Chemins d'avenirs : faire éclore le potentiel de la France périphérique

Chemins d'avenirs : faire éclore le potentiel de la France périphérique

Il n’est pas toujours évident de se projeter vers l’avenir lorsque l’on habite loin des grandes villes : les jeunes issus des régions rurales n’ont pas forcément les bons outils pour s’orienter et font face à une accumulation d’obstacles qui peuvent brider leurs ambitions. Face à ce problème encore marginal dans les politiques publiques, Chemins d’avenirs est une association qui encourage le potentiel des collégiens et lycéens des petites villes de France et des zones rurales. Pour Émile, la fondatrice de l’association Salomé Berlioux (promo 14) et sa protégée, la secrétaire générale Gabrielle Légeret (promo 19) détaillent leur action en faveur de celles et ceux qui, comme elles, ont dû faire face à l’isolement géographique au cours de leurs premières années d'études. 

 Salomé Berlioux (gauche) et Gabrielle Légeret (droite) - crédit : MM/Emile magazine

Salomé Berlioux (gauche) et Gabrielle Légeret (droite) - crédit : MM/Emile magazine

Propos recueillis par Nesma Merhoum et Maïna Marjany

Comment est né le projet de créer Chemins d’avenirs ?

Salomé : Souvent, ce genre d’initiative naît d’expériences personnelles. En grandissant dans un hameau de quelques centaines de personnes dans l’Allier, j’ai eu l’impression que ma scolarité et mon entrée dans la vie professionnelle avaient été un parcours du combattant. Le diagnostic était le suivant : les jeunes des zones rurales et des villes petites et moyennes, soit plus de la majorité des jeunes Français (60%), cumulent les obstacles tout au long de leur formation – le manque d’information, des difficultés de mobilité géographique et sociale, l’autocensure, pour certains les fragilités économiques et sociales de leur territoire, des opportunités réduites en matière de formation et en matière professionnelle. C’est un vrai sujet d’égalité des chances. En partant de ce constat, que je partageais d’ailleurs avec Gabrielle et plus tard d’autres membres de l’équipe, j’ai créé l’association en 2016.

Gabrielle : Je viens d’un petit village de Touraine, que j’ai quitté au lycée pour rejoindre un internat. Quand on habite dans des territoires isolés, on comprend très vite qu’il y a beaucoup d’obstacles auxquels on doit faire face, même si on a autant de potentiel que les jeunes qui ont grandi dans les métropoles, mais qui ont accès à plus d’informations et de réseaux qui leur permettent de faire des choix en meilleure connaissance de cause. J’ai d’ailleurs rencontré Salomé lorsque j’étais en terminale, justement parce que je me posais des questions sur mon orientation. 

Vous avez donc construit une relation de mentorat avant même de créer l’association.

Gabrielle : Oui, j’ai intégré Sciences Po en master cette année, et c’est elle qui m’a préparée. 

Salomé : En effet, je venais d’entrer en master à Sciences Po, dont je suis sortie diplômée en 2014. Un jour, Gabrielle m’a appelée en me disant qu’elle avait entendu parler de moi par des contacts communs, qu’elle s’identifiait à mon parcours et qu’elle souhaitait que je l’aide à clarifier le sien. Je l’ai trouvée très vive, très intelligente, mais manquant cruellement de confiance en elle. Quand que je lui ai parlé du projet de Chemins d’avenirs, elle s’est emparée du sujet à bras le corps, si bien qu’aujourd’hui elle est la Secrétaire générale de l’association.

L'action de votre association en quelques mots ? 

