Transhumanisme : en quête d'immortalité
Du mage du Kremlin aux milliardaires de la Silicon Valley, une même promesse circule : vaincre la mort par la technologie. Porté par les progrès scientifiques et l’IA, le transhumanisme s’impose désormais comme un enjeu politique, éthique et philosophique majeur.
Par Ismaël El Bou-Cotterau (promo 25)
Pékin, septembre 2025. Xi jinping et Vladimir Poutine assistent à un défilé militaire. Les deux dictateurs de 72 et 73 ans, l’un en costume mao, l’autre cravaté, foulent le tapis rouge à quelques mètres de la place tian’anmen. Là où, il y a 36 ans, plus de 10 000 civils furent assassinés par le pouvoir chinois, leurs corps réduits en pâte sous les blindés. Qu’importe. Ils préfèrent dialoguer sur le temps qui passe, la pulsion de vie et l’immortalité. Éros contre Thanatos.
« À l’époque de la Seconde Guerre mondiale, les gens vivaient rarement jusqu’à 70 ans. Mais aujourd’hui, à 70 ans, vous êtes un enfant », observe Xi Jinping. « Avec le développement des biotechnologies, les organes humains peuvent être continûment transplantés. Les gens peuvent vivre de plus en plus vieux et même atteindre l’immortalité », lui rétorque Vladimir Poutine. Conclusion du président chinois : « Les prédictions disent qu’au cours de notre siècle, il y a des chances que l’on vive jusqu’à 150 ans. »
En finir avec la finitude, dernière hubris d’un pouvoir sans limites ? On connaissait le goût du chef du Kremlin pour des bains de sang issu de bois de cerf maral, un remède censé lutter contre le vieillissement. Ou bien ses espoirs quant à la création d’un institut de recherche, piloté par ses proches, pour phosphorer sur les solutions permettant la vie « éternelle ».
De l’homme augmenté à l’espoir de repousser la mort
Autant de faits qui ont remis en lumière le projet transhumaniste, conceptualisé dès la fin des années 1950 par le biologiste Julian Huxley. Il définissait le transhumain comme un « homme qui reste un homme, mais se transcende lui-même en déployant de nouveaux possibles de et pour sa nature humaine ». Des philosophes ont poursuivi le travail théorique et doctrinal sur cette question, à l’instar de Gilbert Hottois, décédé en 2019. Selon lui, la technique permet à l’homme de déployer sa puissance d’action, de se réinventer sans cesse, de s’augmenter. Le progrès des sciences, renforcé par l’IA, permettrait de ne plus penser la mort comme un destin auquel on ne peut échapper, mais comme une maladie dont il serait désormais possible de guérir.
“« La pensée transhumaniste défend une totale liberté individuelle pour le recours aux technologies, contre les souffrances psychiques, contre celles dues au vieillissement et pour davantage de bien-être. »”
« La pensée transhumaniste défend une totale liberté individuelle pour le recours aux technologies, contre les souffrances psychiques, contre celles dues au vieillissement et pour davantage de bien-être », analyse Élisabeth de Castex, docteure en science politique (promo 15). « Il n’y a pas, pour les auteurs de ce courant de pensée, de limite morale à l’ampleur de ces transformations. Tous les moyens de transformation du corps et de l’esprit sont admissibles d’emblée. Quitte à redessiner l’humain. Cela véhicule la possibilité d’un post-humain : un humain qui serait radicalement transformé par les technologies. L’humain tel que nous le connaissons ne serait alors qu’une étape dans l’évolution, peut-être même une très courte étape. »
Une palette de pratiques existe déjà, notamment aux États-Unis. Dans l’Arizona, des personnes dépensent près de 200 000 dollars pour congeler leurs corps dans de l’azote liquide à -196 °C, grâce à la fondation spécialisée en cryogénisation Alcor. Elon Musk, via sa fondation Neuralink, croit pouvoir augmenter la mémoire grâce à des implants électroniques. L’ingénieur Ray Kurzweil affirme vouloir utiliser l’IA pour copier son esprit sur un ordinateur afin de continuer à penser après la mort. Quant à Bryan Johnson, un milliardaire de la Silicon Valley, il s’injecte le sang de son fils pour repousser la mort.
Transhumanisme ou sous-humanisme ?
