Alain Finkielkraut : "Emmanuel Macron ne prend pas la mesure du choc civilisationnel auquel nous sommes confrontés"

Alain Finkielkraut : "Emmanuel Macron ne prend pas la mesure du choc civilisationnel auquel nous sommes confrontés"

Pendant la campagne présidentielle et au moment de l’élection d’Emmanuel Macron, Alain Finkielkraut n’a pas hésité à exprimer ses positions critiques à l’égard du nouveau chef de l’État. En se confiant à Émile, le philosophe s’avère finalement plus mesuré que prévu, saluant plusieurs « bonnes nouvelles » depuis l’entrée en fonction du jeune président. En revanche, il est persuadé qu’Emmanuel Macron ne prend pas la mesure du défi civilisationnel qui attend la France…

Dans son livre Un personnage de roman, Philippe Besson rapporte des propos d’Emmanuel Macron assez durs à votre égard et à l’égard d’autres intellectuels comme Michel Onfray, Emmanuel Todd ou encore Alain Badiou. Comment avez-vous réagi en lisant ces lignes ?

 Alain Finkielkraut   Photo Manuel Braun

Alain Finkielkraut

Photo Manuel Braun

Je n’ai pas trouvé cela très élégant, mais je ne veux pas réagir de manière disproportionnée : il était en campagne, des intellectuels le critiquaient, cela l’a énervé. Je regrette toutefois deux choses dans son légitime agacement. Premièrement, la pratique de l’amalgame. Emmanuel Macron me range sous la même bannière qu’Emmanuel Todd ou Alain Badiou, alors que tout nous oppose et qu’ils ne peuvent pas me voir en peinture. Deuxièmement, au lieu de nous répondre, ce qui l’aurait obligé à faire du cas par cas, il nous disqualifie en bloc. Nous le critiquons, donc nous n’avons rien produit de renversant depuis des lustres. L’œuvre notamment médiologique de Régis Debray qu’il cite mérite tout de même un peu plus de considération… Emmanuel Macron s’est montré bien susceptible. Il serait dommage que ce narcissisme ombrageux le conduise à refuser la confrontation avec des gens qui ne pensent pas comme lui, et à s’entourer uniquement de courtisans ou de flagorneurs. Je tâcherai cependant de ne pas tomber dans le même piège que lui et de ne pas laisser mon agacement entacher ma perception du quinquennat qui commence.

Lors de nos entretiens, nous posons à tous cette même question : Emmanuel Macron semble dessiner un nouveau paysage idéologique en France, qu’il a exposé dans son livre Révolution, avec d’un côté, les conservateurs passéistes, ceux qui proposent aux Français de revenir à un ordre ancien, et de l’autre côté, les progressistes réformateurs qui croient que le destin de la France est d’embrasser la modernité.  Pensez-vous que le macronisme trouve là sa source ?

Ce clivage définit, en effet, le macronisme. Pourtant, depuis qu’il est au pouvoir, Emmanuel Macron trahit au moins partiellement son propre progressisme. J’en veux pour preuve la nomination au ministère de l’Éducation de Jean-Michel Blanquer, et celle de Nicolas Hulot au ministère de l’Écologie. Les prédécesseurs de Blanquer avaient oublié que l’école est par définition conservatrice : les adultes, notamment les professeurs, introduisent les enfants dans un monde plus vieux qu’eux. Blanquer le sait et s’assigne comme objectif de remettre les humanités au cœur de l’enseignement. Il veut en finir avec la folie pédagogiste selon laquelle l’enfant serait l’acteur de sa propre éducation, comme s’il pouvait lui-même se hisser par les cheveux hors de la mare de l’ignorance… Quant à Nicolas Hulot, il a le projet de taxer la bétonisation. Or, qu’est-ce que la bétonisation, sinon le progrès en marche ?