Salomé : À ce jour, il y a principalement trois leviers d’action. Premièrement, un accompagnement individuel et personnalisé, à travers un système de mentorat individuel : nous avons, pour l’instant, 300 parrains et marraines pour 300 filleuls. Nous avons choisi le mentorat car de nombreuses études ont montré que c’est l’un des leviers d’ascension sociale et de réalisation de soi les plus puissants, donc cette méthode peut vraiment faire la différence. Ensuite, nous offrons des outils concrets d’aide à la réussite, en donnant accès à un catalogue de stages professionnels et académiques. Par exemple, nous avons développé un partenariat avec l’ISTH, un institut de préparation aux concours de Sciences Po qui accueille gratuitement nos filleuls boursiers pour une première semaine de stage, et tous nos filleuls pour un tarif réduit. Enfin, le troisième axe auquel on tient beaucoup, c’est de favoriser la création d'un écosystème de réussite. L’idée est de créer des synergies entre des facteurs de réussite qui existent déjà. Nous nouons ainsi des liens, au niveau local et national, entre l’Éducation nationale, les familles, la société civile, les entreprises et leurs fondations, de façon à faire converger les opportunités vers les filleuls de l’association. 


Elles osent !

À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes, Chemins d’avenirs a lancé le programme « Elles osent » qui s’adresse aux jeunes filles issues de la France périphérique. Parmi les filleuls, près de 70% sont des jeunes filles qui, malgré leur motivation et leur curiosité, présentent une forte tendance à l’autocensure et, parallèlement, une volonté d’être accompagnées et encouragées. Ainsi, cinq lycéennes vont être mentorées par cinq femmes engagées, expérimentées et symboles de réussite :  Clara Gaymard (co-fondatrice de Raise, ancienne Présidente et CEO de General Electric France), Nathalie Rykiel (femme de mode, écrivaine, fondatrice de la Fondation Sonia Rykiel) Natalie Nougayrède (ancienne directrice du Monde et éditorialiste au Guardian), Delphine O (Députée LREM) et Amandine Chaignot (cheffe étoilée) ; avec comme marraine d’honneur du programme Marlène Schiappa. 

 Un atelier sur la confiance en soi auprès de collégiennes filleules de l’association dans les Vosges au printemps 2018 (crédit : Chemins d'avenirs)

Un atelier sur la confiance en soi auprès de collégiennes filleules de l’association dans les Vosges au printemps 2018 (crédit : Chemins d'avenirs)

Comment s’effectue le recrutement des parrains/marraines et des filleuls ?

Gabrielle : Nous recrutons les parrains à trois niveaux. D’abord, par le bouche-à-oreille, c’est-à-dire à travers nos connaissances personnelles et celles des parrains qui ont rejoint l’association. Ensuite, grâce au relai médiatique, il y a beaucoup de gens qui nous contactent car ils se sont reconnus dans ce projet et veulent y contribuer. Enfin, certains parrains viennent aussi de nos partenaires institutionnels et financiers, notamment les entreprises. Dès lors que nous nouons un partenariat avec une structure, les salariés se portent souvent volontaires pour suivre un jeune. En ce qui concerne les profils, nous recherchons des parrains de 23 à 65 ans, soit des personnes bien avancées dans leurs études, soit des professionnels.

Salomé : En ce qui concerne les filleuls, nous collaborons préalablement avec les rectorats pour choisir les établissements où nous allons agir, avec des profils divers, allant de lycées de petites villes dynamiques, à des collèges très ruraux en REP ou REP+. Nous rencontrons ensuite les élèves pendant une demi-journée afin d'échanger avec le plus grand nombre. Nous intervenons auprès de collégiens en classe de 4e et de lycéens en première, des années charnières en termes d’orientation scolaire et professionnelle. Notre objectif, lorsque nous nous présentons à ces jeunes, c’est de parler autant aux élèves du premier rang qu'à ceux au fond de la classe. Notre message est de rassurer les élèves qui n’ont pas encore de projet d’avenir précis, en leur rappelant que c’est normal de ne pas encore savoir ce qu’on veut faire, mais qu’il est particulièrement important pour eux de s’emparer de cette question au vu des obstacles auxquels ils font face du fait de leur ancrage géographique. Nous nous présentons comme un acteur innovant et disruptif pour les aider à relever ce défi. Ensuite, les élèves postulent et nous les sélectionnons sur le seul critère de la motivation et de la curiosité – nous ne prenons en compte ni les résultats scolaires, ni les critères sociaux. Cela rassure les jeunes, et ça peut même créer un déclic, car ils ont l’impression qu’ils peuvent se réinventer tout de suite en remplissant le formulaire de motivation. 