Certains des apôtres de la nébuleuse transhumaniste épousent des théories libertariennes. C’est le cas de Peter Thiel, fondateur de PayPal et de Palantir, soutien de Donald Trump. Dans L’Éducation d’un libertarien, il écrit : « Je m’érige contre l’idéologie de l’inévitabilité de la mort de chaque individu. » Et enchaîne : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. » Mais, comme le souligne Élisabeth de Castex, le transhumanisme est traversé par une pluralité de lignes politiques : « Le courant d’origine revendique ses racines libertariennes, alors que le courant “social-démocrate”, théorisé par James Hughes dans Citizen Cyborg, en 2004, entend mettre l’accent sur l’équité, l’égalité d’accès aux nouvelles technologies d’amélioration du corps humain et le renforcement de l’État-providence. L’Association française transhumaniste se rattache à ce dernier courant. »
“« Je m’érige contre l’idéologie de l’inévitabilité de la mort de chaque individu (…) Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »”
Tout le monde ne souscrit pas à ces visions positivistes. Le transhumanisme charrie en effet son lot de scénarios apocalyptiques, où émergent des sociétés totalitaires et inégalitaires, dans lesquelles la technique sert d’appui à un pouvoir tentaculaire. « Le transhumanisme risque d’être un sous-humanisme. Si la planète va vers des catastrophes, il se réduira à une élite de super-puissants qui se rassembleront dans des lieux refuges en Australie ou au Tibet, protégés par des policiers surarmés », avertit le philosophe et sociologue Edgar Morin interrogé par Le Point.
Le dessein transhumaniste serait-il avant tout un individualisme décuplé ? « L’individu est entièrement tourné vers lui-même, vers l’amélioration de ses capacités individuelles pour davantage de bien-être », décrit Élisabeth de Castex, qui pointe plusieurs dérives possibles, comme « ne plus savoir quelles valeurs communes il est souhaitable d’attacher à l’humanité, à l’humain, à la communauté des humains puisque, pour les transhumanistes, l’humain se dissout dans un relativisme absolu ». « Au moment de légiférer sur la durée maximale du développement d’un embryon en laboratoire, sur l’implantation de cellules souches neuronales humaines dans des cerveaux de rats, ou encore sur l’encadrement des pratiques de ciseaux génétiques, la réflexion politique sur ces sujets est indispensable. Les auteurs transhumanistes entendent en faire l’économie », insiste-t-elle.
Cette vision d’une immortalité centrée sur l’individu s’inscrit à rebours de celle des philosophes de la Grèce antique. Dans La Condition de l’homme moderne, Hannah Arendt explique ainsi que, pour les Grecs, l’immortalité ne réside pas dans la personne elle-même, mais dans les traces qu’elle laisse dans le monde à travers ses actions, ses œuvres. Plus encore, l’utopie transhumaniste parachèverait, selon certains, une dérive scientiste. Un risque déjà observé par Freud dans Le Malaise dans la civilisation. Selon l’inventeur de la psychanalyse, les souffrances du sujet ne peuvent se dissoudre dans un progrès technique radical. Il souligne que la destruction, les guerres, la haine et l’agressivité – autant d’avatars de la pulsion de mort – ne cessent de revenir dans l’histoire, de telle sorte que l’homme a la capacité de s’autodétruire.
« On peut également interpréter le transhumanisme à partir de ce que Lacan développe dans les années 1960 dans sa réflexion sur l’éthique, lorsqu’il définit ce qu’il appelle le “discours de la science” – non pas toute pratique scientifique, mais le discours de la science comme un savoir faisant emprise sur le réel (…) et qui ne veut rien savoir de la pulsion de mort ni des conséquences de son invention », note Clotilde Leguil, philosophe et psychanalyste. L’autrice de L’Ère du toxique développe : « Le discours transhumaniste promet un dépassement de la finitude et fait dis- paraître le sujet de la parole, du désir, le sujet qui a une histoire singulière. Il propose finalement de transformer l’humanité en une formule, jusqu’à la dissoudre. À la place s’instaure un rapport au corps dénué d’histoire, mais augmenté et pris dans la logique du progrès technologique (…) Il est très peu question de ce qu’un sujet pourrait dire de lui- même, de son histoire, de la rencontre, de l’amour. C’est un univers silencieux, qui abolit la valeur de la parole. »
“« Le discours transhumaniste promet un dépassement de la finitude et fait disparaître le sujet de la parole, du désir... Il propose finalement de transformer l’humanité en une formule, jusqu’à la dissoudre. »
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Reste une interrogation : faut-il céder à ces mirages qui battent en brèche l’idée même de finitude, alors que c’est peut-être la conscience de notre mort prochaine qui nous pousse à exister comme des sujets doués de libre arbitre et d’une puissance d’agir ?
« Du point de vue psychanalytique, la question du désir s’adosse au rapport à la finitude. Le désir suppose l’acceptation d’un manque, d’une perte, à laquelle le sujet répond par un acte. Le désir donne un sens à l’existence, permet de persévérer dans l’être. Ce qui est inquiétant dans le discours transhumaniste, c’est que, en prétendant supprimer le rapport au manque et à la perte, il ne laisse plus de place à ce qui permet au désir de se déployer », conclut Clotilde Leguil.
Nous ne sommes donc pas des cyborgs lancés dans des projets chimériques ; nous demeurons, pour reprendre l’expression de Martin Heidegger, des « êtres-pour-la-mort ».
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

