Face à la montée des périls, quelle mobilisation pour l’Europe ?

Face à la montée des périls, quelle mobilisation pour l’Europe ?

La guerre d'agression de la Russie en Ukraine et la nouvelle stratégie sécuritaire de l’administration Trump II ont remis en question l’architecture de sécurité européenne. Longtemps moteur de l’Europe, le couple franco-allemand parviendra-t-il à imposer un modèle de défense capable de gagner le soutien des populations et l’implication des autres partenaires européens ? Pour comprendre cette nouvelle donne géopolitique, Sciences Po Alumni Auvergne Rhône-Alpes a réuni la chercheuse Ronja Kempin et le général Michel Yakovleff. Émile vous propose un compte-rendu de ce riche échange.

Retranscription par Charles Ottavi


Ronja Kempin

Senior Fellow au sein de la division UE/Europe du German Institute for International and Security Affairs (SWP), Ronja Kempin a enseigné les questions européennes à Sciences Po Paris dans le cadre de la chaire Alfred Grosser, école dont elle a également été diplômée dans le cadre du double diplôme franco-allemand (promo 1998). 

(Crédits photo : DR)

Michel Yakovleff

Analyste stratégique reconnu, Michel Yakovleff est, depuis 2014, général de corps d’armée de l’Armée de terre française après avoir fait carrière au sein des troupes blindées, puis dans les états-majors de l’OTAN.

(Crédits : Van Bever Claude / Domaine public)

Ce débat, organisé par la section Auvergne-Rhône-Alpes de Sciences Po en coopération avec le Goethe Institut et le Consulat général d’Allemagne à Lyon, a été modéré par Isabelle Delaunay (promo 93), dirigeante d’entreprise et administratrice de Sciences Po Alumni. 


Le ministre de la Défense Boris Pistorius a présenté, le 22 avril 2026, le projet global de défense allemand annonçant que le pays souhaite se doter d’ici 2039 d’une des armées conventionnelles les plus puissantes d’Europe. Au-delà des effets d’annonce, quelle analyse pouvons-nous faire de ce document ?

Ronja Kempin : Il faut comprendre que cette première stratégie militaire allemande depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à l’aune évidemment de l’invasion russe en Ukraine, a été en véritable choc pour beaucoup d’Allemands. Tous les efforts pour construire de bonnes relations, surtout économiques, avec la Russie, mus par la croyance que notre force économique et la stratégie de modernisation de la Russie entraîneraient le pays dans le camp démocratique, échouèrent ce 24 février 2022.

Tout commence trois jours après cette invasion avec le discours du Zeitenwende, prononcé devant le Bundestag par le chancelier de l’époque, Olaf Scholz, où ce dernier annonce la création d’un fonds extraordinaire de 100 milliards d’euros dédié à la modernisation de la Bundeswehr, les forces armées allemandes, qui se trouvait à l’époque dans un état lamentable. Par la suite, le prolongement de la guerre a poussé les forces politiques à aller de pair et accéléré la montée en puissance des forces armées pour qu’elles soient kriegstüchtig, « apte à la guerre » en allemand. C’est tout le sens de cette stratégie qui est que, face à la menace russe, l’Allemagne doit devenir la plus grande armée conventionnelle en Europe car elle a une obligation politique, historique et géographique de défendre ses partenaires de l’Union Européenne mais aussi ses alliés de l’Alliance atlantique, comme la Pologne, les États baltes et tout ce qui est Europe de l’Est.

« Face à la menace russe, l’Allemagne doit devenir la plus grande armée conventionnelle en Europe car elle a une obligation politique, historique et géographique de défendre ses partenaires de l’Union Européenne mais aussi ses alliés de l’Alliance atlantique... »
— Ronja Kempin

Michel Yakovleff : Je ne connais pas dans ma génération d’officiers quelqu’un qui ait peur du retour des Allemands. Certes, nous avons un passif, on s’est mis des baffes assez régulièrement pendant des siècles mais, c’est un passé qu’on a complètement métabolisé. Désormais, nous avons compris que nous étions une famille et que nous sommes faits — même très différents l’un de l’autre — pour nous entendre. Donc que l’Allemagne ait pour objectif de se doter du plus puissant outil militaire de continent européen, en rapport avec sa puissance démographique et économique, je trouve cela sain mais dommage qu’elle n’ait pas commencé il y a 20 ans.