Plusieurs intellectuels rencontrés pour ce dossier semblent séduits par la pensée complexe d’Emmanuel Macron, son art du compromis, son fameux « en même temps »... ce ne semble pas être votre cas ?  

Il y a, certes, une « noblesse du compromis », comme le disait Michel Rocard, mais l’art du « en même temps » manié par Emmanuel Macron n’est ni celui du compromis ni celui de la synthèse. C’est souvent le grand écart ! D’un côté, par la nomination de Jean-Michel Blanquer, il défend l’idée conservatrice de l’école ; de l’autre, il nomme Marlène Schiappa qui incarne la volonté d’aller toujours de l’avant au nom de l’égalité des femmes et des hommes. La complexité, ce n’est pas de dire une chose et son contraire. Emmanuel Macron veut défendre la culture française, tout en affirmant, par ailleurs, qu’elle n’existe pas. Il assume un certain sens de la verticalité et, « en même temps », il proclame que la culture ce n’est pas IAM [le groupe de Rap] pour les uns et Jean Giono pour les autres… c’est tout pour tout le monde. Transcendance donc, et horizontalité diversitaire : Macron ne choisit pas, il croit pouvoir jouer sur les deux tableaux. Autre exemple : le président fait un vibrant éloge de la langue française à la Foire du livre de Francfort, mais ce n’est honorer ni la langue ni les femmes que de dire « celles et ceux » ou « chacune et chacun » à tout bout de champ. Emmanuel Macron et ses ministres combinent, qui plus est, cette pratique systématique de l’oralité inclusive avec un gout immodéré pour l’anglais managérial. Ils embrassent la modernité en s’entourant de « helpers » et de « coworkers », en faisant du « team-building », en créant des « pôle event » et en préparant la France à devenir une « start-up nation ». Emmanuel Macron ménage la chèvre et le chou, j’espère qu’il tranchera un jour, et dans le bon sens.

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« Il serait dommage qu’Emmanuel Macron refuse la confrontation avec des gens qui ne pensent pas comme lui, et s’entoure uniquement de courtisans ou de flagorneurs.»

Au lendemain de son élection, vous aviez déclaré dans un entretien à Causeur.fr que tout dans le comportement d’Emmanuel Macron vous laissait penser qu’il n’était pas l’homme de la situation. Vous formuleriez encore les choses ainsi aujourd’hui ?

Il y a eu de bonnes surprises, et je veux en tenir compte. Cependant, quand je disais qu’il n’était pas l’homme de la situation, je me référais à sa vision économique du monde. Emmanuel Macron est convaincu que l’économie décide de l’essentiel, qu’elle est déterminante en dernière instance et, en cela, il est libéral. Il a eu cette phrase : « Si le communautarisme, notamment religieux, a prospéré, c’est bien sur les ruines de nos politiques économiques et sociales. La société statutaire sans perspectives de mobilité a créé du désespoir social. » Manière de dire qu’il suffirait de liquider les corporatismes et de fluidifier le marché du travail pour résoudre les grands problèmes de la France. Il ne prend donc pas la mesure du choc civilisationnel auquel nous sommes confrontés. Cela m’inquiète. Elisabeth Badinter explique, dans la préface du livre Une France soumise de Georges Bensoussan, qu’une deuxième société s’impose insidieusement dans notre république et qu’elle vise explicitement le séparatisme voire la sécession. La France est en train de se décomposer. Les centres communautaires juifs ressemblent à des forteresses avec des portes blindées et des caméras de surveillance. Les Français d’origine française quittent massivement des villes et des quartiers où ils ne sont plus les bienvenus, comme, par exemple, en Seine-Saint-Denis. C’est un phénomène inédit dans notre histoire. Les gouvernements précédents n’ont pas su le traiter, mais Emmanuel Macron ne semble pas prêt à le faire non plus. Sur ce défi, le clivage progressiste/conservateur ne dit absolument rien. Alors, peut-être qu’en cours de route, Emmanuel Macron sera amené à se saisir de ce problème, mais rien ne l’y prédispose. Et, malheureusement, ni les intellectuels qui le soutiennent, ni les journalistes qui regardent ailleurs, ne l’aident à prendre conscience de ce que notre pays est en train de devenir. Lors de sa première conférence de presse, il n’a absolument pas été questionné sur la laïcité ou sur l’intégration. Vivant en vase clos médiatique, ses interlocuteurs ont repris docilement à leur compte les éléments de langage de tous les éditoriaux. C’était «  Macron président des riches », «  Macron et les fainéants », « Macron et ceux qui foutent le bordel ». J’aimerais que le chef de l’État regarde la réalité en face, mais, hélas, les professionnels de l’information ne l’aident guère.

