Julien Bitoun, entre blues et métal
Musicien, en groupe ou en solo, vendeur d’instruments, journaliste, enseignant et conférencier, Julien Bitoun (promo 07) voue sa vie à la guitare. Portrait.
Par Thomas Arrivé
Guitariste habitué des riffs métalleux, il s’est installé l’année dernière dans une petite rue calme de Tours, en famille, à deux pas d’un charmant jardin public. Comment peut-on vivre de la musique loin de la capitale et de ses nuits blanches ?
« J’avais déjà quitté Paris en 2021, répond Julien Bitoun. Je vivais à Souppes-sur-Loing, dans le 77. Je n’ai jamais été mondain. Je ne bois pas. » S’il a quitté Paris, c’est même – en partie – pour échapper à un voisin bruyant : lui, qui possède une vingtaine de guitares, s’exerce jusqu’à deux heures par jour « mais seulement en journée et généralement unplugged ».
27 000 abonnés sur YouTube
Une grande partie des musiciens avec lesquels il a joué depuis Sciences Po n’ont pas persévéré. L’un de ses meilleurs amis, joueur d’harmonica rencontré en 3A (le stage de troisième année à l’étranger de Sciences Po) à Londres, est aujourd’hui avocat au Luxembourg. Julien, lui, a tissé lentement un réseau qui lui permet de vivre de sa passion, dans différentes fonctions, aidé en cela par le capital sympathie qu’il inspire et la science de la guitare qu’on lui reconnaît volontiers : « Généralement, on vient me chercher. Le contraire n’est jamais très efficace : si c’est toi qui es trop en demande, ça ne fonctionne pas. »
Son réseau est d’abord celui des spécialistes de la guitare. Vendeur pendant sa jeunesse dans plusieurs commerces, à Paris et en banlieue, il est maintenant apprécié d’un public d’experts, avec 27 000 abonnés sur sa chaîne YouTube : les fabricants le sollicitent pour tester dans ses vidéos différents modèles. « Mais je vais au-delà : je raconte l’histoire de l’instrument, je le resitue dans son contexte. »
Journaliste à Guitar Part, puis Guitare Xtreme, il figure aussi en librairie, avec des titres références. En français et en anglais : car il traduit parfois ses propres textes, ou bien publie seulement en anglais. On peut citer, au rayon beaux livres, Les Paul - 70 Years : The Definitive History of Rock’s Greatest Guitar, ou encore un Legendary Guitars, paru à l’automne dernier.
Son expertise est encore requise comme conférencier, qu’il s’agisse de présenter une projection du biopic sur Bruce Springsteen dans un cinéma ou de parler des Who au milieu d’une élégante soirée dédiée à la dégustation de vin. L’un de ses employeurs réguliers est la société Sonorium, qui propose aux entreprises ou au grand public de découvrir des albums culte : chaque fois, l’écoute est précédée d’une savante présentation par Julien. La société a été lancée par une alumna, Mélanie Arrès, rencontrée pendant les cours sur l’histoire du rock qu’il donnait à Sciences Po. Étudiant, il partageait déjà son savoir avec ses condisciples via le Bureau des arts : diplômé, il a poursuivi plusieurs années comme enseignant rue Saint-Guillaume.
Inspiré par AC/DC et les Beatles
Et la pratique ? « J’ai joué toute ma vie. Parfois derrière des interprètes, comme Arno Santamaria ou Lena Ka. Parfois pour mon propre compte. J’ai eu un groupe de métal, Absolute. Et un groupe de blues, Testostérone. J’ai arrêté il y a un an avec Julien Bitoun & the Angels. Mon dernier album est signé de mon seul nom. » Quand on lui demande quelles sont les références qui l’inspirent, il cite « AC/DC, les Beatles, Tom Petty, Queens of the Stone Age, mais aussi Neil Young, St. Vincent et beaucoup d’autres ».
Pour lui, un bon morceau, c’est avant tout une bonne chanson. Julien n’est pas seulement instrumentiste : il écrit et il chante. Sa préférence va à l’anglais. Son habitude, comme journaliste, de lire et d’écrire dans cette langue (« la culture dans ce domaine est essentiellement anglo-saxonne ») lui a permis de fonctionner ainsi. Privilégie-t-il le sens ou la sonorité ? « Le sens », répond-il sans ambages. Ses textes parlent-ils donc de sexe, comme AC/DC, ou de poésie surréaliste, comme les Beatles ? « Non, rit-il. J’écris par exemple sur la parentalité, que j’ai découverte il y a sept ans. Ou sur le trouble bipolaire qu’on m’a diagnostiqué depuis peu : c’est justement le titre de mon dernier album, Bipolar Music. » On peut découvrir quatre titres de ce disque, en streaming, gratuitement. Le reste est à la vente, en version numérique ou en vinyle.
Le rock loin des clichés
Il ne défendra pas cet album par une longue tournée de concerts (une dizaine de dates seulement sont prévues), attaché qu’il est à sa vie de famille : définitivement, Julien échappe aux clichés du rock. Mais le rock lui-même échappe désormais aux clichés du rock, comme le confesse Julien avec grande modestie : « Je suis conscient que c’est aujourd’hui une musique muséale, institutionnalisée, un truc de boomers. Alors je suis très précautionneux. Par exemple, j’essaie d’écouter les nouveaux artistes, ceux qui s’efforcent de garder cette musique vivante et dangereuse. » La nouvelle génération, ce peut être, en l’occurrence, de jeunes rockers, ou bien des artistes avec une autre étiquette : « De toute façon, les barrières n’ont pas une grande légitimité. J’ai rencontré un rappeur comme Orelsan, que j’admire depuis longtemps. Le rap vient du funk, qui vient lui-même du blues. C’est la même famille. »
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