Le plan Pistorius de montée en puissance de l’armée allemande ne se heurte-t-il pas à la dépendance américaine, dont l’avion F-35 est un symbole, dépendance à un allié dont le comportement semble de plus en plus hostile aux intérêts allemands, notamment depuis la hausse des tarifs douaniers qui visait très clairement les exportations de voitures allemandes ?

R.J. : Je pense qu’il est nécessaire de comprendre que pour un pays comme l’Allemagne, il est compliqué de changer 70 années de sa politique de sécurité et de défense en peu de temps. Il faut se rendre compte que le réarmement de l’Allemagne en 1975 se fait avec l’intervention et le soutien des États-Unis, ancrant au sein de l’OTAN notre politique de sécurité et de défense.

Jusqu’à très récemment, l’Allemagne a très bien vécu cette tutelle américaine, y compris lors de la guerre en Ukraine lorsque le président Joe Biden était du côté des Européens. La donne a considérablement changé avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et le discours du vice-président américain J.D. Vance à Munich l’année dernière qui a laissé des traces. Nous sommes conscients que les meilleures heures du transatlantisme sont derrière nous et qu’il faut nous adapter à cette nouvelle réalité mais une question demeure : comment ?

C’est là où nous sommes encore hésitants concernant la marche à suivre, en faisant un pas en avant puis deux pas en arrière, car l’Allemagne, secouée dans ses fondamentaux politiques, économiques et militaires, se trouve dans une trappe psychologique.

Est-ce que la dissuasion nucléaire française nous permettrait, dans le cas où les Américains ne le feraient plus, de protéger les Allemands afin de les aider à sortir de cette trappe psychologique ?

M.Y. : Tout d’abord, il faut distinguer la dissuasion américaine de la dissuasion française. L’Allemagne ou la Pologne sont beaucoup plus dans nos intérêts que ceux des Américains. C’est une faille que de Gaulle avait relevée depuis le début : de quel droit pourrions-nous exiger la protection nucléaire américaine qui leur ferait sacrifier Chicago pour Paris ?

Une dissuasion nucléaire est un langage que nous sommes les seuls à véritablement parler en Europe et qui repose sur trois éléments. La capacité technique que nous possédons et qui, même si elle est inférieure à celle des Américains qui possèdent 6 000 têtes nucléaires, n’en est pas moins importante. Lorsque j’étais en poste à l’OTAN, je répondais, à ceux qui, parmi mes homologues, jugeaient notre dissuasion nucléaire « petite », que si un sous-marin français envoyait tous ses missiles, c’était l’équivalent de 300 Nagasaki, quelque chose d’assez suffisant pour passer un message.

Le second élément est relatif à la doctrine de dissuasion. À l’heure actuelle, le président Macron est engagé dans la dimension européenne de la dissuasion nucléaire, qui est en réalité une explication vis-à-vis de nos partenaires allemands et polonais, des concepts de dissuasion nucléaire auxquels ils n’ont jamais fait attention ou qu’ils ont sous-traité aux Américains.

« Par définition, la dissuasion est liée à l’incertitude donc il n’y a pas de ligne rouge. Il faut qu’il y ait un doute dans l’esprit de l’adversaire. »
— Général Michel Yakovleff

Le troisième élément est lié à la crédibilité de la dissuasion. Où se situe la ligne rouge ? Par définition, la dissuasion est liée à l’incertitude donc il n’y a pas de ligne rouge. Il faut qu’il y ait un doute dans l’esprit de l’adversaire. On me pose souvent la question : emploierons-nous vraiment notre dissuasion nucléaire si les Russes s’emparent de Tallinn ? Ma réponse est de dire que si les Russes commencent à envahir l’Estonie, alors les Polonais devront s’emparer de la moitié de Kaliningrad. Ainsi, la question devient : est-ce que les Russes emploieront-ils vraiment leur dissuasion nucléaire pour Kaliningrad ? C’est là tout le but de la dissuasion nucléaire, faire que la calcul soit aussi compliqué pour ceux d’en face que pour nous.

