Brésil : Un chaos nommé Bolsonaro ?

Brésil : Un chaos nommé Bolsonaro ?

L’élection de Jair Bolsonaro à la tête de la première puissance économique et démographique du continent sud-américain questionne le fonctionnement du système démocratique au Brésil, et au-delà. Après plusieurs mandats successifs du Parti des travailleurs, de nombreuses avancées sociales et autant de scandales politico-financiers, le pays a entamé un virage idéologique à 180 degrés. Émile a interviewé Olivier Dabène, docteur en science politique et enseignant à Sciences Po, spécialiste du monde latino-américain, pour décrypter les enjeux du Brésil contemporain.

Propos recueillis par Olivier Esteban

Manifestation contre les coupes budgétaires dans l’éducation décidées par Jair Bolsonaro, Sao Paulo, le 15 mai 2019. Crédit photo : Shutterstock

Manifestation contre les coupes budgétaires dans l’éducation décidées par Jair Bolsonaro, Sao Paulo, le 15 mai 2019. Crédit photo : Shutterstock

En quoi l’élection démocratique de Jair Bolsonaro peut-elle menacer la démocratie ?

Son élection n’est pas intrinsèquement une atteinte à la démocratie dans la mesure où elle s’est déroulée de façon transparente et concurrentielle. L’atteinte à la démocratie peut avoir lieu avant ou après l’élection, mais pas le jour du scrutin puisque le système de vote électronique au Brésil est assez perfectionné et empêche toute tentative de fraude comme on peut en voir dans les pays voisins.

La campagne a été très tendue. Est-ce le signe d’une démocratie malade ?

Plutôt que « malade », j’emploierais l’expression de « démocratie dégradée » [titre d’un livre du chercheur, Amérique latine, la démocratie dégradée, éd. Complexe, 1998, NDLR]. En effet, la campagne a été plus que houleuse, avec un candidat poignardé – Bolsonaro – et un autre, Lula, emprisonné. On peut parler de politisation de la justice, car ses motifs d’incarcération sont dérisoires au regard de l’ampleur de la corruption au Brésil. Les fake news ont également marqué cette élection tout comme l’utilisation virale de WhatsApp par les équipes de Bolsonaro. Le recours à ce canal de communication relativement inédit s’explique par le système politique brésilien qui voit les plus gros partis truster les temps de parole, notamment à la télévision, média jusqu’alors roi en matière de propagande.

Comment s’organise le système politique brésilien ?

Il s’agit d’un système fédéral présidentiel à trois étages – les villes, les états et la Fédération – complété par des assemblées. La particularité du Brésil est qu’il est, de loin, le pays au monde comptant le plus de partis politiques représentés dans les assemblées. Ils sont 30 à l’heure actuelle à l’assemblée fédérale. Cela donne un paysage politique très fragmenté et des difficultés à former des majorités qui durent. On appelle cela un présidentialisme de coalition. C’est la porte ouverte à la corruption, au clientélisme et aux marchandages pour garantir la fidélité des parlementaires. Autre particularisme : les groupes parlementaires transversaux. On les appelle « les trois B » : le B de « boeuf » désignant une industrie agroalimentaire très puissante, le B de « balle » pour le lobby sécuritaire et le B de « Bible » représentant les églises évangéliques. Les trois sont conservateurs et articulent la vie politique.

Jair Bolsonaro. Crédit photo : Marcelo Camargo

Jair Bolsonaro. Crédit photo : Marcelo Camargo

Quel est le rôle des églises évangéliques dans l’exercice du pouvoir ?

Leur influence s’exerce dans plusieurs domaines, notamment la « morale », et leurs richesses sont immenses. Mais les principaux sujets sont d’ordre économique ou international, champs qui échappent encore à leur emprise. Les églises ne sont pas des faiseuses de rois et soutiennent des candidats d’orientations politiques diverses. Rappelons que le premier homme politique brésilien à s’être allié à elles par intérêt électoral n’est autre que Lula.

Quels sont les contre-pouvoirs ?

La justice en est un. Et l’ironie, c’est que le Parti des travailleurs (PT) a donné beaucoup de moyens à celle-ci pour qu’elle puisse fonctionner et cela s’est finalement retourné contre lui puisque Lula est en prison. La politisation de la justice est un vrai débat, mais nul ne peut nier les progrès réalisés par le système judiciaire brésilien.

« La côte de popularité de Bolsonaro a déjà chuté de façon historique pour un nouvel élu à la présidence. »

Concernant la corruption, peut-on parler d’un système mafieux généralisé ?

Oui, à l’échelle continentale. On peut l’expliquer par un réel souci de financement des partis politiques, notamment au Brésil. Ils n’ont pas beaucoup de militants sur lesquels compter et les campagnes électorales sont extrêmement coûteuses. Pour se financer, il y a soit le narco trafic, soit les grandes entreprises. Les lois sont en train de changer concernant l’origine des financements, mais cela prend du temps.

