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"Les étudiants de Sciences Po sont plus politisés qu’il y a 20 ans"

L’engagement politique des étudiants de Sciences Po est-il plus important aujourd’hui qu’il y a 20 ans ? Quelles sont les grandes causes qui les mobilisent ? Comment imaginent-ils l’avenir ? Anne Muxel, sociologue et politologue, et Martial Foucault, politologue et directeur du Cevipof, ont mené une grande enquête sur les élèves de la rue Saint-Guillaume. Celle-ci a été réalisée 20 ans après une première consultation, ce qui permet une passionnante comparaison. Entretien croisé autour de leur ouvrage Une jeunesse engagée. Enquête sur les étudiants de Sciences Po, 2002-2022, qui vient de paraître aux Presses de Sciences Po.

Propos recueillis par Bernard El Ghoul et Maïna Marjany
Photos : Élise Colette

Quel est l’objectif de cette enquête sur l’engagement des étudiants de Sciences Po ?

Anne Muxel : La première enquête a eu lieu en 2002 et a fait l’objet d’un livre publié en 2004. Les deux enquêtes ont en commun d’être réalisées dans un contexte électoral. La première fois, c’était avant l’élection présidentielle de 2002, cette fois-ci juste après celle de 2022. Cet écart de 20 ans - presque le temps d’une génération - nous permet de saisir dans le temps long l’évolution des attitudes, des valeurs et des comportements des étudiants d’une école telle que Sciences Po, qui prépare les élites dirigeantes dans différents domaines (économique, social, politique, culturel…). Nous pouvons ainsi observer comment cette population évolue au fur et à mesure de l’histoire et du temps qui passe, mais aussi comment elle se caractérise par un certain nombre d’éléments pérennes. Nous pouvons ainsi apprécier l’existence d’une « culture Sciences Po » et voir ce que ça produit en termes d’attitudes et de valeurs chez les étudiants.

Martial Foucault : Par ailleurs, l’objectif était aussi, au-delà du caractère symbolique du 150ème anniversaire de Sciences Po, de mettre sur pied une enquête pour essayer de déconstruire un certain nombre de mythes, relayés par une presse pas toujours bienveillante, sur ce que serait devenu Sciences Po. La meilleure façon de répondre à ces interrogations est une enquête grandeur nature : nous avons interrogé 12 500 étudiants, la moitié d’entre eux ont répondu, et un gros tiers - qui a répondu à l’entièreté de l’enquête (presque 5000 étudiants) - est au cœur de notre dispositif. Un certain nombre de questions ont été reprises à l’identique, d’autres ont été permises par l’actualité et les transformations de Sciences Po. Par exemple, nous sommes allés plus loin sur l’enjeu écologique.

Quelles sont, pour vous, les évolutions majeures par rapport à 2002 ?

A.M. : L’une des évolutions les plus marquantes est une amplification de la politisation des étudiants. Elle était déjà importante en 2002, mais les étudiants actuels se montrent davantage politisés ou du moins engagés : plus d’un étudiant sur deux fait partie d’une association.

La deuxième évolution est un changement dans le positionnement de gauche. L’un des résultats de l’étude est de montrer que les étudiants sont passés d’une gauche “jospiniste” à une gauche “mélenchoniste”. La culture politique de la droite de gouvernement n’était déjà pas très présente il y a vingt ans, et elle a plutôt reculé. La Macronie n’est pas non plus très installée à Sciences Po et son socle n’est pas très solide. Toutefois, cette radicalisation à gauche doit être tempérée par le fait que Jean-Luc Mélenchon a su essentiellement capter les suffrages d’étudiants très préoccupés par les questions environnementales et pessimistes quant à l’avenir de la planète. Ils auraient dû voter plutôt pour le candidat écologiste, mais leurs votes se sont finalement reportés sur Jean-Luc Mélenchon car il a su se présenter à la jeunesse comme le candidat le plus à même de porter leurs préoccupations environnementales.

Ces étudiants sont en même temps très attachés à la démocratie représentative et aux institutions. Par rapport à 2002, on observe même une légère augmentation de l’attractivité pour les partis politiques, alors même que la défiance est énorme. On voit bien, au plan institutionnel, que contrairement à d’autres segments de la jeunesse, ils ne remettent pas en cause les rouages de la démocratie représentative.

Par ailleurs, ils sont engagés sur des sujets que l’on retrouvait déjà il y a 20 ans, mais qui se sont renforcés : inégalités, droits humains, racisme…. En revanche, ce qui existait moins en 2002, ce sont les préoccupations autour des égalités de genre, de droits des femmes, notamment du mouvement #Metoo qui focalise dans cette génération beaucoup d’attention et de préoccupation.

