Luc Rouban décrypte les municipales : "Il existe une « prime à la notabilité » du maire, ancrée dans la culture politique française"

Luc Rouban décrypte les municipales : "Il existe une « prime à la notabilité » du maire, ancrée dans la culture politique française"

Luc Rouban, directeur de recherche émérite CNRS au Cevipof, nous livre son analyse du résultat des élections municipales de 2026, entre constat d’une forte abstention, « recentrage » de la vie politique et leçons à tirer pour la présidentielle de l’an prochain.

Propos recueillis par Adèle Audouy, Charlotte Martin et Maïna Marjany

Luc Rouban, directeur de recherche émérite CNRS au Cevipof (Crédits : Hannah Assouline)

Le second tour confirme une forte abstention. Pourtant, l’échelle municipale est traditionnellement perçue comme la plus proche des citoyens. Comment comprendre cette difficulté à mobiliser, est-ce que cela traduit une crise conjoncturelle ou une transformation plus profonde du rapport des Français à la politique ?

On observe effectivement un taux de participation assez faible, avec environ 57 % de votants au second tour des municipales. Mais cette tendance ne date pas d’aujourd’hui. Si l’on exclut la situation très particulière de 2020 liée à la pandémie, le taux de participation aux élections municipales n’a cessé de baisser depuis la fin des années 1980. Entre 1947 et 1989, l’abstention ne dépasse pas les 25 % mais augmente ensuite régulièrement. En 2014 elle se situe autour de 36 % au premier tour et 38 % au second, en 2026 autour de 43 % aux deux tours.

On observe donc un déclin indéniable de la participation aux élections municipales sur le long terme, qui n’est pas uniquement un phénomène conjoncturel. Cela peut s’expliquer notamment de deux manières. Tout d’abord, il y a une forme de projection, une contamination de la vie politique nationale et de ses enjeux sur la politique locale. Par exemple, on a pu observer cette année une forte personnalisation autour d’un certain nombre de leaders et de partis politiques, notamment dans la perspective de 2027. Comme je l’analyse dans mon livre La société contre la politique (Presses de Sciences Po), on observe une prise de distance et un changement dans le rapport des citoyens au politique. Cela se traduit par une critique assez forte de l’impuissance des autorités publiques, qui concerne en premier lieu l’État, mais aussi, de plus en plus, les maires.

Si l’on regarde l’évolution réelle du pouvoir des municipalités, on se rend compte que les maires ont aujourd’hui relativement peu de pouvoir. Ce phénomène est notamment lié au rôle des intercommunalités qui gèrent en fin de compte l’essentiel de la vie quotidienne à l’échelle des communautés d’agglomération ou de communes : l’éclairage, l’urbanisme, le ramassage des ordures, etc. À cet échelon, on observe par ailleurs un recrutement accru de fonctionnaires, mais les responsables sont des délégués issus des conseils municipaux : ils ne sont pas élus directement. Ils sont sélectionnés sur les listes électorales pour siéger au conseil communautaire, sans choix direct des électeurs. En résulte une forme d’opacité de l’action publique locale, qui s’ajoute au sentiment d’impuissance.

Un autre exemple est parlant : dans les enquêtes d’opinion, parmi les priorités des Français pour les municipales, on trouve la sécurité. Or, la sécurité n’est pas, en tant que telle, une prérogative du maire du maire : en dehors de la police municipale, la sécurité relève essentiellement de l’État. Il y a donc une confusion entre le national et le local.

« On observe un durcissement du regard sur le politique avec l’idée que le monde politique est devenu, d’une manière générale, assez inutile, voire même nuisible. »

Plus largement, on observe un durcissement du regard sur le politique avec l’idée que le monde politique est devenu, d’une manière générale, assez inutile, voire même nuisible. On assiste ainsi à une transformation, pour le dire de manière un peu savante, de l’« anthropologie politique » française qui plaçait au cœur de la vie politique républicaine les idées de décision et de souveraineté. Aujourd’hui, il y a une érosion de cette mythologie, de ces mythes constructifs. On le voit au niveau national, et désormais aussi au niveau local.

Selon vous, quel courant politique pourrait être considéré comme le principal vainqueur de ces élections ? Est-il d’ailleurs possible de désigner un vainqueur ou les résultats sont-ils trop contrastés ?

Chaque camp prétend avoir gagné. Rien de nouveau jusqu’ici, c’est un classique : en politique, il n’y a que des gagnants ! Mais le problème est précisément là : il n’y a pas eu de véritable clarification des enjeux. La situation qui émerge de ces élections municipales est donc assez confuse, même si l’on peut dégager quelques lignes directrices.

Premièrement, on observe malgré tout, globalement, une forme de recentrage de la vie politique. Il y a un contraste assez net entre, d’un côté, une radicalisation de la scène politique nationale — avec La France insoumise à gauche et le Rassemblement national à droite — et, de l’autre, des dynamiques locales différentes. Ces deux formations ont pu réaliser certaines percées, mais sans que celles-ci soient véritablement convaincantes, notamment dans les grandes villes.

