La mémoire pour perpétuer le lien entre la vie et la mort
La façon de célébrer le passage de la vie à la mort et de se souvenir des défunts varie d’une culture à l’autre. Entre similitudes et éléments différenciants, ce rapide tour du monde nous emmène du Mexique au Japon.
Par Nicole Hamouche (promo 93)
S’il est une constante dans la façon de célébrer les morts, leur mémoire, c’est bien la littérature. De l’Occident à l’Asie en passant par le Moyen-Orient, nombreux sont ceux qui prennent la plume après le décès d’un proche, qu’ils soient écrivains ou pas. D’Albert Cohen à Francois Weyergans et Éric-Emmanuel Schmitt, de Jérôme Garcin à Amanda Sthers et Margaret Atwood, ils se sont tous installés derrière un bureau pour coucher sur le papier leur amour pour ceux qui sont partis. La littérature est une manière de célébrer le défunt, mais aussi de rester en lien avec lui et avec la vie, car la mort confisque la parole non seulement à celui qui part, mais également à ceux qui lui survivent. Or « survivre » n’est pas un mot anodin ; survivre n’est pas vivre. Pour briser la sidération, les survivants écrivent et/ou commémorent ensemble le défunt, car le silence entretient le traumatisme. Margaret Atwood affirme qu’il y a de l’oralité dans l’écriture.
Le Día de los Muertos dans le cimetière de Saquatepez, au Guatemala. Cette fête qui, comme au Mexique, permet d’entrer en communication avec les défunts est notamment célébrée au Guatemala à travers le déploiement de cerfs-volants. Des géants, pouvant atteindre de 5 à 10 mètres de diamètre, sont dressés dans le cimetière. Ils sont construits en bois ou en bambou et recouverts de papiers de soie multicolores. Parallèlement, des cerfs-volants plus petits sont lancés dans le ciel. Le fil du cerf-volant est symboliquement utilisé pour permettre aux âmes des morts de redescendre vers le monde des vivants et de partager cette fête.
Crédits : Elsa Parra et Thibault Bélouis
Faire son deuil ou perpétuer le lien ?
On s’adresse à ceux qui sont partis comme s’ils étaient là ; on veut croire qu’ils nous entendent un peu dans cette période de transition, en général de 40 jours dans les grands monothéismes, une coutume qui remonte à des temps plus anciens. Dans d’autres cultures, au Japon ou au Mexique, par exemple, le lien ne se rompt pas au bout d’une période décrétée par l’extérieur. On ne « fait pas son deuil » ; on perpétue le lien, plutôt. Il prend simplement une autre forme, mais il demeure. On érige, dans les maisons, des autels aux morts, qui permettent un recueillement quotidien. Les autels bouddhistes, par exemple, sont composés des objets souvenirs et affaires du défunt. Viennent en sus les commémorations collectives, comme le Día de los Muertos, au Mexique et dans d’autres pays d’Amérique latine, le festival d’Obon, au Japon ou la Toussaint, en France. Dans toutes les spiritualités et où que ce soit, au-delà du lien charnel, c’est quelque chose de l’amour que l’on cherche à maintenir. C’est aussi dans cet esprit que la rabbin Delphine Horvilleur a écrit son traité de consolation intitulé Vivre avec nos morts (Grasset, 2021), dans lequel elle se penche sur « la cohabitation de la mort et de la vie au creux de nous ». De par sa fonction, la rabbin accompagne les uns et les autres : ceux qui restent et ceux qui partent, dans ces moments de transition dont tout un chacun a besoin, quelles que soient la spiritualité ou la culture dont on se revendique.
Éric-Emmanuel Schmitt, romancier et dramaturge chrétien, qui dit dans son Journal d’un amour perdu (Albin Michel, 2019) – un hommage à sa mère décédée – s’être exclu des célébrations de la Toussaint, finit lui aussi, par se rendre au cimetière ; et ajoute : « Je n’ai pas retrouvé mes parents en me rendant sur leur tombe, mais ils ont pris une telle consistance que le cours de mes pensées en a été dévié. Leur absence présence m’a bouleversé, tonifié, apaisé puis remis en route. » Ainsi, les cimetières ne seraient pas que des lieux de mort. « Visiteur de passage, ce lieu n’est pas seulement celui de la mémoire, il est aussi offert pour la rencontre et la vie », affiche l’entrée du cimetière protestant de Beyrouth. D’ailleurs, c’est précisément la vie qu’on entretient dans les cimetières, en fleurissant les tombes et en apportant aux morts, comme au Mexique ou au Japon, de la nourriture. Aussi, le repas des proches est-il une tradition partout dans le monde : en France, au Mexique, au Japon et parfois en Orient. « La nourriture était une façon d’entrer en communion avec les dieux » dans les temps anciens, explique Roula Talhouk, directrice de l’Institut d’études islamo-chrétiennes à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. « Donner à manger lors du quarantième jour – qui est aussi une pratique héritée des temps ancestraux où l’on croyait que l’âme ne quitte le corps qu’au bout de 40 jours – est aussi une manière d’entrer en contact avec le défunt. »
Au Japon, les âmes ne s’en vont pas pour de bon après le quarantième jour et il est dit que les esprits ancestraux reviennent durant trois jours, au cours de la cérémonie annuelle d’Obon. Des lanternes sont allumées pour les guider chez eux (mukaebi) et des feux d’adieu (okuribi) sont allumés pour les renvoyer, comme les célèbres feux de Kyoto. Les familles continuent de visiter les tombes pour nettoyer, prier et laisser des offrandes. Et les danses traditionnelles, sans doute cathartiques pour ceux qui les réalisent, ont pour fonction première de réconforter les défunts. Des cérémonies similaires aux funérailles entretiennent le lien avec les défunts dans la durée : trois ans, sept ans, 13 ans, 17 ans après le décès.