 Trois membres de l’équipe opérationnelle en déplacement dans un établissement partenaire pour toucher le plus grand nombre de jeunes (janvier 2018, académie de Nancy-Metz.)

Trois membres de l’équipe opérationnelle en déplacement dans un établissement partenaire pour toucher le plus grand nombre de jeunes (janvier 2018, académie de Nancy-Metz.)

Comment affiliez-vous les parrains aux filleuls ? 

Gabrielle : Nous nous basons principalement sur les formulaires de candidature remplis par les élèves et les parrains. Tandis que les élèves ont à répondre à des questions plutôt personnelles – un livre qui leur a plu, une personnalité qu’ils admirent, un sport qu’ils pratiquent, ce qu’ils retiennent de notre intervention –, les parrains doivent fournir des informations sur leur parcours ainsi que leurs centres d’intérêt et ce qu’ils auraient aimé savoir quand ils étaient élèves. Nous effectuons ensuite les matchings manuellement, et cela donne de très beaux duos.

Salomé : Si l’on arrive à associer la vocation d’un jeune et la profession d’un parrain, c’est idéal. Sinon, pour les jeunes qui n’ont pas encore formulé de projet précis, on essaie de les associer en fonction de leurs passions et loisirs. 

Comment s’organise le mentorat ?

Salomé : Un parrainage engage le filleul et le parrain sur 18 mois, renouvelables jusqu’à la fin de la première année d’études supérieures du jeune, à hauteur de deux heures par mois en moyenne. Pour guider les séances, nous proposons un kit pédagogique élaboré en collaboration avec des membres de l’Éducation nationale, ainsi que des acteurs du monde de l’entreprise et de la société civile. L’idée est de partir du profil du jeune, de ses centres d’intérêt, ses loisirs et activités extra-scolaires, ses envies et engagements, mais aussi ses peurs, pour construire progressivement un parcours de réalisation de soi, au-delà des dimensions académique et professionnelle. En outre, les sessions se font exclusivement par Skype, car nous plaçons la maîtrise des outils numériques au cœur de notre projet de formation.

Notre génération semble déjà hyper connectée. Quelle est la place du numérique au sein du projet Chemins d’avenirs ?

Gabrielle : Ce constat est paradoxal, et ne s’applique pas entièrement aux jeunes des zones rurales. Déjà, il faut savoir que la couverture numérique ne concerne pas l’ensemble du territoire français. On a d’ailleurs des binômes qui doivent effectuer leurs sessions par téléphone, car leur peu d'accès Internet ne leur permet pas d’utiliser Skype. D’autre part, ces jeunes ne sont pas forcément formés à la maîtrise de ces outils. C’est une chose d’avoir un écran d’ordinateur chez soi, mais si l’on ne sait pas où et comment chercher l’information, on la cherche mal et on ne la trouve pas. Donc non, tout le monde en France n’est pas encore connecté, et nous avons envie d’y travailler.

Salomé : Nous pensons que ce paradoxe est d’autant plus violent pour les jeunes des régions rurales, aujourd’hui en 2018. En effet, ils sont constamment confrontés à travers Internet, les films et séries, éventuellement le journal télé, à l’image du jeune non seulement hyper connecté, mais aussi du jeune sans frontières, qui circule, en phase avec la mondialisation, une image à laquelle ils ou elles ne s’identifient pas nécessairement.

C’est pour cela que nous voulons que ces jeunes comprennent que, du fait de leur ancrage géographique, mais aussi des fragilités économiques et sociales qui ne leur garantissent pas un usage « ultra connecté », ils doivent absolument s’emparer des outils numériques. Dans ce sens, en plus des politiques publiques déjà entreprises par l’État et l’Éducation nationale en faveur de l’accès au numérique, nous pensons que mettre des acteurs du privé et de la société civile au contact direct de ces jeunes, pour leur parler de voies d’orientation dont ils n’ont parfois même pas connaissance, peut les aider à savoir quoi chercher. 