Ne manque-t-il pas aussi à Emmanuel Macron une expérience d’élu sur ces questions, qui se vivent surtout sur « le terrain » ou du moins sur des territoires ?

Oui, mais à ce moment-là il faut combler le manque d’expérience par la lecture, par la discussion. Et quand Malek Boutih lui tend la main, il faut la saisir, ce qu’il ne fait pas. Il est enfermé dans son système. Ce qui est assez curieux, pourtant, c’est que lors du dîner au cours duquel j’ai rencontré Emmanuel Macron, sa femme, en tant qu’ancienne enseignante, défendait une position très radicale, intransigeante, de la laïcité… En tous les cas, cette question va se poser à lui un jour ou l’autre, et on verra comment il va y répondre.

Est-ce que vous ne vous sentez pas justement découragé, parfois, par une forme de solitude dans votre combat sur ces questions identitaires ?

 Alain Finkielkraut   Photo Manuel Braun

Alain Finkielkraut

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Je me sens parfois un peu seul, mais je n’ai pas le sentiment de prêcher dans le désert. Je pense que des Français de toutes origines, de toutes classes sociales partagent l’inquiétude civilisationnelle que j’exprime. Il est, en revanche, quelque peu décourageant de trouver si peu d’écho dans la classe politique, dans la classe médiatique et dans l’intelligentsia universitaire. La gauche abandonne aujourd’hui la laïcité, la sécurité, la république et la nation. Et non contente de jeter une partie du peuple dans les bras du Front national, elle accuse de lepénisation ceux, dont je suis, qui restent fidèles à ces principes. Forcément, je vis mal cette situation, et elle devient carrément insupportable lorsque l’on en vient à faire une analogie entre l’époque actuelle et les années 1930. J’avais déclaré sur France Inter, en juin 2014, qu’il y avait un problème de l’islam en France et j’évoquais notamment l’antisémitisme des quartiers dits populaires. Indigné, Edwy Plenel a aussitôt pris la plume et rédigé fébrilement un livre intitulé Pour les musulmans. Cet ouvrage est fondé sur un parallèle entre ce que subissaient, dans la première moitié du XXe siècle, les juifs, et ce que subissent aujourd’hui les musulmans. Me voici, moi fils de déporté, accusé de rééditer l’ignominie de ceux qui parlaient d’un problème juif dans les années 1930 et qui ont choisi ensuite la voie de la collaboration avec l’Allemagne hitlérienne. À tout prendre, je préfère être traité de sale juif que de sale raciste ou de sale nazi. Rien n’est pire que la haine alliée à la bonne conscience.

Emmanuel Macron appartient à une génération née dans une France en crise, avec une croissance en berne et un chômage de masse. Est-ce que son âge n’explique pas sa manière de gouverner et ses priorités ?

Emmanuel Macron a raison de vouloir assainir la situation et résorber la dette. Je pense qu’il est sincèrement animé par le désir de mettre de l’huile dans la machine à produire et à consommer, et on lui fait un faux procès quand on l’accuse d’être le président des riches. Je soutiens cet effort. À mon avis, les nombreux obstacles qu’il rencontre tiennent à la difficulté de réformer la France.

