Débat - Christine Ockrent sur les coulisses du pouvoir saoudien

Débat - Christine Ockrent sur les coulisses du pouvoir saoudien

Les événements récents, tels l'assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, nous montrent l'importance de mieux cerner le dirigeant de l'Arabie saoudite : le prince Mohammed ben Salman, surnommé « MBS ». Le monarque affiche volontiers une image de modernité, notamment sur le statut des femmes, et de probité, avec un vaste plan anti-corruption. Mais qui se cache derrière ce prince réformateur, qui dit vouloir révolutionner son royaume « par le haut » ?

La journaliste Christine Ockrent (promo 65), invitée de la conférence d’actualité d’Émile du 19 novembre, a répondu aux questions d’Anne-Sophie Beauvais, directrice générale de Sciences Po Alumni et rédactrice en chef d’Émile. Découvrez les explications historiques, psychologiques, et biographiques sur le prince saoudien : de quoi décoder le royaume saoudien.


 Christine Ockrent et Anne-Sophie Beauvais à la conférence d’actualité d’ Émile .

Christine Ockrent et Anne-Sophie Beauvais à la conférence d’actualité d’Émile.


L’Arabie saoudite est un pays peu connu, voire mystérieux… Pourriez-vous en faire un tour d’horizon ?

Drapeau Arabie Saoudite

L’Arabie saoudite est la grande gagnante de la première crise du pétrole : elle a mis à genoux les économies occidentales de l’époque. Cet immense pays était resté jusqu’alors à l’écart des grands courants de décolonisation : à la chute de l’Empire Ottoman, il n’intéressait que peu les Britanniques, qui n’avaient que faire de ces bédouins vivant des pèlerinages à la Mecque et Médine. Mais l’Arabie saoudite possède la deuxième réserve de pétrole du monde ; elle est plus productive que le Venezuela et la Libye, tous deux en faillite, et libre de sanctions contrairement à l’Iran. Le pays garde jusqu’à aujourd’hui la main fermée sur cette industrie… et sur l’extrême richesse qu’il produit !

La population saoudienne est très jeune — elle est composée de 70% de moins de 30 ans — et traditionnellement, elle ne fait rien et ne paye rien. L’État pourvoyait en tout jusqu’à peu, exemptant les citoyens d’impôts, mais aussi de factures d’eau, d’électricité, et d’essence. Les emplois pénibles sont toujours assurés par des immigrés venus d’Asie, et les emplois à haute valeur qualifiée par des Occidentaux très bien payés. La richesse a été pompée par les générations précédentes de princes — plus de 3 000 personnes — et ils ont très peu redistribué.

 Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud (1876-1953), fondateur de l’État saoudien.

Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud (1876-1953), fondateur de l’État saoudien.

L’une des clés de l’empire saoudien est la religion. Je suis sidérée de notre perte de mémoire sur le terrorisme. Car d’où vient le berceau idéologique du djihadisme ? De l’Arabie saoudite. Cette immense région désertique fonctionne sur un partenariat noué au milieu du XVIIIᵉ entre deux familles, celle des Al Wahhab, des prédicateurs intégristes, et celle des Al Saoud. Lorsque les frères musulmans sont arrivés d’Égypte et ont construit l’Arabie saoudite contemporaine, ils ont procédé à une sorte d’hybridation avec cet islam intégriste wahhabite, formant le creuset d’Al Qaida et de l’organisation État islamique. Les livres scolaires que l’on a pu retrouver à Raqqa, capitale provisoire du « califat », reproduisaient les prêches de cet Al Wahhab du XVIIIᵉ siècle.

Qu’en est-il des alliances économiques aujourd’hui ?

Le premier partenaire commercial de l’Arabie, c’est la Chine. La Russie est à l’honneur, car elle bénéficie d’une alliance très étroite liée au pétrole. En Occident, Washington, et les Européens sont eux aussi présents.

 Le prince Mohammed ben Salman, dit  « MBS » .

Le prince Mohammed ben Salman, dit « MBS ».

Le prince Mohammed ben Salman (dit « MBS ») a annoncé qu’il allait investir dans le nucléaire, mais aussi dans le solaire et la pétrochimie. Des projets sont prévus dans l’agroalimentaire, dans des terres arables achetées dans la corne de l’Afrique. MBS achète des terres dans ce qui reste de la Somalie, et ils remontent vers l’Erythrée. Les investissements sont concentrés dans ce qui peut satisfaire, en premier lieu, la jeunesse. MBS veut convaincre Apple et Google de créer des centres de recherche en Arabie saoudite !

