Comment l'IA bouleverse le secteur de l'édition
L’intelligence artificielle bouleverse le monde du livre et interroge les principes de création artistique et de droits d’auteurs. Quel avenir pour les écrivains et les éditeurs face à cette révolution technologique ?
Par Ismaël El Bou-Cottereau (promo 25)
Imaginez que vous êtes écrivain. À l’instar de 78 % d’entre eux, votre livre s’est vendu à moins de 500 exemplaires. Las, vous ruminez cet échec, comme une morsure à votre ego. Vous changez donc de stratégie. Pourquoi ne pas écrire un roman à la lisière du thriller et de la romance à la façon d’un Guillaume Musso ? Certes, vous serez snobé par les critiques du Masque et la Plume, mais votre livre sera vendu dans toutes les gares ! Prêt à sacrifier vos ambitions littéraires sur l’autel du succès public, vous demandez à ChatGPT d’écrire un incipit. Le chapitre généré est plutôt fidèle au topos mussolien : l’intrigue – à New York, une femme disparaît, son mari se lance à sa recherche – est entrecoupée de points météo, de descriptions des vêtements des personnages et de réflexions sur l’écriture…
Mais vous visez plus haut ; vous vous rêvez en nouveau Philip Roth. Nouveau prompt : les phrases défilent sur l’écran. Déception : c’est du sous-Roth. Bien sûr, on retrouve un narrateur masculin, juif, névrosé, aux tendances masturbatoires, mais ça sonne faux. Où est l’humour ? L’ampleur romanesque ? Roth aurait-il écrit des platitudes comme : « La sexualité est une expérience politique autant qu’intime » ? Impossible. ChatGPT ne pourrait donc pas rivaliser avec l’auteur de La Tache ?
Ouvrir un nouvel espace d’expérimentation
Si l’exercice prête à sourire, certains auteurs confirmés ont déjà franchi le pas. C’est le cas de Rie Kudan. Couronnée du prix Akutagawa, l’équivalent japonais du Goncourt, elle a révélé avoir utilisé l’IA à petites doses tout en gardant la main sur la ligne directrice de son récit. « J’espère pouvoir continuer à en faire bon usage tout en étant capable d’exprimer ma créativité », s’est-elle justifiée lors d’une conférence de presse.
En France, l’autrice et enseignante Laura Sibony a elle aussi expérimenté ces outils. Pour la relecture de son prochain manuscrit, elle a utilisé une IA « capable de repérer les incohérences d’un champ sémantique autour d’un personnage ou d’une intrigue » et de mieux lier les différentes strates temporelles de son roman historique.
Ces débats sur la création rappellent ceux du préromantisme. L’idée d’un auteur démiurge, « fils du soleil », selon l’expression de Jacques Rivière, dont le moi est le support de l’élan créateur, reste ancrée dans nos psychés. Pourtant, la photographie n’a pas effacé la peinture, la poésie postromantique a dépassé le pur lyrisme en explorant l’inconscient, l’écriture automatique, les cadavres exquis… L’IA pourrait, à son tour, ouvrir un nouvel espace d’expérimentation.
« Je ne connais personne dans le milieu qui dit que les auteurs et les éditeurs vont disparaître », lance Virginie Clayssen, consultante en création numérique et ancienne directrice de la numérisation chez Editis. « Au contraire, l’IA peut nous aider à mieux faire notre métier. »
“« Je ne connais personne dans le milieu qui dit que les auteurs et les éditeurs vont disparaître. »”
De quoi nuancer certains discours apocalyptiques prévoyant un remplacement de l’homme par la machine. « C’est un débat piégeux », souligne Valentin Schmite, fondateur d’Ask Mona, une start-up qui implémente des IA conversationnelles dans le secteur culturel. « Le sujet, c’est la transformation de nos sociétés. Il faut apprendre à utiliser l’IA de manière intelligente. » Dans ses bureaux modernes du 11e arrondissement de Paris, il nous montre des manuels scolaires des éditions Nathan sur lesquels il a travaillé. Grâce à une base de données construite à partir des cours, l’intelligence artificielle aide les collégiens à réviser : elle répond à leurs questions via un chatbot et génère des quiz pour évaluer leurs connaissances.
De fait, ces technologies sont déjà utilisées dans le monde du livre. En 2023, plus de 10 000 ouvrages écrits par l’IA étaient recensés sur la plateforme Kindle. Depuis 2023, pour réduire l’écriture automatique de livres avec l’IA, Amazon limite les auteurs à trois ouvrages publiés par jour.
