Aimez-vous Gracq ?
Prix Goncourt 1951 pour Le Rivage des Syrtes, Julien Gracq avait été étudiant à Sciences Po dans la promotion 1933. Une biographie vient de paraître, signée Sébastien Baudoin, l’occasion de se faire une opinion sur un écrivain tantôt adoré ou exécré.
Par Thomas Arrivé
Julien Gracq (Louis Poirier pour l’état civil) est né près d’Angers, en 1910, dans un village de bord de Loire. Lycéen à Nantes, puis normalien en même temps qu’étudiant à Sciences Po, il devient professeur de géographie. Son premier roman paraît en 1938 chez Corti, remarqué par André Breton. Suivent la guerre, la débâcle, plusieurs mois de captivité, la Libération, d’autres romans dont Le Rivage des Syrtes, prix Goncourt 1951, son chef d’œuvre, à moins que ce ne soit Un Balcon en forêt, son autre grand texte, paru en 1958. Plus tard, Gracq quitte la fiction pour la critique littéraire, avec par exemple En lisant en écrivant, publié en 1980. Retiré dans son village natal, il meurt en 2007, à quatre-vingt-dix-sept ans.
Cette vie est racontée dans une somme de près de 600 pages par Sébastien Baudoin, sortie à la rentrée aux éditions Le mot et le reste. Les amoureux de Julien Gracq s’y perdront avec plaisir. Chronologie, correspondance, archives, témoignages : rien ne manque. Mais comment devient-on amoureux de Julien Gracq ? Comment vient-on à lui ? Que soient ici permises quelques confidences personnelles.
Par le passé, Le Rivage des Syrtes a pu être associé au Seigneur des Anneaux : même climat de veillée d’armes entre des nations imaginaires. L’argument pouvait séduire les amateurs de science-fiction et de fantasy. Quand on ne l’était pas (mettons que l’auteur de cet article ne l’était pas), le réflexe était de négliger ce Tolkien français. À la place, féru de littérature classique, on privilégiait par exemple Pierre Michon, pape des lettres contemporaines, dont une série d’entretiens a été rassemblée chez Albin Michel. Or, qui voilà, encensé par Michon dans l’une des interviews ? Julien Gracq. Dès lors, il suffit d’être témoin d’une controverse dans un café, il suffit d’amis lecteurs de Gracq qui lui reprochent sa préciosité (reproche qui est un éloge en creux), et l’on n’a plus qu’une envie : sortir du purgatoire Le Rivage des Syrtes.
Une formidable exactitude
On découvre alors un style, une épure en même temps qu’un luxe de vocabulaire, une langue d’une formidable exactitude. Pierre Michon ne dit pas autre chose : « Julien Gracq partage avec les positivistes le côté maniaque du mot juste, l’obsession du glossaire spécifique : Non, là, je ne vais pas dire "la plage", mais "l’estran" ou "la zone d’étiage" parce que c’est le terme exact ! Gracq est obsessionnel et appliqué, mais à la façon des très grandes proses savantes de la Belle Époque ».
Gracq est trop élégant pour faire des bons mots. Difficile d’arracher à ses textes une phrase préférée. Peut-être celle-ci : « La lune faisait de la clairière, au-delà de l’étang de brouillard, derrière les cônes très sombres des sapins, un lieu interdit et un peu magique, mi-promenoir d’elfes et mi-clairière de sabbat » (Un Balcon en forêt). Ou bien celle-ci, fleur bleue : « Je me remettais à elle, au milieu de ces solitudes, comme à une route dont on pressent qu’elle conduit vers la mer » (Le Rivage des Syrtes).
Ce n’est pas de la science-fiction. Pas non plus du surréalisme, malgré le parrainage initial de Breton : « La reconnaissance de Breton, à l’époque, c’était l’assurance immédiate et définitive de sortir de l’ombre, écrit encore Pierre Michon. Mais Gracq n’avait pas grand-chose à voir avec les fascinations occultistes de Breton et son côté cartomancienne ».