M.F. : En 20 ans, on remarque également un recul très clair des enjeux économiques, surtout parmi les étudiants français. Les étudiants internationaux restent, quant à eux, plus préoccupés par ce sujet. Quand on va dans le détail des questions économiques, le chômage ou le pouvoir d’achat ne sont absolument pas une préoccupation. Nos étudiants perçoivent la question du pouvoir d’achat uniquement par le prisme des inégalités économiques et sociales, et pas comme un sujet matériel à part entière. Leur lecture est de regarder les luttes de pouvoir, et surtout les luttes dominants-dominés qu’ils déclinent dans beaucoup de champs de l’enquête. Et c’est un sujet qui mobilise plus fortement les étudiantes que les étudiants. Une évolution sous-jacente concerne l’érosion du clivage État-marché. L’opposition se noue davantage aujourd’hui autour de problématiques liées à la place de l’individu dans la société et son rapport au bien commun.

Comment expliquez-vous la politisation accrue des étudiants par rapport à leurs camarades d’il y a 20 ans ? Est-ce en lien avec l’évolution du paysage politique français ?

A.M. : Un point important à souligner est que cette évolution est notamment due à la politisation accrue des filles. Les étudiantes sont désormais majoritaires à Sciences Po, je crois qu’elles l’étaient déjà en 2002, mais elles étaient plus en retrait de la politique. Là, elles sont encore plus engagées dans des associations que les garçons, davantage politisées et très à gauche. Cette politisation s’explique donc en partie par une entrée en scène plus massive des jeunes étudiantes dans le champ politique.

Ensuite, il est vrai que l’évolution qu’on observe à Sciences Po est assez liée à l’évolution de l’offre politique française, notamment à gauche. La gauche de gouvernement socialiste est en crise, Mélenchon a fédéré dans la jeunesse les individus qui pouvaient se revendiquer de gauche. De son côté, Macron ne fait pas tellement recette chez les jeunes, ni dans la population étudiante générale, ni à Sciences Po.

M.F. : Les résultats de cette enquête montrent bien que l’offre politique de gauche en France a posé problème à un certain nombre d’élèves à Sciences Po. Parmi les étudiants inscrits sur les listes électorales, ils ont été 55 % à voter Jean-Luc Mélenchon, mais lorsqu’on les a interrogés sur leur « proximité partisane », seulement un sur quatre se sentait proche de La France Insoumise. Le vote Mélenchon était non seulement un vote utile mais aussi un vote d'agrégation. Dans d’autres parties de l’enquête, les étudiants ne sont pas forcément alignés avec les positions du leader insoumis, notamment sur les questions internationales, économiques ou institutionnelles.

A.M. : Le vote utile à gauche a convaincu nombre d’étudiants. Je rejoins ce que dit Martial : il faut lire leur positionnement politique au prix de la complexité, et du bricolage qu’ils font pour porter des enjeux qui leur semblent importants à défendre (les droits humains, les droits des femmes, l’anti-racisme, l’anti-colonialisme, et les questions environnementales). J’ai l’impression qu’ils sont moins idéologisés : ils n’ont pas d’idéologie parfaitement cohérente et prête à penser, mais vont juger à un moment ou un autre quel est le candidat qui sera le plus à même de répondre aux préoccupations qui sont les leurs.

Il y a 20 ans nous étions au lendemain des attentats du 11 septembre, aujourd’hui, c’est le conflit ukrainien qui occupe le devant de la scène internationale. Quelle est la place des enjeux géopolitiques dans les préoccupations des étudiants de Sciences Po ?

M.F. : L’objectif de l’enquête n’était pas vraiment d’ausculter leur rapport à l’international, mais cela transparaît à travers d’autres questions. Il est intéressant de voir par exemple leurs réponses à la question ouverte « Quelle personnalité politique admirez-vous ? ». Dans le palmarès des personnes les plus citées, les deux premières sont des femmes à l’étranger : Alexandria Ocasio-Cortez qui siège à la Chambre des représentants aux États-Unis et la Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern. Puis, à égalité, Emmanuel Macron, Jean-Luc Mélenchon et Volodymyr Zelensky. Au total, sur cinq personnalités, il y en a trois à l’international. Et toutes sont contemporaines ! Le rapport au temps des étudiants s’est raccourci, leur profondeur historique sur des figures qui pourraient les marquer sur le plan politique a quasiment disparu ; par exemple, le général de Gaulle est cité cinq fois, Nicolas Sarkozy trois fois et François Hollande deux fois.

A.M. : Ce qui est intéressant, c’est que ce sont deux femmes qui incarnent la démocratie représentative, qui sont dans le système politique qui gouverne. Ils ne sont pas allés chercher des révolutionnaires. Che Guevara, Castro ou Lénine ne sont jamais cités.

