Portrait - Antoine Vey, défendre avant tout

Portrait - Antoine Vey, défendre avant tout

Avocat pénaliste, associé d’Éric Dupond-Moretti, Antoine Vey, la trentaine, a récemment défendu Jérôme Cahuzac, Georges Tron et Abdelkader Merah. Des procès largement médiatisés qui l’ont amené à s’interroger sur la justice française, ses spécificités et ses dysfonctionnements. Il livre à Émile son analyse et revient sur son parcours, du Puy-en-Velay au cabinet d’Éric Dupond-Moretti, véritable mentor, figure impressionnante et parfois imposante, à côté de laquelle il faut réussir à trouver sa place…

Propos recueillis par Anne-Sophie Beauvais et Maïna Marjany

 Crédit photo: Elisabetta Lamanuzzi

Crédit photo: Elisabetta Lamanuzzi

Une carrière inspirée par les ténors 

Au départ, avocat n’était pas une vocation. J’ai toujours fonctionné à l’affect et je me suis souvent laissé porter par mes enseignants. Si j’avais eu un excellent professeur de mathématiques, j’aurais certainement fait des mathématiques ! Il se trouve que, tant à Cambridge que par la suite, j’ai été très bien loti en droit, ce qui m’a d’abord donné l’envie de devenir professeur de droit. Je n’étais pas forcément attiré par la recherche, mais j’étais enthousiasmé par l’idée de transmettre, par la parole.

Mon père étant notaire au Puy-en-Velay, on pourrait croire que j’ai évolué dans un univers juridique depuis tout petit, mais ce n’était pas le cas, mes parents ne parlaient pas de leur travail, et à vrai dire, un notaire ne voit pas forcément d’un bon œil le fait que son fils devienne avocat. C’était plutôt une blague : « Si tu ne réussis pas, tu pourras toujours être avocat ! » D’ailleurs, quand j’ai prêté serment, l’avocat Bertrand Périer, qui officiait à la cérémonie ce jour-là, avait plaisanté sur le fait qu’après ma prestation de serment, je serais sans doute déshérité ! Finalement, j’ai eu le désir de devenir avocat après avoir eu la chance de rencontrer et d’écouter certains ténors : Marc Bonnant, Henri Leclerc, Georges Kiejman, Éric Dupond-Moretti… J’ai été marqué par leurs fortes personnalités. Leur métier semblait davantage tourné vers une réalité concrète, capable d’impacter de manière tangible les situations humaines. Par identification, je me suis dit que j’aimerais bien, un jour, leur ressembler. Et en fait, je crois que, sans le savoir, j’ai toujours été fait pour devenir avocat. Finalement, mon père serait plutôt heureux que j’aie trouvé ma voie.

Éric Dupond-Moretti : un coup du destin

Pourquoi m’a-t-il choisi ? Il y a certainement plusieurs raisons à cela… Peut-être que les opposés s’attirent. Je viens de la petite bourgeoisie provinciale, j’étais « bon » élève… En apparence, j’ai suivi un parcours assez normé, à l’inverse d’Éric. Lui avait la vocation de devenir avocat depuis son adolescence. Physiquement aussi, il ne vous aura pas échappé que nous sommes assez différents ! En réalité, notre association résulte d’un coup du destin. Le jour où j’ai perdu mon père, j’ai téléphoné à l’avocat Marc Bonnant, que je connaissais bien. Il était alors en face d’Éric Dupond-Moretti, qui a perdu son père très jeune, et il me l’a passé. Éric m’a proposé de l’aider sur quelques dossiers, sans doute plus pour me réconforter qu’autre chose, d’ailleurs ! Dès le début de notre collaboration, j’avais le sentiment d’une vraie complémentarité. Le premier dossier sur lequel nous avons travaillé était celui du Cercle Concorde, à Marseille. Le deuxième, c’était le dossier Wildenstein [une famille de marchands d’art accusée de fraude fiscale aggravée, NDLR]. Dans un premier temps, j’avais vu le droit comme un objet intellectuel, et là, ça devenait un engagement très fort, au service de causes et de clients. Après ces deux affaires, ma collaboration avec Éric Dupond-Moretti s’est poursuivie. Nous avons aujourd’hui  une relation d’amitié très forte, même si je pense que je le vouvoierai toujours, car je le considère, en quelque sorte, comme un maître. Il m’a appris, transmis beaucoup de choses importantes.

