Interview - Anne-Sophie Beauvais : "Macron ose faire bouger les modèles"

Interview - Anne-Sophie Beauvais : "Macron ose faire bouger les modèles"

Anne-Sophie Beauvais était dans la même promotion (2001) qu'Emmanuel Macron. Dans un entretien au Figaro, elle revient sur le livre qu'elle vient de publier (5 avril) On s'était dit rendez-vous dans vingt ans (Plon), qui ne manque pas d'anecdotes sur le jeune homme brillant, «déjà hors-sol». Anne-Sophie Beauvais décortique les éléments qui, à Sciences Po, ont contribué à forger la matrice intellectuelle du jeune président d'aujourd'hui: l'Europe, la mondialisation, le libéralisme… L'ancienne conseillère de Valérie Pécresse brosse surtout le portrait de cette génération, aujourd'hui en vue: Gaspard Gantzer, Matthias Fekl, Natacha Polony, Florian Zeller, Mathieu Laine…

 Anne-Sophie Beauvais (crédit : Manuel Braun)

Anne-Sophie Beauvais (crédit : Manuel Braun)

LE FIGARO. - À Sciences Po, en quoi pouvait-on déjà dire qu'Emmanuel Macron irait loin?

Anne-Sophie BEAUVAIS. - Emmanuel Macron était un élève très brillant, doté d'une pensée originale qu'il n'hésitait pas à exprimer en cours. Qu'il irait loin, c'était certain. Qu'il irait en revanche en politique, rien ne le laissait penser. Emmanuel Macron n'a pas fait partie de ces élèves déjà très engagés en politique à Sciences Po, qui ont d'ailleurs eu des responsabilités très vite après leur diplôme, comme Matthias Fekl, Najat Vallaud-Belkacem ou encore Rama Yade et Maël de Calan.

Compte tenu de la relation amoureuse qu'il vivait avec son ancienne professeur de français, de 24 ans son aînée, devenue depuis son épouse, comment se comportait-il?

Sa vie était différente de celle des jeunes de son âge, c'est une évidence. Plus secrète, plus sérieuse aussi d'une certaine façon, moins tournée vers la légèreté et les plaisirs estudiantins.

Les décisions du président sont-elles marquées par son passage à Sciences Po?

En voyant Emmanuel Macron arriver à l'Élysée, j'ai l'impression que toutes les idées dans lesquelles nous avons baigné à Sciences Po ont pris le pouvoir avec lui. Les personnalités qui représentaient l'avenir s'appelaient Dominique Strauss-Kahn - qui nous enseignait d'ailleurs l'économie - ou encore Tony Blair, Bill Clinton. C'était cette «deuxième gauche», comme on l'appelait à l'époque, plus libérale, plus européenne… C'est un peu comme si la strauss-kahnie de ces années-là avait mué en macronie. D'ailleurs, dans le premier cercle de fidèles qui ont rejoint Macron - Benjamin Griveaux en tête - on retrouve ceux que j'ai vus, à Sciences Po, s'engager auprès de Dominique Strauss-Kahn dans son think tank qui s'appelait, alors, À gauche en Europe.

Finalement, Macron est un libéral, de droite, de gauche ou girondin?

La «deuxième gauche» de l'époque n'était-elle pas en réalité la nouvelle droite? C'est un peu la même question qui se pose aujourd'hui. Pour moi, Emmanuel Macron est un vrai libéral, parce qu'il a plus de facilité à penser la société comme une somme d'individus qui doivent être responsables de leur avenir, que comme un collectif, un «vivre ensemble», dont l'État a la charge. Je pense que c'est d'ailleurs pour cela qu'il a du mal à se positionner clairement sur des sujets comme la laïcité.

Pour un libéral, sa façon de gouverner n'est-elle pas trop verticale?

Il appartient à la génération «charnière» des quadragénaires: nous avons connu la verticalité de l'ancien monde, avec ses hiérarchies et ses valeurs, mais nous avons aussi vu arriver les premiers avatars du nouveau monde, avec toutes ses mutations technologiques, économiques, politiques… Le «en même temps» est presque intrinsèque à notre génération. Loin d'avoir été un handicap, cela a contribué à sa réussite: comprendre les deux mondes, et savoir prendre le meilleur de l'un et de l'autre. Et maintenant qu'il gouverne, cela lui donne cette posture, il est vrai paradoxale, d'un libéral-autoritaire.

La «génération 68», dites-vous, a asphyxié les générations suivantes. Pourquoi le présidenta-t-il semblé vouloir commémorer cette date?

C'est vrai que ma génération en veut beaucoup à celle de 68, pour ne pas avoir pensé à ce qu'elle laisserait en héritage à ses propres enfants. Emmanuel Macron est très lucide sur ce sujet. Mon hypothèse est celle d'une double habilité politique: d'une part, avec cette commémoration, il rappelait que les événements de Mai 68 avaient contribué à déverrouiller la société française, dans un sens plus libéral, mais il renvoyait aussi à l'histoire, c'est-à-dire à un passé révolu, tous les acteurs de 68, et avec eux la génération des baby-boomers.

Le président doit faire face à une crise sociale conjuguée à des attentats terroristes. Est-il l'homme de la situation?

Sur le plan social, tous les dispositifs publics ont été pensés pour la période des Trente Glorieuses, et font aujourd'hui porter sur la tête des Français un endettement colossal. Emmanuel Macron ose faire bouger les modèles, ce que les générations du dessus n'avaient pas fait. Quant au bilan tragique des attentats de l'Aude, Emmanuel Macron a osé pointer l'«hydre islamiste». Ajoutera-t-il la volonté politique de la combattre? Il ne sera l'homme de la situation qu'à cette condition.

L'interview en version longue est à retrouver sur le site du Figaro

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