Littérature jeunesse : petits lecteurs, grands enjeux
Entre les librairies, les écoles et la concurrence des écrans, la littérature jeunesse joue sa survie et son influence. Les ventes fléchissent, mais résistent mieux que le reste du marché.
Par Yohan Glemarec
Sur les étals colorés des librairies jeunesse ou dans des rayons spécialisés, les albums cartonnés côtoient les sagas fantastiques, les bandes dessinées s’empilent à côté des mangas et les magazines continuent d’être envoyés dans les boîtes aux lettres. La littérature jeunesse, c’est tout ça à la fois : un patrimoine transmis de parents à enfants, mais aussi un secteur économique de poids. Selon le dernier bilan du secteur, malgré des chiffres en berne, il résiste mieux que le reste du marché du livre.
Un secteur fragile, mais résilient
Les données sont sans appel : en 2024, entre janvier et octobre, 60,7 millions de livres jeunesse ont trouvé preneurs en France, contre 64,3 millions l’année précédente. Une baisse de 6 %, qui pourrait inquiéter. Pourtant, le chiffre d’affaires se maintient à 608,7 millions d’euros. Pourquoi ? Parce que le prix moyen des livres a grimpé, absorbant en partie la chute des volumes.
Dans le détail, tous les segments reculent – albums illustrés, romans jeunesse, BD, mangas... Ce dernier, star des années 2010, est le plus touché : 28,6 millions d’exemplaires vendus contre 31,7 millions en 2023. Mais comparée au reste du marché du livre, en baisse de plus de 8 %, la jeunesse reste un bastion de résistance.
Résister grâce à la diversité
Le secret de cette relative solidité ? La diversité. Multiplicité des formats, des thématiques, des canaux de diffusion, mais surtout des acteurs. Les particuliers ne sont pas les seuls acheteurs dans le secteur. La littérature jeunesse tient parce qu’elle a réussi à créer des ponts entre les sphères éducatives et commerciales. Les écoles, bibliothèques et médiathèques jouent un rôle central pour le marché jeunesse. « Dans la tempête des coupes budgétaires, notre consistance vient du lien avec les prescripteurs », confie Mélanie Perry, directrice de la maison d’édition Didier Jeunesse. « Ce sont eux, enseignants, libraires et collectivités [...] qui continuent de générer une grande partie de notre chiffre d’affaires. » Les acteurs institutionnels garantissent aux maisons d’édition une partie de commande fixe chaque année. L’assurance d’un socle commercial stable malgré des mouvements de up and down sur le marché des particuliers. Les acteurs publics forment un rempart contre les fluctuations du marché. L’État retient la filière via le Centre national du livre et ses plus de 23 millions d’euros de budget, et finance les achats individuels des jeunes avec le pass Culture.
“« Ce sont les enseignants, libraires et collectivités [...] qui continuent de générer une grande partie de notre chiffre d’affaires. » ”
Des maisons d’édition qui tracent leur chemin
Mais tous ne partagent pas le même optimisme. Pour Angela Léry, éditrice jeunesse, les pouvoirs publics sont en train de lâcher le secteur. À la tête de la maison d’édition La cabane bleue, située dans la banlieue nantaise, elle se désole de la suppression par la région Pays de la Loire de l’intégralité des subventions pour la culture : « Notre secteur a subi une grosse déstabilisation après des coupes budgétaires brutales. » Pour cette jeune maison d’édition, le problème vient aussi de la surproduction qui menace le secteur : « Chaque année, trop de titres sortent, et certains finissent pilonnés, c’est de plus en plus dur de trouver de la nouveauté. »
Ce sont souvent les petites structures qui pâtissent de cette surabondance. La cabane bleue n’existe que depuis 2019 et tente de faire face à ce phénomène : « Nous avons choisi une autre voie : deux à quatre livres par an, pour privilégier une création différente, durable, assumée », défend sa directrice. Sa maison d’édition, ancrée localement, mise sur les salons régionaux et les partenariats associatifs locaux pour tisser sa résilience. À l’inverse, le géant Gallimard Jeunesse parie sur le choix – chaque année, la maison d’édition propose plus de 400 nouvelles références à ses clients.
Les librairies entre engouement et désaffection
Si dans les coulisses, la bataille pour séduire les libraires est acharnée, la suite l’est tout autant. En librairie, le tableau est contrasté selon le produit. « Le manga ne s’écroule pas, il revient simplement à un rythme normal », nuance Lou-Ann Danière, libraire spécialisée à Paris qui préfère souligner la puissance de la BD jeunesse qui « reste un produit fort et vendu tous les jours ».
Elle pointe aussi un nouvel acteur incontournable : les réseaux sociaux. « Le BookTok peut faire exploser le compteur. Kiara, diamant écorché de sang en est l’exemple parfait. L’année dernière, les ventes ont bondi grâce aux recommandations sur TikTok. » Aujourd’hui, impossible de passer à côté de l’influence des réseaux sociaux : « Je dois suivre ça de près, même si ce n’est pas mon métier au départ. »
Les écrans peuvent faire émerger des tendances, mais attention à ne pas minimiser leurs effets négatifs sur les lecteurs. Les téléphones, ordinateurs ou tablettes grignotent chaque jour un peu plus de temps de lecture chez les jeunes. « Jusqu’à 9 ans, ça va. Après, c’est beaucoup plus compliqué de garder l’attention sur les livres, l’entrée au collège est un vrai coup dur pour nous, puis au lycée, c’est terminé : je les perds », déplore Lou-Ann Danière.
