Alice et Moi, de Sciences Po à l’électro pop
De Léo Ferré à Camille en passant par Alex Beaupain, quelques alumni se sont aventurés sur le terrain original et éclectique de la chanson française. La tradition, si c’en est une, se poursuit avec Alice Vannoorenberghe (promo 16), qui chante sous le pseudonyme d’Alice et Moi. Disque d’or pour Filme moi, elle était l’an dernier sur la scène de La Cigale et a sorti cet automne son troisième album chez Sony.
Par Thomas Arrivé
Il n’y a pas de chemin tout tracé pour écrire des textes et les interpréter devant un public. Le curriculum vitae d’Alice commence par des études en hypokhâgne et khâgne, ainsi qu’en licence d’anglais option Histoire de l’art, avant qu’elle n’intègre l’École de journalisme de Sciences Po, en 2014. Diplômée deux ans plus tard, elle compte parmi ses expériences un stage au magazine Elle et des piges pour L’Express, dans la culture et les questions de société – elle a notamment signé un article sur les femmes députées.
Adoubée par Les Inrocks
Pendant ses années d’études, la musique occupe déjà une grande partie de la vie d’Alice Vannoorenberghe, entre cours et studio d’enregistrement. La chanson, pour elle, c’est d’abord l’écriture : « Au collège, je me réfugiais au CDI, pour lire, mais surtout pour écrire. J’avais besoin de calme et de solitude : me retrouver avec moi et mes pensées. Je tenais des bribes de journal intime. Dans mes tiroirs, j’ai peut-être aussi six ou sept débuts de romans. D’ailleurs, je suis enfin sur le point d’en terminer un et de le publier : le projet est bien avancé. L’envie de rejoindre l’École de journalisme tenait au goût des mots. Avant Sciences Po, j’avais rédigé des communiqués pour promouvoir des amis artistes, ou bien en travaillant dans la mode, pour la com’ de Zadig & Voltaire. »
Elle aurait pu donner corps à son esprit littéraire en faisant carrière dans la presse. « J’ai une grande estime pour le journalisme. » Mais ses premières réussites comme chanteuse l’ont confortée dans la voie artistique. La fortune lui sourit dès l’année qui suit son diplôme de Sciences Po : elle produit un premier EP de cinq titres, dont le succès Filme-moi. Aussitôt, Les Inrockuptibles lui consacrent un article. Elle chante à La Gaîté lyrique, puis à La Boule noire et à La Cigale. Entre-temps, elle réalise un deuxième EP en indépendante. S’ensuivent, en collaboration avec Sony, un premier, un deuxième et aujourd’hui un troisième album (même si elle reste productrice de musique indépendante, via son label L’Œil dans la Paume). Filme-moi est disque d’or. Le succès couronne aussi sa carrière de parolière pour d’autres artistes, comme Helena (disque d’or pour Aimée pour de vrai) et Nour (disque de platine pour Premier Amour).
Être hors norme, vivre en dehors des cases
L’amour revient régulièrement dans ses textes. « C’est un thème inépuisable », reconnaît-elle. De Je suis fan à J’veux sortir avec un rappeur, l’être aimé est plutôt un bad boy qu’un romantique.
« J’écris surtout pour les gens qui sortent des normes. D’ailleurs, mon nouvel album parle moins d’amour que du sentiment d’être différent : être hors norme, vivre en dehors des cases. C’est beau, d’une certaine façon, mais c’est aussi une source d’étonnement et de solitude. Je voudrais que mes chansons aident à se sentir moins seul. Le monde ne comporte pas une seule trame narrative dans laquelle tout le monde devrait s’inscrire. » À l’École de journalisme, Alice se souvient de s’être exercée au micro-trottoir. Elle avait choisi d’interroger les passants sur les thèmes de certaines de ses chansons, « l’anxiété sociale, la fin du monde, le fait de ne pas se sentir bien dans son corps. Je trouve toujours passionnant d’engager la conversation avec des inconnus. De ce côté-là, l’École de journalisme m’a été très utile. Comme pour vaincre ma timidité, d’ailleurs : oser parler en public. Et puis pour la technique de l’image, bien sûr : chanter, c’est faire aussi des clips, des photos ».
Qu’en est-il de la musique proprement dite ? « Je n’ai pas fait le conservatoire. Sur scène, je peux jouer du synthé ou de la guitare. Mais je préfère m’entourer de musiciens dont c’est le métier. Les réseaux sociaux, en particulier, permettent de rencontrer des gens très doués. Ma force à moi, c’est le texte. Pour la musique, j’imagine généralement une ligne mélodique : ensuite, je confie la composition à d’autres. »
Du punk à Vanessa Paradis
Comme l’écriture, la vocation musicale de la chanteuse remonte à l’adolescence. « Mon père était musicien dans un groupe punk rock. J’ai vécu des dimanches d’apéros musique où venaient les voisins, les amis. On habitait Cachan, mais il organisait la même chose en vacances. C’est lui qui m’a transmis la passion de la musique. Ce n’était pas son métier, je crois qu’il a souffert de ne pas en vivre, de ne pas percer, même si c’était quelqu’un de joyeux. J’aurais pu hésiter avant de me lancer dans le métier, mais je crois que je suis devenue chanteuse pour ne pas avoir les mêmes regrets. »
En dehors de la maison, la passion est venue aussi de Vanessa Paradis : « Aujourd’hui, je fais de l’électro pop en français. Mon nouvel album est un peu indie, pop, rêveur, psychédélique, quelque chose entre La Femme, les Chemical Brothers et Vanessa Paradis. Le déclic remonte aux concerts de mon père : il avait une voix très puissante, je voulais devenir chanteuse, mais je me disais que je ne pourrais jamais le suivre sur ce terrain-là. Quand j’ai découvert Vanessa Paradis, j’ai compris qu’on pouvait exister avec une voix de petite souris. J’étais sauvée. »
Cet article a initialement été publié dans le numéro 34 d’Émile, paru en novembre 2025.

