La Hongrie d’Orbán « démocrature » démagogique

La Hongrie d’Orbán « démocrature » démagogique

En neuf années de pouvoir sans partage, Viktor Orbán est devenu une icône du national-populisme en vampirisant l’économie, les médias et le débat politique. L’ex-héraut des démocrates occidentaux séduit aujourd’hui avec un discours anti-migrants, anti-ONG et anti-Bruxelles, porté par l’euroscepticisme ambiant.

Par Joël Le Pavous

Des réfugiés syriens manifestent à la gare de Budapest-Keleti, le 4 septembre 2015. Crédit photo : Mstyslav Chernow

Des réfugiés syriens manifestent à la gare de Budapest-Keleti, le 4 septembre 2015. Crédit photo : Mstyslav Chernow

Le 16 juin 1989, Viktor Orbán, jeune dissident anticommuniste alors inconnu en Hongrie, sortait de l’anonymat en prononçant un discours vibrant exigeant sans fard le retrait des troupes soviétiques. Trente ans après son coup d’éclat annonciateur de la fin du « socialisme du goulash » coincé derrière le Rideau de fer, le chantre de l’illibéralisme, revenu au pouvoir en 2010 après un premier mandat entre 1998 et 2002, courtise Moscou jadis honnie, multiplie les clashs avec Bruxelles en dilapidant les fonds européens, repousse les migrants avec une clôture et inspire les populistes du Danube au Brésil.

Une aura, une menace

Qu’ils s’appellent Salvini, Wilders, Erdogan ou Bolsonaro, les politiciens à poigne applaudissent les diatribes anti-Bruxelles, le verbe cocardier du tribun entouré de drapeaux magyars lors de ses grandes allocutions, le travail de sape contre les ONG financées par son ex-bienfaiteur George Soros présenté comme ennemi de la nation encourageant l’immigration illégale et la foi de l’homme fort de Budapest se posant en rempart d’une civilisation chrétienne supposément menacée par le terrorisme islamiste. Une logorrhée martelée chaque jour par 500 médias publics et privés servant fidèlement Orbán.

« Viktor Orbán se voit comme une idole mais aussi comme un intermédiaire entre le monde libre et des pays comme la Russie, la Chine et la Turquie »
— Péter Krekô

« Le Fidesz construit une réalité virtuelle avec laquelle il mobilise ses adeptes. Viktor Orbán se voit comme une idole mais aussi comme un intermédiaire entre le monde libre et des pays comme la Russie, la Chine et la Turquie dont il favorise les intérêts et l’influence sous couvert de souverainisme magyar », relève le politologue Péter Krekó de l’institut de recherche hongrois Political Capital. « Il souhaite en outre être considéré comme un partenaire indépendant au sein de l’Union qui ne suit pas les règles établies mais les refonde. Orbán est devenu un symbole continental et utilise son aura comme une menace », poursuit l’analyste.

National-cynisme

Membre de l’OTAN depuis 20 ans et de l’UE depuis 15, dans le cadre de l’élargissement vers le défunt bloc de l’Est, la Hongrie d’Orbán rivalise d’activisme diplomatique, profitant de sa position géographique stratégique entre Orient et Occident. Elle conserve la sympathie de Washington malgré l’épineux cas de l’Université américaine d’Europe Centrale forcée de déménager en partie à Vienne. Incarne l’un des piliers du groupe eurosceptique de Visegrád. Commerce avec la Chine et les républiques soviétiques d’autrefois.

Pour nombre de ses partisans omettant l’emprise de l’Allemagne et des multinationales étrangères dans l’économie magyare parallèlement sous perfusion communautaire, Viktor Orbán est celui qui rendrait son indépendance à la Hongrie traumatisée par les occupants ottomans, autrichiens puis soviétiques. Un défenseur patenté de l’autonomie hongroise soldant la dette de 20 milliards d’euros, contractée auprès de l’UE, du FMI et de la Banque Mondiale par ses prédécesseurs socio-démocrates en 2008, et entretenant sa posture de chevalier « illibéral » croisant le fer contre le « diktat » de Bruxelles.

 « Dès 2010, Orbán a donné une réponse politique à la crise financière et fait assumer leurs responsabilités aux artisans de la situation. Orbán n’a pas eu peur de dire qu’il existe une crise systémique en Occident et que la Hongrie rompt avec le néolibéralisme accélérateur d’inégalités laissant la société sur le carreau. La défense des États-nations doit s’imposer face au primat de la technocratie et à l’impérialisme de l’Union Européenne rappelant l’Union soviétique qui élimina la liberté au nom d’idées politiques », clame l’historienne Mária Schmidt figurant dans le premier cercle du dirigeant danubien.