Face à cette menace russe, quel est le narratif à déployer auprès des jeunes générations pour qu’elles soient fières de leur armée et qu’elles aient envie de s’y investir ?

R.J. : Je pense que le narratif n’a pas encore été trouvé en Allemagne car nous débattons actuellement de la nécessité ou non de réintroduitre le service militaire obligatoire. La volonté pour la Bundeswehr de devenir la plus grande armée conventionnelle d’Europe se heurte à sa taille qui stagne depuis des années aux alentours de 190 000 hommes et femmes. Pour dépasser les 200 000, il faut convaincre une jeunesse qui n’a jamais connu la guerre, qui redécouvre qu’il y a une menace et qui est plutôt effrayée par tout ce qui passe autour d’elle.

Depuis janvier de cette année, des questionnaires étaient envoyés aux jeunes hommes de 18 ans pour les inviter à se rendre aux casernes pour découvrir ce métier, même si personne ne sait véritablement si cette initiative va aboutir ou non. Il y a également de nombreuses publicités qui apparaissent partout dans les rues, dans les métros, dans les médias pour attirer l’attention des jeunes gens mais encore une fois, le narratif qui poussera la jeunesse allemande à se rendre en masse dans les casernes n’a pas encore été trouvé.

M.Y. : Pour revenir sur l’attractivité du service en tant que tel, il y a un exemple que j’aime beaucoup qui est l’exemple suédois, pays neutre mais pas désarmé pour autant, qui a fait le choix en 2016 d’un service militaire obligatoire mais pas universel. Tous les jeunes hommes et femmes doivent remplir un questionnaire où ils mettent aussi leur curriculum vitae avec leurs études et leur métier, puis l’armée choisit ensuite une partie d’entre eux. Des études ont même été faites sur les salaires initiaux qui ont révélé qu’à qualifications égales, ceux qui avaient fait leur service militaire, avaient 10 % de revenus en plus que les autres. Les Suédois ont réussi à rendre ce service extrêmement valorisant à la fois pour les appelés mais aussi pour l’armée en elle-même qui, par la sélection, réussit à choisir les profils qui l’intéresse pour les envoyer ensuite vers les branches les plus adéquates : le cyber, la mécanique, l'administration ou le médical. 

« Les Suédois ont réussi à rendre leur service militaire extrêmement valorisant à la fois pour les appelés mais aussi pour l’armée en elle-même qui, par la sélection, réussit à choisir les profils qui l’intéresse... »
— Général Michel Yakovleff

R.J. : Comme le dit le général Yakovleff, les modèles suèdois, mais aussi finlandais, qui étaient des pays auparavant neutres dans leur politique de sécurité et de défense, servent de modèles à la réflexion sur l’attractivité du secteur militaire. Si le modèle suédois n’a pas été adopté à 100 % par Berlin dans son projet, on regarde de très près les avantages et les désavantages des différentes méthodes pour acquérir plus de soldats.

M.Y. : Dans les années 1970, lorsque j’étais lycéen, je me souviens des nombreux films qui tournaient en dérision les militaires, des films qui ne passeraient plus maintenant parce que le contexte a changé. Aujourd’hui, nous avons un modèle d’armée professionnelle qui est bien accepté dans la population parce qu’elle est un ascenseur social et un modèle d’intégration. Vous avez des régiments où 30 % des appelés sont issus de l’immigration et j’ai notamment observé dans l’armée de l’air beaucoup de femmes musulmanes qui s’engagent pour échapper à la tutelle de leur père ou de leur grand frère. Pour ma part, je suis un simple bachelier et je suis devenu général. La moitié des sous-officiers ont commencé comme militaires du rang et la moitié des officiers ont commencé comme sous-officiers.