Pour finir, on peut aussi souligner que les étudiants internationaux qui ont répondu à l’enquête se montrent encore plus à gauche que nos étudiants français (même s’ils n’ont pas voté). Et encore plus sensibles aux valeurs de « wokisme », de cancel-culture, d’égalité et de droits des femmes. L’internationalisation participe probablement à cette surpolitisation des étudiants de Sciences Po.

M.F. : Et on remarque une grande différence sur la question du racisme. Quatre fois plus d'étudiants internationaux considèrent que le problème le plus important en France est le racisme systémique, presque institutionnalisé. Après l’environnement, c’est pour eux le sujet le plus saillant. Pour les étudiants français, ça arrive beaucoup plus loin.

La pandémie du Covid a-t-elle eu un impact sur les étudiants ?

A.M. : Oui, indéniablement. Même s’ils ont été accompagnés et entourés, ils ont plutôt mal vécu l’absence de cours, de contacts, de relations entre eux… Cette crise les a percutés tout comme les autres jeunes et cela a certainement renforcé leur questionnement sur les sujets environnementaux et leur pessimisme face à l’avenir. Par rapport à il y a 20 ans, une part importante d’étudiants éprouve également un sentiment de solitude (à peine un sur trois en 2002 mais un sur deux en 2022).

M.F. : Par ailleurs, pour des étudiants curieux, ouverts d’esprit et sur le monde, ils sont quand même un sur deux à déclarer dans l’enquête « on n’est jamais assez prudent lorsqu’on a affaire aux autres ». C’est considérable. Dans la société française, le taux est de 60 %, et 50 % à Sciences Po ; j’en suis très surpris car je m’attendais à ce que nos étudiants soient dans une confiance interpersonnelle non pas aveugle mais beaucoup plus généreuse. Est-ce l’effet Covid ? On ne peut pas y répondre pour le moment. Mais ce chiffre témoigne d’une vraie rupture dans les relations sociales, une forme d’anomie naissante.

Comment se projettent-ils dans l’avenir ?

A.M. : Ils ne se projettent pas beaucoup. On donne quelques exemples dans le livre, certains disent : « de toute façon, on va mourir, ce n’est pas la peine ». C’est un peu « no future » à l’image du mouvement punk ! Et lorsqu’ils imaginent le futur, soit c’est extrêmement dystopique et technologique (ils considèrent que la seule façon de s’en sortir est que l’organisation de la société soit prise en charge par l’intelligence artificielle), soit c’est un retour à un passé très lointain quasi préhistorique ou moyen-âgeux. Ils sont habités par les scénarios des grands blockbusters américains qui proposent ces solutions, y compris celle de la disparition de la planète comme dans le film Don’t look up. Certains dressent toutefois un avenir moins noir, mais on a mesuré qu’environ deux-tiers des réponses contenaient des connotations principalement pessimistes contre un tiers plus optimistes Leurs imaginaires sont très plombés. Ils abordent l’avenir avec beaucoup de peur.

M.F. : Ils ont beaucoup de mal à imaginer le futur dans 50 ans et à faire un travail de fiction prospective, ils restent focalisés sur les enjeux du présent.

A.M. : Ils n'arrivent en effet pas à articuler présent et avenir. Mais on ne peut pas leur en vouloir, qui sont aujourd'hui les politiques et les penseurs qui ouvrent la voie pour imaginer ce futur ? Personne.

M.F. : Un mot n'apparaît jamais dans leur imaginaire : l’audace. Nos étudiants ne montrent aucune audace. Leur narration peut être fictionnelle mais pas audacieuse. On a aussi posé cette question : « Est-ce que vous pensez que dans un avenir proche, un conflit naîtra sur le sol national (guerre mondiale, conflit civil) ? ». Environ un tiers des étudiants ont cette perspective, ce qui ferme en partie les portes de l’audace. Ils ne cessent de parler d’écologie, mais très peu parlent de la nécessité de passer à un système politique écologique (au sens des grands systèmes politiques du XXème siècle). L’environnement est pris en compte comme un problème, mais pas comme un élément qui, après le communisme, le socialisme et le capitalisme, supplanterait ces trois systèmes et serait l’artisan d’un écologisme. Beaucoup d’étudiants, puisqu’ils sont très politisés à gauche, ont une contestation en creux du capitalisme qui revient souvent. Mais ils considèrent qu’ils n’ont pas à dépasser ce sujet. Ils sont dans le présent, comme le disait Anne.


Cet entretien a initialement été publié dans le numéro 26 d’Émile, paru en octobre 2022.