Viktor Orbán et Vladimir Poutine en 2018. Crédit photo : Kremlin

Viktor Orbán et Vladimir Poutine en 2018. Crédit photo : Kremlin

Orbán ne ressuscite pas l’URSS, mais lie le futur de l’unique centrale nucléaire de son pays à Moscou, dont elle a quitté la tutelle pacifiquement après plusieurs mois de négociations entre opposition et caciques du Parti unique finissant. Le Premier ministre magyar loue la nouvelle route de la soie sous l’égide de Pékin chargée de la ligne ferroviaire à grande vitesse Budapest-Belgrade et soutient activement une union eurasiatique renforcée dont Hongrie et Chine paveraient les deux extrémités. Sans oublier de cultiver ses amitiés avec le Kazakhstan post-Nazarbaïev et l’Azerbaïdjan d’Ilham Aliyev.

Un « coût moral » colossal

Au sein de ses frontières, Orbán confisque l’économie confiée à des hommes de paille comme Lorinc Mészáros, devenu l’homme le plus riche de Hongrie en cinq ans, et comble l’émigration galopante avec des travailleurs « invités » débarqués d’Ukraine voisine, de Turquie voire de Mongolie. Des emplois municipaux payés 160 euros par mois réduisent commodément le chômage à 3,6 %. Mesures natalistes et politisation des églises de l’un des pays les plus sécularisés d’Europe complètent la recette orbániste.

« L’un des plus graves dommages provoqués par la politique du Fidesz est d’avoir appris à tout le monde qu’il suffit d’être loyal pour réussir sans entraves. »
— László Kéri

« La politique gouvernementale de la force consistant à ne pas écouter l’autre agit sur les Hongrois(es). L’exemple venant d’en haut démontre que l’on peut tout faire par la force, y compris voler. Sans Orbán, le système s’effondrerait en une ou deux semaines », dixit son ex-professeur d’université László Kéri. « L’un des plus graves dommages provoqués par la politique du Fidesz est d’avoir appris à tout le monde qu’il suffit d’être loyal pour réussir sans entraves. Le coût moral de ces neuf années, et qui sait combien encore, sera colossal », prédit ce détracteur du régime considérant l’orbánisme comme un féodalisme.

Auréolé d’une majorité absolue des deux tiers à l’Assemblée nationale conquise en 2010 et consolidée lors des deux scrutins suivants (2014 et 2018), Orbán réforme les mains libres. Loi restrictive sur les médias, refonte des circonscriptions avantageant sensiblement le Fidesz, nouvelle Constitution sacralisant l’union homme-femme, nationalisation des manuels scolaires et législations anti-ONG ont été validées faute d’opposition suffisamment puissante. L’unique reculade de Budapest date de l’automne 2014 et de l’abandon d’une taxe Internet qui mobilisa 100 000 manifestants dans la capitale.

Talon d’Achille : le social

Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher ont fourni à Orbán l’occasion de remobiliser l’électorat rural et conservateur en agitant la peur du migrant au moment des premières arrivées vers la Hongrie via les Balkans. La crise des réfugiés et la fermeture de la frontière magyare ont transformé Budapest en citadelle du front du refus. Aujourd’hui encore, le Fidesz diabolise les migrants alors que les tentatives de traversée sont minimes, tout en restreignant les freins et contrepoids démocratiques.

Viktor Orbán. Crédit photo : EPP

Viktor Orbán. Crédit photo : EPP

« Viktor Orbán bâtit une démocratie chrétienne moderne rétablissant le rôle traditionnel de la religion, du socle familial et du mariage hétérosexuel face à l’islamisation du continent et au politiquement correct libéral », rétorque Ágoston Sámuel Mráz du think tank progouvernemental Nézopont Intézet. « Les élections, référendums, consultations nationales et sondages montrant qu’Orbán gouverne avec l’onction de la population incarnent l’antithèse du libéralisme absolutiste porteur d’une démocratie tronquée modelant la société en fonction des intérêts et des valeurs servant les élites. »

Le talon d’Achille d’Orbán est social. L’écart salarial conséquent entre la Hongrie et l’Ouest a irrigué la grogne de l’hiver dernier contre la loi « esclavagiste » sur les heures supplémentaires, qui fédérait pour la première fois opposition de gauche et souverainistes face au pouvoir et déboucha sur des succès syndicaux d’ampleur. L’hôpital public, où les dessous de table sont une norme, peine à se moderniser. Et tandis que le gouvernement vient de déplacer le siège de ses activités près du château de Budapest en début d’année, un tiers de la population du pays (trois millions de personnes) vit avec l’équivalent local de 380 euros ou moins selon une récente étude de l’OCDE. Difficile d’y voir là un modèle enviable. 


 

La Hongrie de Viktor Orbán

en 8 dates clés

1989 Viktor Orbán exige le retrait des Russes sur la place des Héros de Budapest.

1990 Le Fidesz entre à l’Assemblée lors du premier scrutin libre post-communiste.

1995 Plan d’austérité Bokros. Contestation populaire et montée du chômage.

1998 Viktor Orbán élu Premier ministre à 35 ans.

2004 La Hongrie intègre officiellement l’Union Européenne.

2010 Retour de Viktor Orbán au pouvoir après deux mandatures socialistes.

2014 Discours « illibéral » de Baile Tusnad encensant Chine et Russie.

2018 Troisième victoire consécutive de Viktor Orbán avec 49,6 % des voix.

 


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