Trump, Poutine, Erdogan, Orbán… est-ce que l’élection de Bolsonaro s’inscrit dans cette lignée ?

En effet, c’est un peu le même schéma populiste, avec des candidats qui n’ont pas beaucoup de convictions démocratiques, mais qui gagnent des élections. Il y a un réel courant mondial conservateur – au mieux – mais il ne faut pas en exagérer la portée, car il reflète aussi, voire surtout, un rejet des partis politiques installés et parfois corrompus. Ce rejet permet l’avènement d’outsiders se basant sur des valeurs conservatrices, un électorat fortement mobilisé et une forte abstention ou un vote blanc et nul dans le cas du Brésil où le vote est obligatoire. Bolsonaro a réussi à persuader les électeurs qu’il est un outsider alors que c’est complètement faux, puisqu’il a derrière lui sept mandats parlementaires. Là où il est un outsider, c’est qu’il n’a absolument rien fait de ses prérogatives et a été un parlementaire insignifiant durant plus de 25 ans. Cela a rendu difficile l’anticipation de sa politique, car il n’y avait rien à analyser de son travail d’élu jusqu’alors. Et par conséquent, il n’était pas corruptible, car personne ne voulait corrompre un député insignifiant. Il est désormais un président manipulable, autour duquel gravitent trois groupes rivaux : un cercle ultralibéral ; un groupe d’intellectuels antimondialisation et protectionnistes peu compatibles avec les premiers ; et enfin les militaires, nombreux au gouvernement. On peut même dire qu’il existe un quatrième groupe incarné par ses fils, qui oeuvrent dans l’ombre.

« Bolsonaro a réussi à persuader les électeurs qu’il est un outsider alors que c’est complètement faux. »

Comment se déroulent ses premiers mois de présidence ?

Bolsonaro n’a pas encore fait grand-chose à vrai dire, hésitant justement entre ces différentes influences. Ses premières mesures importantes concernent l’éducation. De façon caricaturale, il baisse drastiquement les budgets des universités, notamment de sciences sociales, considérées comme des repaires de communistes. La mobilisation de la rue ne s’est pas fait attendre et l’on est peut-être au début d’un cycle de contestation important.

Où en est l’opposition au Brésil ?

Il est un peu tôt pour le savoir étant donné la fragmentation du paysage politique. Malgré son affaiblissement, les scandales et l’emprisonnement de Lula, le PT reste le principal parti d’opposition. Son problème majeur à mes yeux : il est encore complètement centré sur Lula et se concentre sur sa libération à tout prix. Aucun effort n’est fait pour imaginer une quelconque relève. Quant aux autres, ce sont des partis de coalition et non d’opposition. La seule opposition envisageable à l’heure actuelle est celle de la rue et des mouvements sociaux, notamment les étudiants, qui sont très politisés tout en rejetant les partis traditionnels. La réforme des retraites devrait également donner l’occasion aux syndicats, longtemps alliés au PT, de se faire entendre dans les mois à venir. Enfin, face aux déclarations misogynes de Bolsonaro, le mouvement féministe brésilien a trouvé là un formidable levier pour faire avancer ses idées.

« On peut imaginer que la protestation de la rue, notamment étudiante, va aller croissant et que les mouvements sociaux vont s’amplifier. »

À quoi peut-on s’attendre dans les prochains mois ?

Difficile à dire. On peut imaginer que la protestation de la rue, notamment étudiante, va aller croissant et que les mouvements sociaux vont s’amplifier. Tout dépendra de la réaction du gouvernement qui pourrait durement réprimer ces contestations et mettre le pays en état de siège. Une procédure d’impeachment paraît plus improbable, car elle trouverait par définition sa source dans une initiative parlementaire. L’autre élément qui me fait en douter réside dans le timing : la constitution brésilienne prévoit que si la destitution a lieu en début de mandat, c’est au vice-président de diriger jusqu’aux prochaines élections. Or l’opposition n’a aucun intérêt à placer le pouvoir entre les mains d’Hamilton Mourão, militaire radical s’il en est. La véritable inconnue – finalement fondamentale dans l’avenir du climat social du pays – est l’économie et le retour éventuel d’un état de croissance, en berne depuis quelques années. Malheureusement pour Bolsonaro, les indicateurs ne sont pas très optimistes et sa cote de popularité a déjà chuté de façon historique pour un nouvel élu à la présidence. L’autre point important sur lequel il sera jugé est sa capacité à combattre une criminalité dramatique qui fait du Brésil le pays le plus violent au monde parmi ceux qui ne sont pas en guerre.



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