Frédéric Gros : "Avoir honte du monde, c’est se permettre de le regarder comme il est, d’en constater l’état de détresse et d’injustice"

Frédéric Gros : "Avoir honte du monde, c’est se permettre de le regarder comme il est, d’en constater l’état de détresse et d’injustice"

La philosophie apporte un autre regard sur notre société et les crises que traverse notre système politique. Honte, sentiment révolutionnaire, représentation du peuple, obéissance aux institutions… Pour échanger autour de ces sujets, Émile est allé à la rencontre de Frédéric Gros, professeur des Universités à Sciences Po, spécialiste de philosophie française contemporaine. Il est notamment l’auteur de Désobéir (2017) et de La honte est un sentiment révolutionnaire, paru à la rentrée 2021.

Propos recueillis par Maïna Marjany, Camilla Pagani et Laure Sabatier 

Vous avez publié, en septembre dernier, un ouvrage au titre assez percutant : La honte est un sentiment révolutionnaire. Pourquoi avoir choisi cette formule de Marx  ?

Frédéric Gros (Crédits : Denis Félix)

J’ai écrit ce livre sur la honte en partant du constat de l’indifférence, voire de la négligence qu’elle suscite en philosophie morale et politique. Si les penseurs se sont emparés de sentiments comme la culpabilité ou la colère, la honte a toujours été reléguée au rang des affects superficiels et sociaux indignes des grandes questions de la philosophie. Dans mes recherches, j’ai été confronté à deux affirmations portées par des figures de la philosophie moderne et contemporaine qui m’ont convaincu de son importance et donné envie de m’y intéresser. La première, c’est évidemment celle de Marx, que je reprends en titre.

Il y a quelque chose d’assez énigmatique dans cette affirmation, une forme de renversement que Sartre a d’ailleurs été le premier à s’approprier dans sa préface des Damnés de la Terre, de Frantz Fanon. La deuxième affirmation se trouve dans L’Abécédaire, de Gilles Deleuze, à l’entrée “Résistance”. Deleuze s’appuie sur la honte pour développer le concept de résistance, dans une logique marquée par les mots de Primo Levi, “la honte d’être un homme”. Ces deux penseurs font basculer la honte dans le politique et m’ont fait réaliser qu’elle impliquait une dimension de colère. Et la colère, en ce qu’elle formule une demande de justice et exprime un refus d’injustice, est absolument politique.

Dans quelle dimension de notre vie politique percevez-vous cette “honte du monde”, pour reprendre la formule de Primo Levi ?

Il me semble que la honte a tout à voir avec les débats, tensions et polémiques qui traversent notre temps. Quand on parle du “wokisme” – que tout le monde brandit comme une menace, mais dont personne ne se revendique vraiment –, c’est pour mettre le doigt sur le malaise que provoque un nouveau genre de fracture. La honte qu’une génération de jeunes gens veulent faire ressentir aux générations précédentes pour le piteux état du monde qu’elles leur lèguent, la honte qui veut faire ressentir aux privilégiés la nature de leur condition. D’aucuns considèreront qu’il s’agit d’un détail interprétatif, de l’écume des vrais enjeux de notre temps, moi, je trouve au contraire que c’est décisif, parce que dans ce paradigme, c’est la honte qui oriente les positionnements et encadre les ruptures. J’en veux pour preuve l’attitude de toute une génération qui plaque la honte sur la culpabilité et dit : “Mais enfin, pourquoi est-ce que je devrais me sentir coupable d’être un homme ? “ ; “Est-ce que je dois me sentir coupable d’être blanc et riche ?”, etc. Or, la honte n’est pas la culpabilité et penser le contraire nie la dimension politique et révolutionnaire de cet affect.

“C’est la honte qui oriente les positionnements et encadre les ruptures.”

S’il ne s’agit pas de culpabilité, en quoi consiste alors la honte  ?