Aujourd’hui, certaines compagnies de taille moyenne flanchent face aux impôts causés par la « saoudisation », une mesure qui oblige les entreprises privées basées en Arabie saoudite à recruter des travailleurs saoudiens plutôt que des travailleurs étrangers. Cela a fait fuir de nombreux expatriés. L’immobilier est tombé à Riyad, des écoles ont fermé, l’école anglaise à Jedda a même dû fermer une aile. Les répercussions sont pour l’instant assez négatives, et il n’y pas encore de relève du côté saoudien. Pour pallier ce manque, MBS souhaite concentrer les bourses importantes sur des garçons et filles à très fort potentiel, qui partiront étudier dans les meilleures universités, en sachant qu’ils auront des carrières faramineuses en rentrant au pays.

Votre livre est sorti quelques jours à peine après le retentissement de l’affaire Khashoggi. Cette triste affaire est-elle révélatrice du pouvoir saoudien ?

 Christine Ockrent

Christine Ockrent

C’est même de là qu’il faut partir : l’affaire Khashoggi est révélatrice de la nature même du système pyramidal saoudien. Car l’éditorialiste Jamal Khashoggi n’est pas Albert Londres, ce qui le rend d’autant plus intéressant : il a fait tout son parcours à l’intérieur même du système saoudien. Frère musulman, d’une grande famille de Djeddah, c’est un homme brillant, repéré par la famille royale. Jamal Khashoggi s’exprime dans les oreilles des politiques américains. Il travaille avec Fox News et CNN, il écrit pour le Washington Post

Il est assassiné de manière grotesque, scandaleuse, car il est un bourdon dans les oreilles de Mohammed ben Salman. Pourtant, Khashoggi approuvait la guerre au Yémen et les réformes menées par Mohammad ben Salman, mais il critiquait les méthodes du prince : pour un pouvoir absolu, c’était déjà trop. Il est évident que le prince souhaitait que Khashoggi rentre au pays, et qu’il se taise.

Cet assassinat a soulevé une immense indignation en Occident. Mais seulement en Occident : à Moscou, on ne dit rien, et à Pékin, encore moins. Cela a créé un précipité politico-financier qui a mis la présidence Trump dans un embarras considérable : 110 milliards de contrats d’armements restent à signer, pour lesquels l’approbation du Congrès reste indispensable. L’administration à Washington va devoir se débattre dans un bourbier politique considérable, car il y a une proximité jamais atteinte, quelqu’était l’étroitesse des liens depuis la rencontre du Quincy entre Saoud et Roosevelt, entre la famille Trump et le jeune prince.

Justement, qui est MBS, ce jeune prince mystérieux ? D’un côté, il apparaît comme un progressiste qui veut transformer son pays, suivant sa « Vision 2030 pour l’Arabie saoudite » et ses nombreuses réformes présentées comme libérales. De l’autre, il semble être un monstre, commettant des faits aussi abominables que l’assassinat de Khashoggi.

Mohammed ben Salman, ce jeune homme de 32 ans, très grand, très massif, assez beau, très à l’aise, a expliqué il y a peu à son peuple qu’il fallait sortir du pétrole. Qu’il fallait diversifier l’économie saoudienne, la « saoudiser », en créant de l’emploi pour tous ces jeunes qui tournent en rond et risquent de dériver vers un islam fanatique. La culture saoudienne a asphyxié toute cette nouvelle génération avide d’Occident, de réseaux sociaux, de ce que tous ces jeunes américanisés ont envie de consommer. C’est ce qu’il leur propose, avec par exemple son projet de parc d’attractions, dont la superficie devrait être six fois plus grande que le Disneyland de Floride ! 

À travers la démesurée et très chère « Vision 2030 », ce jeune prince exprime le rêve d’une Arabie heureuse et d’un islam modéré. Personne n’a jamais su ce que cela voulait dire, et surtout pas dans cette partie du monde. Mais MBS a compris qu’il devait vendre cette vision-là de l’Arabie. La « Vision 2030 » met les Saoudiens au travail, mais dans des boulots qui les font rêver, dans la fintech par exemple : dans une société sans espace politique, l’Arabie saoudite est l’un des pays les plus connectés au monde.

Nous autres Occidentaux, nous faisons toujours la même erreur. Nous l’avons fait à propos de la Chine aussi : nous pensons que des réformes libérales, progressistes, créent un espace politique, un processus démocratique. Mais non ! Comment réformer un pays archaïque, où tout est géré par des rapports de force, avec la dynastie d’un côté et la religion de l’autre ?