Le rituel, une nécessité au-delà des frontières
Le besoin de cérémonie et de rituel est commun à tous. « La fonction du rite est de gérer le stress de la communauté », précise Roula Talhouk. Même en France, dans une société laïcisée et où beaucoup de personnes souffrent de l’individualisme et du délitement du lien – plus de la moitié de la société française n’enterre plus ses morts en passant par l’église – ce besoin se fait grandissant. C’est ainsi que la fonction de maître de cérémonie (pour accompagner les funérailles non religieuses) fait l’objet d’une formation de 240 heures et est sanctionnée par un diplôme d’État. Marie Gossart, diplômée de Sciences Po (promo 91), ancienne publicitaire et artiste qui a suivi cette formation, remarque les « initiatives innovantes : les hommages personnalisés, incluant des sélections de photos, des performances de musicien ». Ce temps de partage et de remémoration, qui va au-delà du traditionnel mot du prêtre à l’église, ne pourrait-il être aussi éventuellement l’opportunité de resserrer les liens entre ceux qui ont partagé ces moments, non seulement de recueillement, mais aussi de créativité et de recomposition ?
Pour un passage joyeux ?
« Faire mémoire fait appel (en effet) à la communauté et se base sur des liens, qui permettent en eux-mêmes, la guérison », explique la thanatologue Patricia Bueno ; des liens qui se perdent dans des sociétés plus capitalistes où « la logique d’optimisation du temps l’emporte sur tout », comme l’observe aussi de son côté Marie Gossart. C’est ainsi que les veillées funèbres ne se pratiquent plus vraiment en France ni ailleurs et que la mort se plie principalement à la logistique des pompes funèbres, dont le marché – environ 40 % – est détenu par un duopole, qui laisse aux proches des défunts quelques heures de recueillement devant le corps du disparu, dans les chambres ou chapelles mortuaires.
Même au Mexique, où les personnes mourraient chez elles, entourées des leurs et où on veillait sur le mort et, dans certaines communautés, touchait le corps, l’embrassait, l’accompagnait jusqu’à la mise en terre ; le temps de la modernité qui court a pris le dessus. Il n’y a cependant pas « la même phobie par rapport au cadavre que dans des cultures plus médicalisées », explique Patricia Bueno. Là-bas, les rituels catholiques se superposent aux rites indigènes plus anciens. « On prie pour les morts, on leur parle aussi, on les invite, on cuisine pour eux. On pleure fort, on crie, on chante, on mange en groupe, on se souvient à voix haute », raconte-t-elle.
En effet, « dans la culture mésoaméricaine, la mort n’était pas une fin, mais une transition, elle faisait partie de l’ordre cosmique et n’était pas une anomalie », rappelle la thanatologue. Dans la tradition byzantine orthodoxe, la sémantique est aussi révélatrice dans ce sens : le mot utilisé est « dormition » et non pas « mort ». « On n’espère pas dépasser la perte, plutôt vivre avec ; on ne demande pas à celui qui est en deuil de dépasser le deuil, on lui demande d’apprendre à le porter avec amour. » À travers l’humour et les célébrations collectives, les Mexicains cherchent – non pas à nier la mort ou à manquer de respect au moment – mais à l’apprivoiser, à la délester de sa dimension terrifiante. C’est aussi pour ceci qu’« elle était vécue comme un évènement communautaire et non pas privé ou médicalisé comme c’est devenu le cas actuellement », souligne encore Patricia Bueno.
En Afrique aussi, la mort donne lieu à de grandes cérémonies. Au Ghana, par exemple, on se souvient des morts de manière très artistique, principalement à travers des cercueils fantaisistes sculptés à l’effigie de la vie ou du métier du défunt. Ces cérémonies, souvent perçues comme des fêtes, incluent des rites spécifiques comme les porteurs des cercueils dansants et des photographies idéalisées du défunt pour symboliser un passage joyeux vers l’au-delà. Et même s’il dit bien que « nous devons raconter les histoires des défunts pour préserver leur mémoire, parce que l’amour cherche à durer », Monseigneur Julien Kaboré, le représentant du Pape au Ghana, a cependant invité, « le Peuple de Dieu de cette nation ouest-africaine à se méfier des pratiques culturelles qui tendent à célébrer la mort plutôt que la vie ».
Une façon de plus en plus répandue de prolonger le lien avec le défunt et de célébrer justement la vie est la création de fondations ou œuvres de bienfaisance, créées en rapport avec les passions ou engagements du défunt ; parfois en réponse à des morts brutales ou pas (maladies ou accidents) par lesquelles les proches des disparus cherchent à donner à d’autres un soutien, un rayon de soleil, une main tendue, comme un signe d’amitié et de la vie qui se perpétue, au nom de celui qui est parti. La création et la fraternisation en réponse à la finitude, notre condition la plus universelle. C’est aussi s’inscrire dans le cycle de la vie que de reconnaître le besoin d’être soutenu dans ces moments de bascule et de répondre à cette aspiration de donner avant de basculer soi-même vers l’autre rive.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 d’Émile, paru en novembre 2025.