Elle agit comme un principe de non-indifférence. Avoir honte de soi, c’est malheureux. Avoir honte du monde, c’est se permettre de le regarder tel qu’il est, d’en constater l’état de détresse et d’injustice afin de le critiquer, de le dénoncer et de ne pas en accepter les torts. Cette honte du monde nous immunise contre la “banalité du mal” formulée par Hannah Arendt, puisqu’elle nous force à accepter que la monstruosité du monde est un peu en chacun de nous. Pour reprendre une image dans l’air du temps, injecter une part minimale de la monstruosité du monde en soi, c’est comme injecter une part minimale du virus dans l’organisme. Le système immunitaire est mis en branle, il souffre d’une inflammation qui le fait réagir. Évidemment, tout cela est très paradigmatique et métaphorique, mais c’est précisément par ce processus d’acceptation de la honte que l’on se rend sensible aux injustices du monde et à notre responsabilité vis-à-vis de lui. Si l’on se refuse à cette immunité, alors on se maintient dans la satisfaction d’un progressisme mou qui s’en remet confortablement au futur, provoque l’endormissement et nie la “banalité du mal”.

Comment se manifeste cette honte dans la période d’élection présidentielle que nous traversons  ? 

Je pense que la honte est prise dans un double destin politique. D’un côté, elle agit comme l’assise de tout un discours de haine et de colère, qui part du principe que les Français ont honte d’eux-mêmes et de leur pays. Prenons la rhétorique d’Éric Zemmour. Les cinq premières minutes de son clip de candidature consistent à dire aux Français “vous avez honte”, alors que les cinq dernières les invitent à s’en sortir en brandissant une fierté nationaliste qui gomme toutes les traces sombres du passé et accentue les clivages identitaires. Or, il me semble qu’en refusant de regarder en face la collaboration sous Vichy ou la colonisation, en détournant les yeux pour refuser la « honte du monde » que porte notre passé, nous nous maintenons dans une fierté dépourvue de tout esprit critique. Carlo Ginzburg, un grand historien italien, a eu cette phrase très juste : “Le pays qu’on aime, c’est le pays dont on a honte. “ En réalité, le véritable amour de son pays, c’est accepter et assumer que certains événements historiques ne sont pas à la hauteur de l’image qu’on a de lui et de l’estime qu’on lui porte. C’est l’autre rôle que pourrait jouer la honte pendant cette élection, une honte critique et collective du monde qui pousse à l’indignation et à la colère, sans tomber dans la haine.

Cette honte concerne-t-elle toutes les classes sociales, autant les élites que les classes populaires  ?

J’aurais tendance à dire que oui, mais elle ne s’exprime pas de la même manière selon les classes sociales. Quittons un instant le doublé colère et tristesse pour nous intéresser à celui de l’obéissance et de la désobéissance. Dans ce paradigme, la honte agit comme une injonction à obéir qui permet d’assurer le fonctionnement de la grande machine néolibérale et consiste à dire que la réussite est la richesse. Dès lors, on a d’un côté toute une frange de dominés qui intériorisent une forme de honte de “l’échec social” de la pauvreté et qui obéit justement parce qu’elle ne s’autorise pas à faire autrement, parce que sa honte est intériorisée. De l’autre, il y a les élites, celles qui produisent les ordres et que l’on va au contraire qualifier d’”éhontés”.

“Ceux qui devraient avoir honte n’ont pas honte, et ceux qui ont honte sont ceux qui, précisément, devraient transformer leur honte en colère.”

Il s’agit d’un terme très fort, qui renvoie à une forme de cynisme politique très ancien et se retrouve dans des déclarations sans retenue comme celles d’un Jeff Bezos louant la fragilité et la beauté de la Terre lors d’un petit voyage dans l’espace en plein confinement. L’attitude de ces éhontés est la pierre angulaire du mépris social, et donc de la honte qui maintient les classes populaires dans l’obéissance. Or c’est justement là que Marx voulait en venir en énonçant : ceux qui devraient avoir honte n’ont pas honte, et ceux qui ont honte sont ceux qui, précisément, devraient transformer leur honte en colère. Mais tout cela n’est pas figé et il arrive que les hontes individuelles se cristallisent et s’agrègent autour d’une pensée qui consiste à dire “mais au fond, ce n’est pas nous qui sommes nuls, c’est le système qui est profondément injuste”. C’est là toute l’alchimie des révolutions.