Les éditions Michel Lafon ont utilisé Midjourney pour générer la couverture d’un roman dystopique (ci-contre) ; Editis se sert de ces nouveaux outils pour générer des bandes-annonces de ses livres en reprenant les codes cinématographiques ; un groupe d’éditeurs de BD réalise des traductions avec Geo Comix ; la fonction Storybook de Google Gemini permet de générer des histoires à lire aux enfants. « Il faut rappeler que l’IA, ce n’est pas que l’IA générative, prévient Laura Sibony. L’IA analytique peut aussi être utilisée par les éditeurs pour faire de la curation de contenus, du matching, comprendre les attentes de leurs lecteurs. »
Mais à mesure que ces usages se multiplient, une inquiétude monte : et si l’IA fabriquait une littérature lisse, calibrée pour un public ciblé, standardisée à la façon de n’importe quel produit ? « En récupérant tous les avis Amazon, on pourrait trouver la recette du best-seller », ajoute Valentin Schmite. On se souvient que, lorsque l’éditeur Antoine Gallimard avait demandé à l’IA de Meta d’écrire une scène à la manière de Michel Houellebecq, il avait essuyé un refus, au prétexte que ses livres « peuvent être perçus comme discriminatoires envers certaines personnes ou certains groupes » …
Le modeste garde-fou prévu par l’Europe
Mais derrière ces débats éthiques se cache un enjeu concret : quand des œuvres sont utilisées pour entraîner les bases de données des IA, comment rétribuer les auteurs ? En 2023, un collectif d’auteurs célèbres, parmi lesquels George R. R. Martin, connu pour la saga Le Trône de fer, a porté plainte contre OpenAI pour violation des droits d’auteur.
L’Europe, avec l’AI Act, a tenté de bâtir une réglementation pour évaluer les risques d’erreurs et de biais et demander plus de transparence sur les sources des données. « Ces positions politiques n’ont pas encore été suivies de décisions juridiques certaines », souligne Stéphanie Le Cam, maîtresse de conférences à l’Université Rennes 2 et spécialiste des enjeux liés aux droits d’auteur. « La question est : quand l’IA moissonne une quantité de données, y a-t-il un acte de reproduction protégé par la propriété intellectuelle ? Je pense que la réponse est “oui”. »
“« La question est : quand l’IA moissonne une quantité de données, y a-t-il un acte de reproduction protégé par la propriété intellectuelle ? Je pense que la réponse est “oui”. » ”
Une directive européenne de 2019 permet de ne pas appliquer le règlement des droits d’auteur pour les activités de data mining et prévoit un garde-fou : l’opt-out, la possibilité pour l’auteur de s’opposer. « C’est comme un droit d’auteur inversé. On présume que vous êtes d’accord jusqu’à ce que vous ne le soyez plus, explique Stéphanie Le Cam. Mais ce n’est pas efficace. On ne sait pas comment l’appliquer. »
Aux États-Unis, certains éditeurs explorent des pistes : HarperCollins propose par exemple à ses auteurs d’utiliser leurs textes pour entraîner un modèle d’IA durant une période de trois ans, contre une rémunération de 2 500 dollars (2 800 euros). Une démarche intéressante selon Stéphanie Le Cam, qui plaide pour la création d’un statut professionnel financé à l’aide d’une taxe prélevée sur les sociétés d’IA. « Cette surproduction de contenus synthétiques va invisibiliser le travail des humains, avertit-elle. L’enjeu n’est pas seulement l’œuvre, mais aussi la préservation du corps professionnel. »
« Il est important de prendre soin de ceux qui ajoutent de la beauté au monde », abonde Virginie Clayssen. L’auteur reste donc au cœur des préoccupations. Laura Sibony espère ainsi qu’il restera de l’espace pour les amoureux de la littérature. Durant notre échange, elle sort de son sac Léviathan, de Joseph Roth. L’histoire d’un marchand de corail, Nissen Piczenik, dont la viabilité économique se voit menacée par l’arrivée d’un autre marchand qui vend du faux corail bien moins cher. Pour survivre, Nissen se résout à proposer à ses clients du corail artificiel. Mais il perd l’amour de son travail et le sens de sa vie. Comme une allégorie de l’IA étouffant le désir de création ? « C’est le principal danger, glisse Laura Sibony. Perdre le besoin d’écrire. »
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

