Robin Ormond : un jeune prodige au théâtre de l'Odéon

Robin Ormond : un jeune prodige au théâtre de l'Odéon

Actuellement à l’affiche du théâtre de l’Odéon, Les Trois Sœurs, pièce phare d’Anton Tchekhov, réécrite et mise en scène par Simon Stone, divise la critique. Cette version très contemporaine est également le fruit du travail d’un Sciences Po : Robin Ormond. À 24 ans, cet étudiant en master communication est assistant du metteur en scène ; il a accompagné Simon Stone dans la création de la pièce, de Bâle à Paris, mais a aussi entièrement traduit le texte de l'anglais vers le français.Émile est parti à la rencontre de ce Sciences Po au parcours atypique : élève le jour, dans les coulisses des théâtres la nuit. Il nous a parlé de sa dévorante passion pour le théâtre, des Trois Sœurs, de ses projets futurs, mais aussi de sa vie entre la rue Saint-Guillaume et les planches…

Robin Ormond (DR)

Robin Ormond (DR)


Bio express

Robin Ormond, 24 ans, est actuellement élève en master de communication à Sciences Po, et assistant metteur en scène et collaborateur artistique de Simon Stone et du Theater Basel en Suisse. Originaire de Strasbourg, il a été étudiant sur le campus franco-allemand de Sciences Po à Nancy de 2011 à 2013. Il a aidé à la mise en scène d’une quinzaine de pièces au Schauspielhaus de Vienne, puis au Theater Basel, avant de rencontrer Simon Stone.


Comment est née votre passion pour le théâtre ?

C’est d’abord le cinéma qui m’a plu. À Strasbourg, j’allais souvent à l’Odyssée, qui projetait, par exemple, des films d’Hitchcock. À 7 ou 8 ans, je me rappelle avoir vu Les Oiseaux et je me suis demandé comment il était possible d’être poussé au fond de son siège par un film. Plus tard, j’ai participé à un atelier théâtre au collège. Nous devions écrire une pièce ensemble, puis la jouer, et j’ai trouvé ça très agréable. Au lycée, j’ai suivi l’option théâtre, où les comédiens de la troupe permanente du Théâtre national de Strasbourg nous donnaient des cours de jeu pendant la moitié de la semaine. J’ai adoré jouer et j’en ai profité pour assister à beaucoup de spectacles à Strasbourg.

Et quand faîtes-vous vos premiers pas dans le monde de la dramaturgie ?

Après le lycée, je ne me voyais pas me lancer tout de suite dans le théâtre, j’ai donc rejoint le campus franco-allemand de Sciences Po à Nancy, en indiquant que je voulais faire de la diplomatie, ce qui n’était pas du tout le cas (rires). Ça s’annonçait pénible car je ne pensais pas réussir à faire beaucoup de théâtre mais, finalement, j’ai rejoint un projet collectif de théâtre. J’ai joué dans la pièce qu’ils ont montée en première année, puis j’ai mis en scène celle de la deuxième année – Tourista de Marius von Mayenburg, un texte très contemporain avec beaucoup de personnages. Cette pièce a été intégrée au festival de dramaturgie allemande du Théâtre de la Manufacture de Nancy, et elle a très bien marché. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré le directeur du Schauspielhaus de Vienne. Alors que je n’arriverais pas à trouver de stage dans un théâtre pour ma troisièmeme année à l’étranger, il m’a proposé de travailler à Vienne pendant un an, en tant que stagiaire à la mise en scène. J’ai pu travailler sur sept ou huit pièces, c’était assez intense. Ensuite, je me suis installé à Paris pour commencer mon master de communication à Sciences Po.

Comment êtes-vous devenu l’assistant de Simon Stone pour son adaptation des Trois Sœurs ?

Pendant les vacances, je suis retourné à Vienne travailler sur une pièce qui s’appelait Edouard II, et je suis passé du statut de stagiaire à celui d’assistant du metteur en scène. Lorsque le directeur du Schauspielhaus de Vienne a été nommé directeur du Theater Basel, il m’a proposé un poste d’assistant-metteur en scène. J’ai fait une année de césure là-bas, j’ai travaillé pour différents metteurs en scène, dont Simon Stone. Je découvrais son travail à Bâle, et ça m’a énormément plu. J’ai donc demandé à être son assistant, et il a tout de suite accepté. J’ai prolongé ma césure d’un an car c’était un moment charnière : si ça marchait avec lui, j’allais continuer dans ce domaine.