Le meilleur styliste depuis Proust
Julien Gracq est tout bonnement un écrivain classique, et de la plus belle eau. La langue française avait-elle connu meilleur serviteur depuis Proust ? Quand l’occasion se présente de parler de Julien Gracq avec des gens du métier, en particulier des écrivains pour qui le style compte autant (voire davantage) que l’intrigue, on s’attend à les entendre ranger eux aussi Gracq parmi les grands noms de l’histoire de l’art. On est déçu : « Je vais vous faire un aveu qui me coûte : Gracq m’emmerde. Ses romans du moins. Les essais, je les trouve remarquables ». Ainsi s’exprime un jeune écrivain sacrilège dans une conversation que nous garderons privée. Une vedette des éditions de Minuit, dont nous tairons le nom aussi, réfute toute parenté avec Gracq : « Si j’essaie de me promener dans un sillon, ce serait plutôt dans les environs de celui que Flaubert (et tant d’autres après lui) a creusé. Mais Gracq, au risque de vous horrifier, je suis au regret de vous dire qu’il m’a toujours effroyablement rasé ».
Il est vrai que Julien Gracq souriait peu, se passionnait pour la géologie et le jeu d’échecs, prenait ses vacances auprès de sa mère et de sa sœur : on ne lui connaît pas de femme avant 40 ans, aucune photo où il ne soit tiré à quatre épingles, pas de vice hormis la cigarette, pas de scandale, sinon le refus du Goncourt – il faut lire le récit comique de Sébastien Baudoin, qui fait entrer en scène Guy Bedos – tout juste Gracq écrit-il à un ami après cet épisode : « C’est tout-à-fait le calme, ici, après cette période un peu mouvementée ». Il était rentré chez sa mère pour Noël.
Alors : raseur, Julien Gracq ? Le Rivage des Syrtes et Un Balcon en forêt sont marqués par l’attente, c’est indéniable. La guerre menace, les personnages patientent, le temps est suspendu. Le feu de l’action se situe plus loin, sur une ligne de front où l’auteur n’est pas. Sébastien Baudoin résume certaines critiques de l’époque : « Le livre développe l’action en marge d’une histoire que Gracq semble ne pas avoir daigné écrire ». On sourit : ce n’est pas faux. Mais est-ce un défaut ? Baudoin rappelle que Gracq peine à s’attacher à un sujet, juxtapose volontiers des tableaux, et que sa grandeur est de se passionner pour le paysage, de préférence désertique. « Gracq aime à entretenir ses rêves d’ailleurs, qui forment la respiration à pleins poumons de son œuvre ouverte sur l’immensité de la nature ».
Si Claude Roy lui trouvait « un style d’antiquaire », Raymond Queneau et Colette, à l’académie Goncourt, l’ont primé malgré lui, et Gallimard l’a courtisé toute sa vie, lui offrant finalement la consécration en 1989, en le faisant entrer de son vivant dans la Pléiade. Citons une dernière fois Pierre Michon : « À force de lire et de relire depuis des années ses fragments critiques – Préférences, les Lettrines, En lisant en écrivant, etc. – j’avais fini par me faire de Gracq une idée un peu dans le genre de Sainte-Beuve ou de Valéry : le grand écrivain essayiste. J’avais perdu de vue le romancier. Or, après m’être replongé dans ses fictions, je retrouve chez Gracq quelque chose qui ressemble bien plus à Jules Verne qu’à Sainte-Beuve, plus à Stevenson et Conrad qu’à Valéry : de la grande narration, une vraie machine romanesque. Le Rivage des Syrtes est un bouquin qui est branché directement sur l’Aventure, la grande fiction narrative telle qu’on la rêvait au XIXe siècle. En langue française, c’est peut-être le dernier grand roman de ce format. Le Rivage, pour moi, c’est comme L’île au trésor ».
En librairie :
Sébastien Baudoin, Le Rivage du style, biographie, Le mot et le reste.
Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes, roman, José Corti.
Julien Gracq, Un Balcon en forêt, roman, José Corti.
Pierre Michon, Le roi vient quand il veut, propos sur la littérature, Albin Michel.