Était-ce justement cette agrégation des hontes individuelles qui était à l’œuvre dans le mouvement des “gilets jaunes”, quand bien même il n’a pas abouti à une réelle révolution ?

Oui, tout à fait. L’effervescence des ronds-points, les rencontres, combats et discussions qui y ont été menés constituent une véritable expérience politique de mise en commun des hontes, qui a déplacé la colère individuelle vers l’extérieur. C’est justement pour cette raison que ça a fait très peur, parce que l’on a toujours en tête l’idée marxiste que “si tout un peuple avait honte, il serait comme un lion prêt à bondir”.

Dans votre ouvrage, un chapitre est consacré au viol. Vous y approfondissez votre réflexion sur la honte et l’obéissance en introduisant la notion de “consentement à survivre”. Quel est le sens de ce rapprochement entre honte politique et crime sexuel ?

J’utilise le concept de consentement à survivre pour qualifier, dans la lignée de Hobbes, une vision singulière du consentement qui voudrait que l’obéissant ne s’étant pas battu jusqu’à la mort pour se libérer aurait quelque part consenti à son assujettissement. C’est un type de consentement qui se développe dans la bouche d’avocats de violeurs, à commencer par ceux du procès d’Aix-en-Provence de 1978 et qui se retrouve au cœur de la pensée politique de Hobbes. La lecture du Leviathan invite à considérer la possibilité que les peuples envahis ou colonisés aient consenti, car ils ne sont pas morts. 

“Le viol, l’agression sexuelle, l’inceste provoquent une honte à charge de la victime, qui est politique parce qu’elle porte aussi en elle de potentielles révolutions.”

Dans les deux cas, cette pensée, qui voit dans la survie la marque du consentement, est absolument terrible et profondément dérangeante. Elle touche pourtant du doigt un élément essentiel de ma réflexion sur la honte : elle nous dit que le consentement est toujours une construction sociale. Or justement, le viol, l’agression sexuelle, l’inceste provoquent une honte à charge de la victime, qui est politique parce qu’elle porte aussi en elle de potentielles révolutions. Il suffit de voir la déflagration qu’à produit le mouvement #MeToo, qui n’est pas qu’une affaire de parole libérée, mais de transformation radicale de la honte. En prenant la parole, les femmes qui ont témoigné ont réussi, outre à faire un pas psychologique personnel important, à agréger des hontes, cumuler des colères et amorcer une révolution sociétale. 

Comment la philosophie peut-elle nous aider à sortir de cette honte du monde ?

Je considère – et je dis dans mon ouvrage – que la philosophie n’a d’autre fonction ni d’autre utilité publique que de faire honte aux terroristes de la vérité. Je reconnais que la formule est un peu curieuse, mais elle permet de dire que la philosophie est essentielle parce qu’elle nous permet de penser et de regarder en face notre honte critique du monde. De la même manière que l’on pourrait dire que l’art est là pour nous retenir au bord de la laideur ou de la facilité, elle nous maintient dans une retenue indispensable et nous empêche de tomber dans la bêtise, la lâcheté et la vulgarité des éhontés. Ce n’est ni plus ni moins ce que nous disent Deleuze – en liant honte et résistance dans son abécédaire – ou Socrate, en étant mis à mort par la démocratie. J’en suis persuadé, si la philosophie n’existait pas, il n’y aurait plus de retenue dans la bêtise. 


Cet entretien a initialement été publié dans le numéro 24 d’Émile, paru en mars 2022.

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