À l’inverse, on observe un ancrage local toujours fort des partis plus traditionnels, comme le Parti socialiste ou Les Républicains. Le PS conserve par exemple un certain nombre de grandes villes, comme Paris, et reste présent dans d’autres configurations, notamment à Marseille. Il a également enregistré des gains dans plusieurs villes comme à Strasbourg, Saint-Étienne, Pau ou Amiens. De leur côté, LR demeure particulièrement solide dans les villes moyennes notamment dans les communes de plus de 9 000 habitants. Cela renvoie à un élément central : il existe une forme de « prime à la notabilité » du maire. C’est un facteur très important, typiquement local et profondément ancré dans la culture politique française : le maire reste une figure de proximité, un interlocuteur identifiable vers lequel on peut se tourner, y compris pour des démarches administratives ou pour relayer des demandes auprès d’autres niveaux de pouvoir. C’est très vrai dans les petites communes mais également dans les plus grandes : la personne du maire est associée à un ancrage territorial et la reconnaissance d’un savoir-faire local.

« Il existe une forme de “prime à la notabilité” du maire. C’est un facteur très important, typiquement local et profondément ancré dans la culture politique française : le maire reste une figure de proximité, un interlocuteur identifiable vers lequel on peut se tourner... »

C’est également un phénomène qui explique les difficultés que peuvent rencontrer des partis arrivés plus tardivement dans la vie politique locale, comme le RN. Celui-ci a certes progressé — avec environ 70 villes gagnées, plutôt de petite taille — mais il ne dispose pas de la même épaisseur historique que des partis comme le PS ou LR. Il lui manque des « fiefs » locaux solidement installés.

À propos de ce terme de « fief », il existe en France des ancrages territoriaux très forts qui s’inscrivent dans une histoire longue et produisent des formes de fidélité locale. Cette logique remonte très loin : le mouvement communal apparaît dès le Xᵉ - XIᵉ siècle autour de l’idée d’autonomie et de protection locales. Cette histoire, prise dans sa durée, contribue à expliquer pourquoi la France compte encore aujourd’hui près de 35 000 communes, et pourquoi les tentatives de fusion se heurtent souvent à des résistances importantes. Même à faible distance, cette affirmation d’autonomie et d’identité locales reste très présente. Dans ce cadre, on observe des formes de fidélité politique qui relèvent presque d’une logique de « fiefs », au sens médiéval du terme. Il s’agit d’une relation interpersonnelle, plus concrète que la citoyenneté abstraite : une fidélité à un élu, en échange d’une forme de protection ou d’aide. Cela explique pourquoi les nouveaux partis rencontrent des difficultés à s’implanter durablement : ils manquent d’ancrage local et de réseaux installés. Ce processus demande du temps ; il faut que les « racines » prennent.

Que disent ces élections de la montée des extrêmes et des fractures territoriales ? Ces municipales révèlent-elles une France à plusieurs vitesses, avec des territoires qui évoluent politiquement de manière de plus en plus différenciée des grandes villes ?

Si l’on regarde les cartes, on voit bien que le RN s'est surtout implanté dans deux zones géographiques. Il a surtout gagné des communes dans le sud-est de la France qui sont des terres d’implantation anciennes du Front national, avec un électorat assez libéral sur le plan économique, composé notamment de petits commerçants, avec une certaine proportion de pieds-noirs, et plutôt anti-État. On retrouve aussi, de manière moins marquée mais réelle, une implantation dans le nord-est. La sociologie y est différente : on est davantage sur un électorat populaire, ouvrier, marqué par la désindustrialisation, les difficultés d’accès aux services publics et un sentiment d’abandon de certains territoires. Ces éléments alimentent le vote RN.

Il existe donc une géographie du vote RN assez claire, ainsi qu’une sociologie qui évolue. Si cet électorat reste largement composé de catégories populaires, le RN progresse aussi, depuis quelque temps, dans les catégories moyennes et supérieures. Il y a donc un élargissement relatif de sa base sociale. Les ressorts de ce vote sont multiples : il y a un sentiment de perte de contrôle, qu’il s’agisse de la situation politique nationale ou de la situation économique personnelle, ainsi qu’un déclassement social. Cela peut se traduire par un rejet de l’immigration, mais selon moi celui-ci ne peut pas être réduit uniquement à de la xénophobie ou du racisme. C’est plus complexe : il s’agit souvent de populations fragilisées, ayant perdu leurs repères sociaux, confrontées à des transformations économiques et à des phénomènes migratoires qu’elles perçoivent comme difficiles à maîtriser. Il y a donc une diversité complexe de facteurs qui produit des demandes de protection face à des évolutions jugées incontrôlées. C’est en tout cas la thèse que je défends. On ne peut pas tout réduire au racisme. Par exemple, si l’on regarde les résultats de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2022, elle a obtenu en moyenne 58 % dans les territoires d’outre-mer, ce qui montre bien que d’autres facteurs sont à l’œuvre. Sans parler d’autres dynamiques comme la montée de Reconquête dans certains quartiers aisés de Paris, notamment dans les 7e et 16e arrondissements, où l’on trouve des populations diplômées, fortunées, ouvertes culturellement. Les logiques à l'œuvre sont complexes. Concernant les municipales, on observe en réalité plutôt une confirmation des ancrages habituels du RN. Il progresse, mais continue de rencontrer des difficultés dans les grandes villes : sur environ 70 villes gagnées, seule une vingtaine dépasse 20 000 habitants.