« Nous faisons une erreur en pensant que des réformes libérales créent un espace politique, un processus démocratique. »
— Christine Ockrent

En 2017, une semaine après les annonces de réforme économiques, le pouvoir emprisonne les 320 personnes les plus riches du royaume, accusées de corruption, entre les murs du Ritz-Carlton. Les Saoudiens, et surtout les jeunes, sont satisfaits : enfermer ces princes qui font semblant de se répandre en dévotion, et que l’on voit vivre entre Saint-Tropez, Londres et les Bahamas, rend ce jeune prince très populaire. 

Il annonce une autre grande réforme, celle sur le droit des femmes à conduire. Mais voilà que le jour même où ces Saoudiennes ont le droit de tenir un volant, des militantes féministes se retrouvent en prison… Le lendemain, quelques religieux conservateurs, qui avaient annoncé la fin du monde après cette réforme, se retrouvent en prison également ! Depuis un an, le pouvoir a adopté ce mouvement de balancier. Plus de 3 000 personnes ont été ainsi incarcérées ; les progressistes, quelques intellectuels, des religieux...

Vous avez un système où il y a ce peu d’élasticité, voulu ainsi en haut, par un pouvoir qui réfute le fait que ses réformes soient imposées par l’Occident, ou que les militants qui réclament ces changements y soient pour quoi que ce soit. « Le changement, c’est moi ! », clame MBS.

En lui, on voit une incarnation du pouvoir qui correspond à la création d’un nationalisme. Et c’est un phénomène très étrange : des experts qui passent leur vie à s’interroger sur cette partie du monde m’ont dit que les Saoudiens ne se définissaient pas principalement comme tels. « Nous sommes musulmans, puis Arabes, puis Saoudiens », disent-ils.  Avec ce prince, qui incarne un souffle d’oxygène — mais pas un espace politique —, les Saoudiens ont la possibilité d’écouter de la musique, d’aller au cinéma, ils constatent la disparition de la police religieuse dans les centres commerciaux, et surtout les femmes ont un peu d’espace… Pas étonnant que tous les jeunes idolâtrent ce nouveau prince !

L’affaire Khashoggi peut-elle porter un coup mortel au prince?

Je ne crois pas. La vraie révolution a été accomplie en 2015 par le roi Salmane, le père de Mohammed. En Arabie saoudite, le pouvoir passe traditionnellement de frère en frère, ce qui explique pourquoi on voyait des vieillards cacochymes dont on ne pouvait garantir le niveau physique et intellectuel. En 2015, le vieux roi décide qu’il y a trop de corruption : il déclenche ainsi la vraie révolution. Elle est monarchique et elle dit : je ne passe pas le pouvoir à mon plus jeune frère, je choisis un prince héritier. Mohammed, alors surnommé la « canne de son père », est le fils préféré, mais pas aîné. Et c’est celui qui n’est pas occidentalisé du tout ! Parmi les fils de Salmane, l’un est diplômé d’Oxford en sciences politiques, l’autre a été le premier spationaute arabe dans les années 1980 ! Mohammed, lui, a étudié le droit à l’université de Riyad ; autrement dit, il a étudié le Coran.

« MBS reste un jeune prince très populaire, et le monde arabe le soutient. »
— Christine Ockrent

Aujourd’hui, même après cette affaire d’assassinat, le vieux roi ne peut tout simplement pas dire, « pardonnez-moi, je me suis trompé de fils » ! MBS reste un jeune prince très populaire, et le monde arabe le soutient, d’autant que l’Égypte vit entièrement aux crochets de l’Arabie saoudite, et la Jordanie en partie. Il me semble que le prince ne va pas trébucher : s’il surmonte cet horrible événement, il va peut-être rester au pouvoir pendant 50 ans. Il ne faut pas croire que cet assassinat bouscule les Saoudiens ! Ce prince incarne l’espoir d’une jeunesse qui aurait pu se rebeller, et il continuera à l’incarner s’il continue à abaisser le niveau d’asphyxie de cette société.


Revoir la conférence dans son intégralité :


l’ouvrage de Christine Ockrent

La journaliste retrace l’ascension éclair de cet iconoclaste propulsé au pouvoir à 32 ans. Elle décrit ainsi une révolution « par le haut », passant par une réduction de la dépendance au pétrole du pays, un changement de statut de la femme ou encore un vaste plan anti-corruption.

Ce livre est le fruit d’un riche travail d’enquête de la journaliste Christine Ockrent, auteur de nombreux ouvrages tels que Les Oligarques, le système Poutine (2014) et Clinton/Trump, l’Amérique en colère (2016). Dans ce nouvel opus, elle s’attèle à décrypter les méthodes radicales de Mohammed ben Salman, dit MBS.

Le prince mystère de l’Arabie, Mohammed ben Salman, les mirages du pouvoir absolu, Christine Ockrent (promo 65), Éditions Robert Laffont, 288 pages, 20 euros


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