 Antoine Vey, Eric Dupond-Moretti et Archibald Celeyron au Palais de justice de Paris, le 2 novembre 2017, jour du verdict du procès d'Abdelkader Merah - Crédit photo : AFP/Stéphane de Sakutin

Antoine Vey, Eric Dupond-Moretti et Archibald Celeyron au Palais de justice de Paris, le 2 novembre 2017, jour du verdict du procès d'Abdelkader Merah - Crédit photo : AFP/Stéphane de Sakutin

La doublure de Depardieu

On compare parfois Éric Dupond-Moretti à l’acteur. C’est vrai qu’ils appartiennent tous deux à une génération dans laquelle il n’était pas mal vu de sortir des sentiers battus. Ce sont des personnalités fortes qui aiment partager leurs opinions, qui n’ont peur de rien, qui se battent pour ce qu’ils aiment. De mon côté, j’appartiens plutôt à la génération Instagram : on porte des cravates bleues, des chemises blanches, on nous demande de nous fondre dans un idéal assez normé. Depardieu est un acteur qui survole complètement son milieu, avec un talent et une prestance uniques. Tout comme je pense que la défense est quelque chose d’inhérent à Éric Dupond-Moretti, il l’a chevillée au corps et ne supporte pas l’injustice, que ce soit dans la rue, dans une gare, ou un palais de justice… Côtoyer Éric m’a permis d’apprendre que, parfois, il faut sortir des cadres qui nous sont imposés pour rétablir le principe de justice, même lorsque cette intervention n’est pas de bon ton dans l’ordre social.

Faire tenir la justice face à l’horreur

De nombreuses personnes, dont plusieurs amis, m’ont déconseillé de défendre Abdelkader Merah : « Si tu le défends, les clients en droit pénal des affaires se détourneront de toi ; ce n’est pas ton créneau ; il ne mérite pas d’être défendu… » Dès le début pourtant, ce qui m’importait était d’assurer à cet homme un procès équitable, et cela passe par une défense exemplaire.

Un certain nombre de questions se sont posées : est-il accusé pour des idées qui relèvent de sa liberté de conscience ou est-il impliqué dans des actes matériels qui caractérisent une infraction pénale ? Est-ce qu’on a le droit de tout penser ? Est-ce qu’on peut interdire, en France, le droit d’être salafiste ? Est-ce que notre constitution nous permet de restreindre certaines libertés au nom d’un principe de sécurité ? On dit souvent que le droit pénal est au ras des pâquerettes sur la théorie doctrinale. Ce procès a démontré le contraire, les questions posées, au niveau conceptuel, étaient fortes. D’une certaine manière, j’ai retrouvé ma passion pour le droit, dans un monde concret.

Les leçons du procès Merah

J’ai vécu, humainement, une série de belles expériences. J’ai été notamment très impressionné par le comportement des victimes – qui avaient perdu leurs enfants ou leurs petits-enfants, sous les balles de Mohamed Merah – et qui ont été très respectueuses du droit qu’avait Abdelkader Merah à se défendre. Faire respecter ce droit était un défi de taille, surtout face à un corps social désireux de juger cette personne sans procès, par amalgame avec son frère. C’est le rôle de l’avocat de s’armer du droit face à cela. Je pense que le procès a suivi un déroulement équitable, et ce, même si l’issue n’était pas entièrement conforme à la thèse que nous avons soutenue.

Tout n’est pas défendable…

Avec ce procès d’Abdelkader Merah, je me suis posé une question que, finalement, peu d’avocats peuvent se poser d’une manière aussi concrète et incarnée : quelles sont les limites de ma propre capacité à défendre ? Je ne suis pas de l’école de ceux qui disent que tout est défendable. Par exemple, je ne pense pas que j’aurais pu défendre Mohamed Merah. Tirer sur des enfants est un crime qui ne répond à aucune rationalité, mais également à aucune pulsion que je sois capable de défendre. Quand on fait un braquage, on vole de l’argent ; quand on commet un meurtre, cela peut être la conséquence d’une passion qui tourne mal… Tirer de manière délibérée sur des enfants est un acte barbare pour lequel je n’aurais pas pu trouver de ligne de défense, sauf à accepter d’être un pot de géranium à côté d’un accusé, ce que je me refuse à faire.

