Grand écrit - François Sureau : "L’Or du temps"

Grand écrit - François Sureau : "L’Or du temps"

La chronique « Grand écrit » vous présente des hommes et des femmes de lettres, élus à l’Académie française, qui ont contribué au développement de la pensée, française et mondiale, notamment dans les domaines de l’histoire et de la science politique.

Par Pascal Cauchy et Emmanuel Dreyfus (promo 91)

François Sureau (Crédits : Francesca Mantovani/Gallimard)

Est-ce l’âge, la mélancolie que génère la rentrée ou l’État d’esprit qui nous anime ? On se surprend à rire et à s’enthousiasmer pour des discours de réception à l’Académie française. Sous la coupole, Michel Zink trace ainsi de François Sureau, élu en 2021, un portrait qui force la sympathie.

François Sureau a bien sûr, sans quoi nous en parlerions moins, fait Sciences Po, brillamment au demeurant ; il est entré à l’École nationale d’administration, en est sorti au Conseil d’État, a alors un peu enseigné rue Saint-Guillaume. Il n’y est pas resté tant que cela, s’est lancé dans les affaires et la haute finance, au temps des grands coups des années 1980-90, entre privatisations et Offres publiques d’achat (OPA), puis a changé, sinon totalement de terrain de jeux, du moins de métier – il est devenu avocat aux conseils.

Passé des droits des grands capitalistes à la défense des libertés publiques, il s’est démené dans son association Pierre Claver – un saint évangélisateur qui servit les esclaves jusqu’à sa mort – pour aider les réfugiés à devenir français, et de façon plus singulière comme officier de réserve, pour s’employer à des négociations secrètes en Afghanistan, sans craindre, dans tous les cas, d’affirmer son goût pour la question de Dieu et la religion.

On pressent que l’écriture devait permettre de lier ensemble ces existences qui ne sont peut-être contradictoires que pour ceux qui se veulent d’un camp. Il l’a fait dès sa jeunesse et dans toute sa vie, il s’est consacré au récit de voyage (Terre inconnue), au roman (L’Infortune), à la vie de saints (Inigo), ce qui réunit un peu les deux genres.

Et dans son éloge de Max Gallo, le nouvel académicien, touché par son prédécesseur, propose une définition de l’histoire singulière à notre méditation :

« Peut-être Max Gallo n’était-il pas loin de penser, comme Proust prétendant qu’il incombait à chacun d’écrire sa Recherche du temps perdu, que nous devrions tous prendre l’histoire comme un moyen d’être nous-mêmes, et ce faisant, rendre à la nation sa fonction véritable, celle de nous aider à affronter, non pas seulement la dureté du monde, mais son caractère indéchiffrable, qui ajoute à cette dureté une sorte de cruauté diabolique que l’on éprouve particulièrement au spectacle des guerres. »  


Extrait


En 1980, un petit groupe d’élèves de l’École nationale d’administration se réunissait chaque semaine rue de l’Université pour étudier le droit des étrangers, sous la houlette d’un conseiller d’État nommé Combarnous, qui devait devenir plus tard le président de la section du contentieux, c’est-à-dire le premier juge administratif français. J’étais l’un d’entre eux.

Combarnous ne prêtait pas à rire et l’on ne pouvait discerner chez lui la moindre trace d’emballement sentimental. On peut voir son portrait au mur de cette salle dite de casino où sont rangées, au Palais-Royal, les gloires du passé. Quant à ses élèves, ils se distinguaient par l’ironie propre à cet âge, sous laquelle chacun cachait tant bien que mal l’ambition de parvenir très vite à de hautes fonctions dans l’État. Autant dire que personne ne se levait ni même n’était appelé par Combarnous à le faire, lorsque le groupe recevait les hiérarques administratifs dont il avait sollicité le témoignage, préfets, magistrats, directeurs de cabinet ou d’administration centrale.

L’établissement (le Crédit lyonnais) est mené à la baguette par un personnage étrange, qui a dirigé le Trésor, puis le cabinet de Michel Debré, et écrit un livre obscur La Fièvre atlantique, dont l’un de ses aînés, Pierre Moussa, a voulu dire du bien dans L’Express, concluant son article par : « Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris. » (…) Morand a classé quelque part les hommes en « modernes » et « présidents », et président, Haberer l’était sans doute, et même depuis son enfance à Mazagran, du moins ses premiers pas à l’inspection générale des Finances où sont élevés en serre les demi-dieux des comptes publics. On peut d’ailleurs lire dans La Fièvre atlantique un faux article de journal intitulé « L’aventure du président », où rien n’est grave, la serviette du président étant vide, et les anarchistes lancés à sa poursuite ne s’étant pas munis de vraies bombes.

Ainsi allait le président Haberer, rien de grave, dans cette banque immense, sérieuse et sépulcrale, précédé d’un huissier à chaîne, et n’ayant à pousser aucune porte, toutes s’ouvraient devant lui par l’effet d’un enchantement domestique. Un escalier tendu de velours rouge lui était réservé, et il disposait dans plusieurs succursales étrangères d’un bureau exactement copié sur celui de son siège, boulevard des Italiens.

Peu avant sa chute, il finit par se porter un toast à lui-même, après avoir remercié, à Saint-Pétersbourg, des employés interdits. Après avoir rappelé qu’il aimait « changer le réel », il voulut se remercier lui-même, puisque personne n’en avait eu l’idée avant lui.

François Sureau, L’Or du temps, Gallimard, 2020



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