C’est un problème que l’on retrouve également pour LFI qui met en avant un certain nombre de gains mais qui, en réalité, à part quelques cas comme Roubaix ou Saint-Denis, a obtenu des résultats assez limités. Dans plusieurs villes, et particulièrement dans le cadre d’alliances avec le PS, il y a eu des échecs significatifs — par exemple à Clermont-Ferrand, Toulouse, Avignon ou Limoges — revenues en partie à la droite.

Ces résultats mettent aussi en lumière les tensions internes à la gauche. À Paris, par exemple, on observe un décalage entre les électorats : les voix de LFI ne se sont pas automatiquement reportées sur le PS (Emmanuel Grégoire) entre les deux tours ­— Sophia Chikirou est passée de 10 % à 8 %. C’est un problème pour la gauche car cela traduit des différences réelles de valeurs entre les électeurs de ces deux formations, notamment sur le libéralisme économique, la place de l’entreprise dans l’économie, l’Europe ou encore le rapport à l’autorité. Par ailleurs, s’ils peuvent partager certaines positions sur les questions sociétales ou migratoires ou bien sur des valeurs comme la tolérance et l’humanisme, leurs positions divergent en particulier quant à leur rapport respectif au politique et à la démocratie représentative, dont LFI est plus critique. Cela rend les alliances plus fragiles, avec un PS qui reste en fin de compte assez bourgeois par rapport à une approche et une volonté de transformations plus radicales chez LFI.

Dans quelle mesure l’analyse des comportements électoraux — autant des électeurs que des candidats et des partis affiliés — durant ces municipales pourrait-elle permettre in fine de lire en creux les rapports de force et les grands enjeux qui structureront la présidentielle de 2027 ?

Je dirais qu’il faut être prudent dans ce type de rapprochement un peu immédiat, tout d’abord parce que les taux de participation ne seront certainement pas identiques. De même, les problèmes municipaux ne sont pas les enjeux nationaux. Seront notamment au cœur du débat pour la présidentielle les questions internationales, d’une acuité toute particulière à l’heure actuelle, liées entre autres aux défis de la déconnexion économique, du protectionnisme, du rapport à l’Europe et de l’évolution des relations avec les États-Unis. On peut donc anticiper une abstention moindre que celle observée lors des municipales, la présidentielle recouvrant des registres et des projets plus importants sur le plan historique et identitaire de la France.

« Les Français ont montré par leur vote local qu’ils se défient des positions politiques purement idéologiques “verbeuses”, et aspirent à l’inverse à une politique de la compétence et d’utilité sociale de la part de la classe politique. »

Toutefois, les élections municipales laissent déjà transparaitre les attentes des Français, que l’on retrouvera vraisemblablement dans les urnes l’année prochaine. Les Français ont montré par leur vote local qu’ils se défient des positions politiques purement idéologiques « verbeuses », et aspirent à l’inverse à une politique de la compétence et d’utilité sociale de la part de la classe politique.

Par ailleurs, ce qu’il faut bien garder en tête, c’est que le macronisme va disparaitre à la fin de ce quinquennat. Tout l’enjeu de la présidentielle 2027 tournera par conséquent autour de l'occupation du centre, cet espace électoral jusqu’alors essentiellement macroniste que tenteront précisément de récupérer à la fois le PS et LR. Or, cet électorat macroniste est composite, et les partis traditionnels devront adapter leurs stratégies politiques pour convaincre ce segment déterminant de l’électorat qui sera faiseur de roi au second tour. Il apparait évident que le PS a tout intérêt à rompre définitivement avec la ligne portée par LFI, qui fait office de véritable repoussoir pour les anciens électeurs macronistes ; c’est d’ailleurs précisément la stratégie gagnante d’Emmanuel Grégoire à Paris, qui a réussi à rallier au second tour les voix du candidat Horizons et Renaissance Jean-Yves Bournazel. Concernant LR, à l’inverse, la question reste entière : que vont-ils faire ? Vont-ils accentuer la convergence avec le RN, avec lequel leur électorat partage indéniablement de nombreuses valeurs notamment sur le terrain de l’immigration et de la sécurité ? Ou serait-il davantage payant, électoralement parlant, d’assumer une opposition frontale au RN et à Reconquête, en se positionnant davantage au centre ? La question reste ouverte.



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