 Quatre binômes parrains et filleuls réunis lors des Rencontres Jeunesse & Territoires, organisées chaque année par Chemins d’avenirs. En 2017, celles-ci avaient lieu au Sénat, avec un discours d’ouverture prononcé par le Porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux.

Quatre binômes parrains et filleuls réunis lors des Rencontres Jeunesse & Territoires, organisées chaque année par Chemins d’avenirs. En 2017, celles-ci avaient lieu au Sénat, avec un discours d’ouverture prononcé par le Porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux.

Le bilan de votre action ? 

Salomé : Du point de vue de nos indicateurs qualitatifs de réussite – l’accès à l’information, la confiance en soi, la confiance en l’avenir –, les résultats de Chemins d’avenirs dépassent nos espérances. Après chaque session de mentorat, nous recevons des comptes rendus. Après trois sessions à peine, nous constatons que la confiance en soi des jeunes augmente drastiquement. En termes quantitatifs, après seulement deux ans d’existence, nous ne pouvons qu’évaluer le taux de réussite aux concours, et d’admission à des filières sélectives. Là aussi, nous avons d’excellents résultats : par exemple, au lycée Banville de Moulins (Allier), où chaque année des élèves étaient habituellement admissibles à Sciences Po sans être reçus, quatre élèves sur cinq admissibles ont intégré Sciences Po et les IEP après notre intervention.

En ce qui concerne le développement de la structure, nous avons démarré notre action dans une logique d’expérimentation. Dès l’été 2016, nous avons lancé une année pilote pour tester le projet auprès de l’Académie de Clermont-Ferrand. Tout au long de l’année scolaire 2016/2017, nous avons donc accompagné 100 jeunes (30 collégiens et 70 lycéens) dans six établissements partenaires, dans l’Allier et le Puy-de-Dôme. À l’issue de à cette année pilote, on est entré dans une phase d’expérimentation de trois ans, avec trois objectifs : l’essaimage de l’initiative dans de nouvelles académies, la professionnalisation de la structure, et la densification de nos méthodes d’accompagnement. Aujourd’hui, nous accompagnons 300 jeunes dans trois académies : Clermont-Ferrand, Grenoble et Nancy-Metz. À la rentrée prochaine, notre objectif est d’accompagner 500 jeunes dans cinq académies. Nous avons bien progressé en termes de professionnalisation, puisque nous employons deux salariés à temps plein, et avons recruté une troisième personne pour la rentrée prochaine. En somme, nous sommes un peu dans une logique de start-up puisqu’on nous avons un objectif de croissance et de changement d’échelle à court terme. Nous tenons néanmoins à notre ADN associatif, et d’ailleurs il est important de conserver notre statut d’association, notamment vis-à-vis de l’Éducation nationale et pour développer des partenariats avec d’autres associations. 

On en profite pour lancer un appel aux Sciences Po, qui ont des profils en or pour notre équipe opérationnelle ou notre communauté de parrains et marraines. Par leur ouverture d’esprit, leur sens de l’engagement et leur capacité d’adaptation, les diplômés de Sciences Po sont une chance pour nos filleuls, et nous aimerions beaucoup qu’ils et elles nous rejoignent !


En quelques dates...

Salomé en 6 dates

2007 : obtention d’un baccalauréat littéraire à Nevers (Nièvre) et entrée en hypokhâgne (lycée Fénelon)
2010 : admission au Master De la Renaissance aux Lumières (Ecole Normale Supérieure et Sorbonne)
2011 : présidente de la Conférence Olivaint
2012 : admission en master Affaires publiques à Sciences Po Paris
2013 : stagiaire puis chargée de mission auprès du conseiller politique du président de la République 
2016 : conseillère discours et prospective au cabinet du ministre des Affaires étrangères et création de Chemins d’avenirs

Gabrielle en 3 dates

2013 : hypokhâgne au lycée Fénelon
2016 : stagiaire à la Direction du protocole et des relations internationales du Sénat et participation à la création de Chemins d’avenirs
2017:  diplômée de la Sorbonne en droit et en histoire, stagiaire auprès du Consul général de France à Calcutta et admise en master Politiques publiques à Sciences Po
 

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