De l'encre plein les oreilles

De l'encre plein les oreilles

Pour clore chaque numéro de son magazine, Émile laisse carte blanche à un homme ou une femme de médias. Consultant puis DRH, passé un temps par les bureaux de Sciences Po, David Abiker (promo 91) est ensuite devenu chroniqueur et journaliste. Il anime aujourd’hui la matinale de Radio Classique. et nous fait, ici, l’éloge du livre audio.

Par David Abiker (promo 91)

David Abiket en 2010. (Crédits : François Daburon / Fondapol)

Émile, quand tu m’as demandé un texte sur « le livre », j’étais en train d’écouter un podcast sur l’œuvre de Patrick Modiano. Je n’avais jamais lu Modiano jusqu’à mardi dernier. En réalité, je ne suis pas un grand lecteur. Je suis plutôt un auditeur. Comme le podcast était excellent, j’ai téléchargé Un pedigree, du même Patrick Modiano.

La lecture ? Je lis comme un garçon qui irait tous les jours au fast-food. Je lis les livres de mes invités sur Radio Classique, mais trop vite, en diagonale. Je lis vite et mal, car je reçois un auteur (d’essai) chaque jour ou presque. En fait, je lis comme le mauvais élève écrit comme un cochon. Pire encore, un simple SMS peut me détourner d’un livre pendant 20 minutes. Pourtant, je fus un bon lecteur. Jusqu’à l’arrivée du smartphone, cette machine à distraire.

J’ai donc téléchargé Un pedigree. Modiano y raconte sa vie, de l’enfance à la vingtaine, et ses premières lectures aussi. Au début, il évoque un chien, un chow-chow qui, dit-il, se serait suicidé en sautant par la fenêtre. Curieux souvenir d’enfance. On dit « souvenir d’enfance », mais il faudrait dire « souvenir d’adulte virgule enfant ». Dans le podcast, les critiques rappellent que Modiano est un écrivain du souvenir et de l’oubli.

Mauvais lecteur, j’écoute en revanche très souvent des livres audio. Je marche et je roule beaucoup, alors ce format me convient.

J’ai eu un choc quand la narration d’Un pedigree a démarré. Je connaissais cette voix, il ne m’a fallu que quelques secondes pour l’identifier. C’était celle de Jean-Louis Trintignant. Le livre est sorti en 2005, le comédien l’a enregistré en 2015 et il est mort en juin 2022. Je devrais donner les dates plus précisément par respect pour Trintignant. Et pour Modiano, qui les mentionne toujours.

La voix de Trintignant me bouleverse depuis 50 ans, et il y a une raison. En 1972, il enregistre Le Petit Prince pour Philips. Mon père, qui travaillait chez Philips, m’avait rapporté la cassette. « J’ai vécu seul... » Ça commence comme ça. Ce « j’ai vécu seul... », je me le suis répété des années durant, comme une prière – alors que je n’ai jamais vécu seul et que je ne prie pas. Mais la voix de Trintignant, ainsi, résonnait en moi.

« L’enfance imprime les souvenirs comme les lettres sur les livres. »

Tu le sais, Émile : l’enfance imprime les souvenirs comme les lettres sur les livres. Si je te raconte ça, c’est parce que la lecture et moi nous nous étions perdus de vue et que nous nous sommes retrouvés grâce aux comédiens qui passent des heures en studio à enregistrer des textes qui me mettent de l’encre plein les oreilles.

Confidence, Émile. Léa Drucker m’a tiré des larmes en lisant Lettre d’une inconnue, de Zweig. André Dussollier m’a hypnotisé en incarnant des dizaines de personnages dans Un amour de Swann, de Proust. Élodie Huber a accompagné mon voyage en famille aux États-Unis, en 2014, avec La Dame aux camélias, de Dumas. Le Clemenceau de Michel Winock, lu par Éric Herson-Macarel, m’a emporté. J’ai eu faim et froid en écoutant Ivan Morane dire Une journée d’Ivan Denissovitch, de Soljenitsyne. J’ai marché trois heures dans la neige avec mon chien en écoutant Jean-Marie Fonbonne lire L’Appel de la forêt, de Jack London. La voix de Marina Moncade lisant L’Amie prodigieuse d’Elena Ferrante me manque toujours, aussi fort qu’une disparition cause du chagrin.

« Ce n’est pas le souvenir d’un livre en lui-même qui compte, nous n’avons pas vocation à être des bibliothèques vivantes : ce qui compte pour moi, c’est le chemin emprunté pour s’en souvenir. »

Chaque fois qu’un livre audio s’achève, j’essaie d’écrire à son lecteur pour le remercier. Au moment où je t’écris, Émile, je n’ai pas encore fini d’écouter le Modiano. Mais j’en retiens déjà quelque chose : ce n’est pas le souvenir d’un livre en lui-même qui compte, nous n’avons pas vocation à être des bibliothèques vivantes. Ce qui compte pour moi, Émile, c’est le chemin emprunté pour s’en souvenir. Et pour moi, depuis Trintignant, ce chemin passe aussi bien par le texte que par la voix qui le porte. Je me demande même si Modiano ne cherche pas le son de toutes ces voix quand il remonte le temps.



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