitesse. Mais nous en avons honte, et c’est ce qui nous sauve. Nous n’assumons pas, et c’est tant mieux. C’est que nous résistons, au moins un peu. Que nous sommes au moins partiellement spectateurs de nous-mêmes, ce qui est la condition de la conscience morale. Une pente dangereuse, aujourd’hui, invite chacun à s’assumer. Nous ferions mieux d’y réfléchir à deux fois. Dois-je vraiment tout assumer de ce qui m’anime ? Jean-Luc Mélenchon n’a semble-t-il pas eu honte de sa crispation de mauvais perdant au soir du premier tour : il aurait peut-être dû. Une certaine « jeunesse » s’est revendiquée, il y a quelques années, d’une « droite décomplexée », ayant gommé toute honte d’ériger l’égoïsme en politique : elle aussi, elle aurait peut-être dû. Leur honte aurait dit leur inquiétude, leur intranquillité, leur complexité, la vie même de leur conscience : pour un peu, ils en auraient été fiers.

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