René Depestre, cent ans de poésie
Né il y a un siècle à Jacmel, en Haïti, René Depestre fut étudiant rue Saint Guillaume dans les années 1950. Écrivain engagé, exilé de sa partie, compagnon du Che à Cuba, revenu du communisme, il s’est retiré, dans les années 80, dans un village des Corbières. Il vient de recevoir le prix Goncourt de la poésie.
Par Thomas Arrivé
Gaël Faye parle ainsi de René Depestre : « Il m’a appris à savoir doser la révolte et la tendresse. Car il n’y a pas de vie sans révolte, il n’y a pas de vie sans tendresse ». Depestre écrit lui-même que la poésie a frappé deux fois à sa porte : « une fois au nom de l’amour, une fois au nom de la Révolution ».
Commençons par la révolution. Par opposition au régime dont il fut témoin dans sa jeunesse haïtienne, René Depestre s’est jeté à corps perdu dans le communisme. Ses premiers poèmes sont sans réserve. « Pour notre soif, le fusil peut être fontaine ». On trouve parmi eux des vers qui glorifient Lénine, Staline, Mao, Che Guevara. On trouve même un poème qui chante les louanges de Maurice Thorez, figure beaucoup plus française et beaucoup moins habituelle du lyrisme marxiste.
Ses positions lui ont valu, dans son pays, un séjour en prison, puis l’exil, à Paris d’abord – de 1946 à 1950, où il a fréquenté le Saint-Germain-des-Prés littéraire ainsi que les bancs de la rue Saint-Guillaume – et ensuite à Prague. Les premières désillusions ont eu lieu de l’autre côté du Rideau de fer, puis à partir du XXe Congrès du PC en 1956. Revenu du stalinisme, Depestre a voulu croire encore au communisme à Cuba. Il avait rejoint Castro et le Che à La Havane.
Révélatrice est la publication du recueil Poète à Cuba en 1976. La préface, signée par son ami Claude Roy, ne lui pardonne rien : « J’ai analysé, écrit Claude Roy, l’ignorance-indifférence de tant de communistes du tiers-monde. Le colonisé ou le citoyen du tiers-monde écartent de la main les “calomnies antisoviétiques". "Même si c’était vrai, nous, nous saurons éviter cela chez nous". Ils ferment leurs oreilles aux cris qu’apporte le vent d’est. Ils n’écoutent que ceux qui montent des bagnes ou des bidonvilles de leurs patries ». À cette préface, Depestre a répondu par une contre-préface deux fois plus longue (il faut lui reconnaître le mérite du dialogue) vantant les louables efforts castristes. Mais en 1992, Depestre publiait Sept poèmes d’adieu à la révolution cubaine. Et l’année suivante, en ouverture d’un autre recueil, il reprenait les arguments de son ami : « Claude Roy eut alors absolument raison de m’alerter ».
La casserole de la raison d’État
Depestre aura ainsi tourné le dos à ses engagements à mesure que le XXe siècle avançait, comme son double brésilien, Jorge Amado, et comme tant d’autres à qui l’on avait « attaché aux jours des poètes la casserole de la raison d’État ». Yanick Lahens, femme de lettres haïtienne, note chez lui « une force dans les engagements aussi véhémente que dans leurs refus ».
En 1978, Depestre a quitté Cuba pour Paris, travaillant plusieurs années pour l’Unesco. 1988 a correspondu pour lui à un succès d’édition. Les poètes vendent rarement : c’est un roman qui lui a valu cette réussite, Hadriana dans tous mes rêves, couronné par le prix Renaudot. Le titre enchanteur du livre cache une réalité plus sombre : le roman met en scène une jeune fille victime d’un sortilège vaudou. C’est le récit d’une journée d’obsèques qui se conclut par l’enterrement, puis par la libération de la victime au matin et par sa fuite. Le style n’en reste pas moins celui d’un poète : luxuriance des images, profusion des couleurs et des parfums. Le narrateur, amoureux d’Hadriana, illustre volontiers l’autre versant de René Depestre : la tendresse.
« La merveille est simplement que tu existes »
Donnons encore la parole à Claude Roy, préfacier de sa poésie : « Il n’y a guère que dans la littérature grecque ancienne, et parfois la chinoise, que l’érotisme ait cette familiarité sans aura de péché ». Car le mot « tendresse » de Gaël Faye et de cet article est un euphémisme. Tout au long de son œuvre, René Depestre a parlé sans détour du désir. Yanick Lahens déplorera « tous ceux qui le critiqueront à cause de la place trop grande de l’érotisme dans ses textes ». Rien d’affriolant dans cette écriture : seulement la sincérité de celui qui voit dans l’amour une communion avec le monde. « La merveille est simplement que tu existes, avec des yeux si profonds qu’ils font peur aux autres étoiles, une bouche qui donne aux baisers des ailes. La merveille est de recevoir de ton corps ce que la mer reçoit parfois du vent » (Journal d’un animal marin, 1964).
Tous les lecteurs qui ont pris plaisir, ces dernières années, à parcourir les pages de la Cubaine Zoé Valdès ou du Haïtien Dany Laferrière (pour ne citer que deux romanciers caribéens), découvriront avec bonheur que leur sensualité était déjà présente, bien avant eux, dans les poèmes, les romans et les nouvelles du vieux René Depestre, centenaire couronné cette année par le prix Goncourt de la poésie.
En librairie :
Hadriana dans tous mes rêves, roman, Folio.
Rage de vivre, œuvres poétiques complètes, Seghers.