 Alain Finkielkraut   Photo Manuel Braun

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Toutefois, les problèmes de notre pays ne sont pas seulement économiques. Les économistes se veulent réalistes, mais l’économisme repose sur une croyance : la croyance que les hommes sont interchangeables et que l’immigration peut venir résoudre les problèmes démographiques de l’Europe. C’est une illusion fatale. Edgar Quinet a eu cette admirable phrase : « Le véritable exil n'est pas d'être arraché à son pays ; c'est d'y vivre et de n'y plus rien trouver de ce qui le faisait aimer. » C’est ce que je commence à ressentir, du fait non seulement de l’immigration incontrôlée, mais aussi de la crise de la transmission, de l’effondrement de l’école, de l’absorption de la culture par l’industrie culturelle, du nihilisme ambiant qui fait que tout est égal et tout se vaut, de la défiguration des paysages, de la lente destruction de la langue… Nous vivons une époque tragique et ceux qui nous dirigent, comme ceux qui sont chargés de penser pour nous et donc de nous informer, ne semblent pas vraiment en avoir conscience.

Parvenez-vous à être un homme heureux au sein de cette société, qui semble tant vous alarmer ?

Qu’est-ce que le bonheur ? On est heureux lorsqu’on aime et qu’on est aimé en retour. Ce bonheur-là est, du moins je l’espère, le mien. Qu’est-ce qui peut me rendre malheureux ? C’est de vieillir et de sentir en moi les stigmates de la décrépitude. Ce serait mentir de faire un lien entre le malheur du temps et ma vie d’individu. Les choses ne fonctionnent pas ainsi. Je vois ce que je vois et qui n’est pas gai, je souffre aussi des accusations que me valent mes analyses. Mais nous ne sommes pas en guerre, le mur de la vie privée n’a pas été détruit et ma vie privée me protège encore.

Est-ce que vous vous sentez plutôt optimiste ou pessimiste sur l’avenir?

Les pessimistes sont des optimistes qui s’ignorent car ils croient que la catastrophe va arriver. Je crois personnellement qu’elle est en cours.

 Anne Sophie-Beauvais et Alain Finkielkraut.   Photo Manuel Braun

Anne Sophie-Beauvais et Alain Finkielkraut.

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Alain Finkielkraut et Emmanuel Macron : comment se sont-ils rencontrés ?

« J’ai rencontré Emmanuel Macron à la fin de l’année 2016. Il n’avait pas encore fait acte de candidature, il s’y préparait. Une de mes amies, Ilana Cicurel, directrice générale de l’Alliance israélite universelle, a organisé un dîner en présence d’Emmanuel et de Brigitte Macron, de Laurent Bouvet et de son épouse. Nous avons parlé de laïcité, de la république, de mes inquiétudes. Emmanuel Macron s’est montré plutôt rassurant, mais c’est son style : il est enveloppant, il veut séduire. Je lui ai fait part de mon désaccord quant à l’opposition qu’il souhaitait installer au cœur de sa campagne entre progressistes et conservateurs en lui disant que, parfois, le conservatisme n’était pas le synonyme de l’immobilisme, et qu’il fallait de l’audace pour ralentir certains processus en cours. “Réformer ce qu’il faut, conserver ce qui vaut”, disait Disraeli. Et, plus près de nous, le satiriste polonais Stanislaw Lec : “Lorsque l’on entend le mot progrès, se demander toujours : le progrès de quoi ?” Il m’a écouté avec beaucoup d’attention, une certaine sympathie, et m’a dit qu’il allait y réfléchir. Je n’ai pas été dupe. Ce dîner s’est très bien passé mais, à la lumière de ses comportements ultérieurs, je crois que la bienveillance d’Emmanuel Macron témoignait plus de son désir de plaire que de sa volonté de réfléchir avec un intellectuel qui ne partage pas ses vues. »

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