J’ai alors travaillé sur Les Trois Sœurs, la version allemande de Simon Stone, montée au théâtre de Bâle. J’appréciais mon travail avec les autres metteurs en scène, mais là c’était ma première « grosse » pièce, et la première fois où ça me plaisait autant. Nous nous entendions très bien, j’apprenais énormément de chose, et par la force des choses Simon Stone est un peu devenu mon grand frère.

Alors que je m’apprêtais à revenir à Paris pour faire ma deuxième année de master, Simon Stone m’a proposé de travailler sur la version française des Trois Sœurs, au Théâtre de l’Odéon, et forcément j’ai accepté.

Quel est votre rôle dans la mise en scène de la pièce Les Trois Sœurs ?

Concrètement, j’ai assisté aux castings et je suis là à toutes les répétitions, aux côtés de Simon Stone, le metteur en scène. Au quotidien, je prends des notes, puis je les envoie par mail aux acteurs. Quelques fois, s'il m'arrivait de devoir m'occuper seul d'une répétition, je faisais moi-même répéter les acteurs, c’était d’ailleurs assez étrange de diriger de grands comédiens comme Amira Casar ou Frédéric Pierrot. Des gens que j’avais vus dans des films, qui m’avaient donné envie de faire du théâtre. Ça a été un peu surréaliste de faire ça à l’âge de 24 ans… 

Simon Stone m’a aussi fait confiance pour que je fasse la traduction de sa pièce, de A à Z, de l’allemand au français, c’était une grande première pour moi. Je l’ai fait en 4 jours, en Suisse, entre deux répétitions, juste après notre retour de Paris, où le théâtre de l’Odéon avait proposé à Simon de faire traduire la pièce, mais il leur a dit que je pouvais le faire.

Et quel est le concept de cette pièce ?

Simon Stone a repris la trame de la pièce de Tchekhov Les Trois Sœurs – les personnages, l’histoire, les sujets abordés dans les dialogues – mais en réécrivant le texte, en l’adaptant au monde et au langage d'aujourd’hui.

Le décor est aussi très original : c’est une vraie maison dans laquelle tout fonctionne, l’eau, les toilettes, la télévision, etc. Tous les acteurs sont en permanence dans cette maison, qui tourne sur elle-même comme un carrousel, et qui est entourée de vitres. La voix des acteurs est renforcée par des micros, du coup la relation avec le public est complètement autre. Ils ne jouent pas de la même manière, ils ne s’adressent pas directement au public mais ont surtout des interactions entre eux, cela devient très intime et très fin, parce qu’ils ne forcent pas leur voix pour être entendus par le spectateur tout en haut, au troisième rang. C’est assez intense à construire puisque, visuellement, c’est très cinématographique. Pour arriver à un tel résultat, le travail en amont est considérable.

Décor des Trois Soeurs au théâtre de l'Odéon Photo Thierry Depagne

Décor des Trois Soeurs au théâtre de l'Odéon

Photo Thierry Depagne

Les critiques de la presse sont divisées sur cette pièce : ceux qui adorent cette adaptation de Tchekhov et saluent la prestation, et ceux qui estiment que cela n’a plus rien à voir avec Les Trois Sœurs. Vous qui avez tant travaillé sur la pièce, comment accueillez-vous ces retours ?

Pour être honnête, je m’attendais à pire ! Réécrire une telle pièce, dans un théâtre comme l’Odéon, c’est osé. Pourtant, la langue du spectacle est une langue qu’on entend tout le temps. Certaines critiques disent : « c’est trop banal, ça ne marche pas du tout, pourquoi est-ce aussi vulgaire, pourquoi disent-ils autant ‘putain’, pourquoi est-ce qu’on les voit aux toilettes ? »… En réalité, c’est ce que faisait Tchekhov. Quand il commence une pièce avec Olga qui commence à parler de ses rides, ce n’est pas poétique du tout. Bien sûr, Simon Stone a ajouté son style d’écriture mais ce n’est pas une trahison de la pièce. La trame, les enjeux sont là. Ils sont juste actualisés. Ce qui choque aussi certaines personnes, par exemple, c’est que Simon Stone ait fait d’Olga une lesbienne. Pourquoi cela serait-il choquant ? Ce n’est pas une provocation, c’est simplement quelque chose que l’on pourrait vivre aujourd’hui…

La vigueur de certaines critiques ne tient-elle pas au fait que Simon Stone se soit attaqué à un véritable classique du théâtre, une figure presque intouchable ?