 Crédit photo: Elisabetta Lamanuzzi

Crédit photo: Elisabetta Lamanuzzi

L’affaire Georges Tron

Ce procès a montré les limites d’un système judiciaire à bout de souffle. La question du harcèlement sexuel, à la suite de l’affaire Weinstein, avait créé une sorte d’effet « Cocotte-Minute », qui a explosé. Dans ce climat, le procès n’était pas juste, il n’était pas tenable. Je citerais Paul Ricœur, qui rappelle que le mot « arrêt » de la cour d’assises renvoie à l’idée que le rôle de la justice est d’arrêter une situation de conflit. Lorsque les parties sont dans des positions idéologiques, elles sont incapables d’entrevoir les prémices de la position de l’adversaire, si bien que, quelle que soit la décision rendue, elle sera rejetée. Dans le cas de Georges Tron, on lui contestait presque le droit de se défendre. En plein procès, France 2 a diffusé un documentaire intitulé Celle qui accuse, qui ne prend aucun recul avec la déclaration de l’une des plaignantes sur des faits qui sont formellement contestés par mon client, lequel a bénéficié, à la fin de l’information judiciaire, d’une ordonnance de non-lieu. Comme les jurés ne sont pas isolés, contrairement aux États-Unis, ils ont pu visionner le documentaire, le soir, chez eux ; ou alors leurs proches… l’intrusion d’une justice médiatique dans l’enceinte judiciaire n’est pas acceptable. Il faut, pour rendre la justice, un climat objectif et serein.

Réformer la justice française ?

L’existence constante de contrepoids permet à l’autorité judiciaire de mieux rendre la justice. Par contrepoids, j’entends la presse, les citoyens, les avocats. Mais à bien des égards, la relation entre ces contre-pouvoirs et la justice est en train de se dégrader en France, notamment en raison de l’absence d’attention suffisamment forte à nos principes, comme la présomption d’innocence.

Nous devrions aussi chercher à améliorer les relations entre avocats et magistrats. Certains d’entre eux perçoivent les avocats comme des mercenaires qui chercheraient à les corrompre. Alors que nous sommes là pour les aider à rendre une décision juste, la justice doit se nourrir du contradictoire et on ne peut rendre une décision juste si l’on s’enferme dans une tour d’ivoire.

Je pense également que, par volonté politique d’affichage, on pénalise de manière excessive certains délits. Par exemple, la fraude fiscale ou les manquements aux obligations déclaratives des élus. La justice pénale est aujourd’hui utilisée pour l’exemplarité de la sanction qu’elle véhicule : c’est une réponse un peu démagogique face à une société qui se crispe de plus en plus. Je constate que les Français ont une grande incompréhension de leur système judiciaire. Il serait nécessaire que cela soit enseigné, d’une manière ou d’une autre, dès le plus jeune âge. Savoir quels sont les principes juridiques fondamentaux qui font le socle de notre État « de droit » me semble être la base d’une société mieux organisée, plus ouverte et plus juste. l


Bio express

2004-2008 : études de droit à l’université de Cambridge

2007-2009 : études de droit à l’université Paris II Panthéon-Assas (master 2 Droit privé général)

2008-2010 : Master Affaires publiques de Sciences Po

2010- 2012 : collaborateur d’Olivier Metzner

2012-2013 : collaborateur de Patrice Spinosi

2013 : Éric Dupond-Moretti confie l’ouverture de son antenne parisienne à Antoine Vey

2013 : élu secrétaire de la Conférence des avocats du barreau de Paris

2015 : Antoine Vey devient associé

2017 : création du cabinet Dupond-Moretti & Vey


 

 

Meilleurs tweets - Réforme de la SNCF

Meilleurs tweets - Réforme de la SNCF

Entretien - Anne-Flore Chapellier, l'aventure My Little Paris

Entretien - Anne-Flore Chapellier, l'aventure My Little Paris