Il y a un autre aspect qui fait l’attractivité du modèle militaire français actuel, c’est l’aventure. Ce qui manque actuellement aux soldats allemands, c’est qu’ils ne s’engagent pas pour l’aventure. L’aventure, pas seulement au sens exotique du terme, où vous avez l’opportunité de partir à 20 ans en Afrique ou en Afghanistan, mais également en termes d’aventure humaine. 

R.J. : Je pense qu’il existe trois différences entre l’armée française et l’armée allemande. La première est relative à la notion d’ascenseur social attaché à notre modèle armé qui n’existe pas véritablement aujourd’hui, même si je ne nie pas que pour certains Allemands de deuxième ou de troisième génération, dont la langue maternelle n’est pas l’allemand, faire l’armée revêt une certaine dimension de montée sociale.

La seconde est liée à la définition centrale du rôle de la Bundeswehr qui est de défendre le territoire allemand et de sécuriser le flanc est de l’OTAN afin de protéger ses alliés comme elle l’a fait à l’époque de la guerre froide. C’est un rôle très sec, très sévère et qui n’a rien d’aventureux.

La troisième différence, c’est que notre notion de la guerre est complètement différente par rapport à la France, où elle résonne avec la fierté ou avec un sens de résurrection, deux émotions qui structurent le rapport que les Français entretiennent par rapport aux forces armées. Or, de quoi pourrions-nous être fiers en tant que nation armée ? On a commencé des guerres au cours desquelles nous avons tué plusieurs millions de personnes par les armes et nous avons mis beaucoup de temps avant d’admettre que le 8 mai 1945 n’était pas un jour de défaite mais une journée de libération. Nous sommes très loin d’avoir une approche positive de notre armée et de notre défense. Le poids de l’histoire et la honte associé à l’image de la Bundeswehr sont des raisons qui expliquent qu'elle est moins attractive que l’armée française. De plus, il y a une réelle difficulté pour la classe politique allemande à définir ce qu’est notre intérêt national. Il n’y a pas si longtemps que ça, Horst Köhler, président de la République Fédérale d’Allemagne, avait dû démissionner parce qu’il avait justifié l’action militaire allemande en Afghanistan au nom d’intérêts nationaux.

« En Allemagne, nous sommes très loin d’avoir une approche positive de notre armée et de notre défense. Le poids de l’histoire et la honte associé à l’image de la Bundeswehr sont des raisons qui expliquent qu’elle est moins attractive que l’armée française. »
— Ronja Kempin

Si l’on part du principe qu’une armée ne fonctione pas sans pouvoir politique derrière, comment réussir à articuler l’idée d’une paix européenne et donc d’une armée européenne avec un gouvernement européen qui serait potentiellement soumis au moindre droit de veto d’un des États-membres ?

R.J. : La question de la légitimité européenne est un vrai sujet depuis le début du processus d’intégration européenne. Je n’aimerais pas trancher sur cette question-là, même s’il est clair que si l’on se projette dans l’avenir, la perspective d’une armée européenne intégrée sous commandement unique ira de pair avec un corps décisionnel fédéral que ce soit par un Conseil européen de sécurité ou par le Parlement européen.

M.Y. : À titre personnel, je suis assez fédéraliste de ce point de vue-là, où l’Europe fonctionnerait comme une fédération à l’allemande. Ce modèle de gouvernance s’est fait sur trois guerres et je ne souhaiterais pas qu’en Europe nous ayons besoin d’en passer par là. Sur le plan militaire, nous avons réussi, grâce à l’OTAN, à rendre nos armées nationales compatibles sans être fusionnées entre elles, sous une langue commune qui est l’anglais. Ce système n’est pas parfait mais, comme avec la démocratie, on n’en a pas trouvé de meilleur.

Cet échange a eu lieu le mardi 28 avril 2026 à Lyon.

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