Je comprends qu’il y ait un amour pour ces textes-là, qui sont magnifiques. Je suis moi-même fan de ces mises en scène qui vont prendre des textes anciens, plus du tout d’actualité, et qui nous montrent à quel point c’est contemporain. Mais là c’est un autre choix, on parle d’un metteur en scène qui réécrit une pièce. C’est une nouvelle version, ce n’est pas « modifier » Tchekhov. C’est une nouvelle pièce : Les Trois Sœurs de Simon Stone, avec pour base le travail de Tchekhov. Ce qui est dur à accepter, je crois, c’est le fait que ça devienne hyper prosaïque. On ressent une espèce de malaise en regardant tout ce qu’il se passe dans une maison, je peux comprendre que ça mette mal à l’aise. Après, si on veut juste lire le texte, on peut rester chez soi…

Comment arrivez-vous à gérer Sciences Po et votre travail sur Les Trois Soeurs ?

On a eu deux semaines de répétitions en juin, puis trois semaines précédant la première, le 10 novembre. J’ai peu dormi à ce moment-là et j’ai raté quelques cours. Le matin, j’allais à Sciences Po, l’après-midi et le soir en répétition. Et après les répétitions, je faisais mon travail pour Sciences Po, et je dormais quand je pouvais. L’administration de Science Po est au courant. Ils ont compris que je ne partais pas en vacances, que c’était un vrai travail à côté, à plein temps, en plus des cours.

Pourquoi avoir continué de suivre les cours à Sciences Po ?

Dès que je suis arrivé en master de communication, je savais que ce n’était pas exactement ce qui me correspondait. Mais ça m’intéressait quand même, et je savais que Sciences Po m’aurait manqué. Pendant les deux années passées à Bâle, j’ai réalisé que j’avais encore des choses à apprendre. De plus, il y a des cours très concrets, comme ceux de Brice Teinturier qui remettent un peu les pieds sur Terre. De faire autre chose, de voir des gens qui ne font pas de théâtre, qui ont d’autres sujets de conversation, ça me permet de garder le contact avec le monde.

Jouer ne vous manque pas ?

Pour le moment, je n’ai pas envie de jouer. La mise en scène me plait plus. Pour moi, c’est quelque chose qui a marché beaucoup plus immédiatement que le jeu, même si j’ai énormément appris grâce au jeu. D’ailleurs, quand on travaille avec des metteurs en scène, on sent clairement la différence entre ceux qui savent jouer ou pas, même si on peut mettre en scène des trucs géniaux sans avoir jamais mis un pied sur un plateau. Mais je crois que les comédiens se sentent davantage compris lorsqu’ils sont dirigés par quelqu’un qui sait ce qu’il se passe dans leur tête quand ils sont sur scène.

Maintenant, je sais que mettre en scène c’est ce que je veux faire plus tard. En mars-avril, nous devrions reprendre une pièce que j’ai mise en scène au théâtre de Bâle, le monologue de Bernard-Marie Koltès La nuit juste avant les forêts. J’ai choisi de faire déambuler le public dans les rues de Bâle, ils suivent l’acteur qui a un micro caché dans les cheveux.  Nous avons mis la pièce en pause parce que c’est l’hiver et qu’il fait trop froid pour pouvoir continuer à le jouer dans la rue. En attendant, je vais travailler avec Simon Stone sur sa nouvelle pièce à Vienne, et continuer à écrire quelque chose que je prépare depuis un moment…

Die Nacht Kurz Vor Den Wäldern (La nuit juste avant les forêts), mis en scène par Robin Ormond Photo Kim Culetto

Die Nacht Kurz Vor Den Wäldern (La nuit juste avant les forêts), mis en scène par Robin Ormond

Photo Kim Culetto

Vous avez réussi à gérer vos études et votre passion de concert. Quels conseils donner aux étudiants de Sciences Po ?

Lorsqu’on a une passion, quelque chose qui nous paraît indispensable pour respirer, il ne faut rien lâcher. Il faut avant tout s’organiser et c’est tout à fait faisable. Bien sûr, il y a des sacrifices à faire, notamment au niveau de la vie sociale. Mais je pense qu’on a une grande chance en étant à Sciences Po, c’est quand même l’une des rares écoles en France où on peut dire aux professeurs, aux directeurs de master que l’on a une passion et ils comprennent qu’on peut être capable de mener les deux en parallèle.

Propos recueillis par Maïna Marjany, Alix Fontaine, Alexandra Slon et Nesma Merhoum

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