La libraire reste toutefois positive sur l’avenir de son secteur. « Les Français aiment profondément le livre. Les gens sont attachés au format, aux pages, à la poésie de la lecture sur papier. Je pense aussi qu’avoir un livre, c’est devenu un bien positionnel et ça, une partie de la population y est attachée, même pour les enfants », avance-t-elle.
“« Les Français aiment profondément le livre (...) Je pense aussi qu’avoir un livre, c’est devenu un bien positionnel et ça, une partie de la population y est attachée, même pour les enfants »”
Le défi de demain : ramener les parents au chevet des enfants
À écouter les professionnels, l’avenir de la littérature jeunesse se joue moins dans les chiffres que dans les usages. « Le vrai enjeu, c’est de réinventer le triangle parent-enfant-livre, insiste Mélanie Perry. La lecture perd son oralité, alors que c’est essentiel. Il faut ramener les parents au bord du lit avec un livre à la main. »
Pour développer le goût de lire, avoir un livre entre les mains dès le plus jeune âge ne suffit pas. « La multiplication des lieux et des moments de rencontre avec les albums de littérature jeunesse n’entraîne pas automatiquement la compréhension de ceux-ci par tous les publics. Pour qu’un plaisir de lire puisse émerger, il faut tout d’abord que le lecteur ait construit des compétences en compréhension et en interprétation », analyse le sociologue Samuel Pinto, spécialiste de l’apprentissage de la lecture à travers la littérature jeunesse.
“« C’est important de former les adultes parce que c’est l’émotion entre parent et enfant qui construit la relation à la lecture. »”
Les parents ont en cela un rôle essentiel à jouer, en complémentarité des instances éducatives. La littérature ne peut pas seulement apparaître comme un support scolaire, il faut que son apprentissage se fasse dès le plus jeune âge et en dehors de la sphère de l’école. Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil va dans ce sens. En plus des six jours de festivités, chaque mois de novembre, l’association organisatrice a créé le dispositif « Des livres à soi », « une formation des parents à la lecture jeunesse. C’est important de former les adultes parce que c’est l’émotion entre parent et enfant qui construit la relation à la lecture. On apprend aux papas et aux mamans l’importance de l’oralité dans la lecture et on leur donne confiance en eux pour qu’ils deviennent des transmetteurs ». Ces initiatives, nombreuses, sont au cœur de la résistance du secteur. Pour tenir dans le temps, la littérature jeunesse va devoir réapprendre à séduire dans la sphère privée.
Reconquérir les zones sans lecteurs
Un défi immense que ce marché, chahuté et passionné, semble bien décidé à relever. Pour y arriver, il faut cibler un public prioritaire : les classes sociales les plus modestes. Selon un rapport des Nations unies, ce sont elles qui comprennent la plus grande part d’enfants éloignés de la lecture. Pour lutter contre cette exclusion et ramener ces jeunes à la lecture, des initiatives sont mises en place en France. Impossible de ne pas citer « Lire c’est partir ». Cette structure associative édite et vend des livres jeunesse à 90 centimes seulement. « Ce sont 45 % des ouvriers et employés qui ne lisent jamais contre 15 % pour les cadres supérieurs. Le problème avec ces chiffres, c’est qu’il y a une reproduction sociale chez leurs enfants et c’est ce que l’on essaye de combattre », défend son coordinateur national, Valentin Jeancourt-Galignani. Un engagement fort, porté par des tirages massifs et une distribution à petit prix dans les écoles, bibliothèques et associations.
“« 45 % des ouvriers et employés ne lisent jamais contre 15 % pour les cadres supérieurs. Le problème avec ces chiffres, c’est qu’il y a une reproduction sociale chez leurs enfants et c’est ce que l’on essaye de combattre... »”
Autre initiative incontournable, Partir en Livre, le plus grand festival du livre jeunesse, soutenu par le Centre national du livre (CNL). Au programme : ateliers de lecture, rencontres avec des auteurs et lectures en plein air. Un festival itinérant qui touche l’ensemble des régions de l’Hexagone et des territoires ultra-marins.
Reste à savoir si tous ces engagements vont rallumer la flamme de la lecture là où elle vacille le plus – dans les foyers, au quotidien, avant d’aller dormir. C’est maintenant que tout se joue, et que demain s’écrit déjà. C’est là que se dessine le véritable défi : faire de chaque ouvrage un objet de plaisir, et de chaque jeune lecteur un lecteur durable.
Mortelle Adèle, un phare dans la tempête
Alors que le marché du livre jeunesse navigue en eaux troubles, ballotté par une conjoncture morose et des ventes en déclin, une série fait office de contre-exemple : Mortelle Adèle. Depuis 2012, cette BD au ton mordant et à l’humour piquant s’est imposée comme un rempart face à la tempête.
Les chiffres sont éloquents : plus de 10 millions d’exemplaires vendus début 2022, entre 11 et 15 millions l’année suivante, pour une audience estimée à 18 millions de lecteurs. En 2023, alors que les nouveautés peinent à faire surface, Mortelle Adèle écrase le marché avec deux nouveaux albums vendus à plus de 200 000 exemplaires chacun.
Avec près d’une BD jeunesse vendue sur six estampillée Mortelle Adèle, la série de Mr Tan ne se contente pas de résister, elle cartonne, tirant tout un pan du marché derrière elle. Preuve que la littérature jeunesse peut encore produire des icônes durables... et redoutablement commerciales.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

