Sur les traces de Simone Veil : entretien avec Alain Genestar

Sur les traces de Simone Veil : entretien avec Alain Genestar

Panthéonisée le 1er juillet 2018, Simone Veil avait toujours refusé de revenir à Auschwitz-Birkenau en présence de journalistes. Sauf une fois. En 2004, elle déroge à la règle qu’elle s’était imposée et accepte de retourner là-bas, avec Alain Genestar, qui était alors rédacteur en chef de Paris Match. Dans un petit ouvrage qu’il a intitulé Pour mémoire, il consigne l’intégralité inédite de l’interview qu’il avait réalisée il y a 14 ans. Une occasion de découvrir les coulisses de ce moment exceptionnel.


Alain Genestar, comment aviez-vous réussi à convaincre Simone Veil de revenir à Auschwitz-Birkenau en votre présence ?

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Je pensais qu’elle allait refuser ma demande. Elle a accepté pour deux raisons, qui sont liées. La première, c’est qu’à l’époque, j’y étais allé avec ma femme, quelques jours avant, pour ressentir les lieux. Je n’avais pas comme arrière-pensée de demander à Simone Veil de revenir avec moi ; mais en tant que directeur d’un grand journal, la meilleure façon de savoir ce qu’on allait faire pour le soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz, c’était d’aller voir. Elle m’a répondu oui, en me disant, « vous, vous avez fait l’effort d’y aller, et en plus, vous y êtes allé avec votre femme ».

Ce qui a introduit la deuxième raison. Simone Veil me dit qu’elle souhaitait y retourner avec moi, mais aussi avec ses deux fils et ses petits-enfants, parce qu’elle voulait transmettre sur place ce qu’elle ne pouvait pas transmettre ailleurs. C’était le vrai motif de son acceptation. Elle savait qu’elle était un symbole ; elle a admis qu’il y ait une publicité autour de cette transmission auprès de ses petits-enfants, un peu comme s’il s’agissait de tous les petits-enfants de France.

Vous avez choisi de structurer le livre en deux parties : votre récit qui nous narre les coulisses de l’événement, puis l’interview de Simone Veil dans son intégralité.

Oui, c’est la transcription intégrale de l’interview telle que je l’ai recueillie, complétée par certaines de mes notes. On y trouve une écriture plus naturelle : ce sont les mots de Simone Veil tels que je les ai entendus. J’avais gardé beaucoup de notes, écrites dans le camp, puis dans l’avion. J’ai inclus mon récit en avant-propos, parce que je ne voulais pas que ma partie soit plus importante que la sienne. Je ne voulais pas raconter trop de considérations personnelles.

Dans votre ouvrage, Simone Veil se raconte de manière factuelle, sans émotion, comme une historienne de sa propre histoire. Est-ce qu’elle était, comme elle disait, « au-delà des larmes » ?

Elle prend de la distance, parce que si elle n’avait pas pris de distance, elle serait morte dans les camps. En plus, c’est une femme publique : elle a réussi à survivre, et après à vivre, grâce à cette carapace qu’elle a d’ailleurs appelé une forme de cynisme. Elle ne peut donc pas être dans le registre de l’émotion.

Pourtant, c’est une femme très tendre avec ses enfants. Jean, son fils, m’a dit qu’il avait une mère très aimante, et c’était une vraie grand-mère avec ses petits-enfants. La seule émotion que j’ai pu voir, c’était quand ses petits-enfants étaient présents...

En tant que rédacteur en chef de Polka Magazine, spécialisé dans le photojournalisme, vous êtes un homme de photo. Pourtant, vous avez choisi de n’en mettre aucune à l’intérieur de l’ouvrage, pourquoi ?

À l’origine, il ne devait même pas y avoir de photo en couverture ! Mais mon éditeur a pensé qu’il serait nécessaire d’y apposer un bandeau : l’intérêt de cette unique photo, où on la voit, elle et moi, c’est qu’il n’y a pas d’ambiguïté sur le fait que ce n’est pas un livre de Simone Veil, c’est un livre avec Simone Veil. Je voulais que le livre reste très sobre. Les photos, il faut que ce soit dans la tête des gens.

Vous dites de Simone Veil qu’elle n’était « ni une courtisane, ni une ambitieuse ». Vous pensez qu’elle aurait été heureuse d’entrer au Panthéon ?

Je parle à sa place, mais j’en suis pratiquement sûr : non pour les honneurs, oui pour la responsabilité que cela implique. Le fait qu’elle soit au Panthéon est une sorte de prolongement du témoignage de sa vie : peu de gens ont autant incarné qu’elle les survivants de la Shoah.

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