Marion Waller, au pays des cimetières parisiens
Néophyte aux affaires funéraires de la mairie de Paris, Marion Waller (promo 15) a découvert un monde passionnant et éprouvant à la fois, qui lui a inspiré un livre témoignage. Rencontre.
Par Thomas Arrivé
Marion Waller travaillait jusqu’en 2023 à la mairie de Paris. Elle n’avait aucune vocation particulière pour s’occuper des cimetières. Diplômée du master Governing the Large Metropolis de Sciences Po, elle a entamé son action municipale comme conseillère sur les questions d’architecture et d’urbanisme auprès de Jean-Louis Missika, adjoint au maire, puis directement auprès d’Anne Hidalgo. Mais elle s’est vue attribuer des fonctions nouvelles après le départ d’une collègue. Ainsi, pendant deux ans et demi, Marion a été « conseillère sur l’architecture, le patrimoine, la rénovation énergétique des bâtiments, la transformation de l’espace public, les espaces verts et les affaires funéraires ».
Le dernier aspect renvoie à la gestion des cimetières parisiens. Ils sont une vingtaine : ceux qui sont situés dans la ville intra-muros et quelques-uns, localisés en-dehors, comme Bagneux, Pantin, Ivry ou Thiais. Certaines questions sont très matérielles : les horaires, la sécurité, les usages autorisés ou non. Le Père-Lachaise accueille des touristes en même temps que des familles venues pour des obsèques : comment faire cohabiter les uns et les autres ? Un cimetière n’est pas un jardin public, il dispose d’une réglementation spécifique (interdiction de le traverser pour un footing, par exemple).
Mais les cimetières renvoient rapidement au deuil et à l’intime : une mission difficile au quotidien, dont Marion Waller s’est acquittée consciencieusement, mais qu’elle a surmontée en écrivant un livre. L’ouvrage, intitulé Redonner une place à nos morts (Allary éditions), est paru en octobre 2024. « Mon travail a été enrichissant, mais éprouvant. J’admire les acteurs qui y consacrent toute leur carrière. Ce sont des tâches gratifiantes – les familles sont souvent reconnaissantes – mais on doit être préparé à voir tous les jours des gens en pleurs. »
À Paris intra-muros, les cimetières quasi au complet
Entre le décès (à l’hôpital, à domicile, voire dans l’espace public) et l’inhumation (au cimetière), la mairie de Paris entre en jeu à plusieurs niveaux. Les familles qui n’ont pas de caveau peuvent acheter un emplacement auprès de la Ville, à condition que le défunt ait résidé ou soit mort à Paris. « Bien souvent, témoigne Marion, les familles ne se sont pas projetées et découvrent les règles au dernier moment. Il faut se faire comprendre d’elles alors qu’elles sont en détresse. C’est aussi un moment où des dissensions peuvent apparaître en leur sein. »
“« Bien souvent, les familles ne se sont pas projetées et découvrent les règles au dernier moment. Il faut se faire comprendre d’elles alors qu’elles sont en détresse. »”
Intra-muros, les cimetières sont presque déjà pleins. Au Père-Lachaise, une ou deux places seulement se libèrent chaque semaine. Il s’agit d’anciens caveaux qui sont exhumés : ce sont des concessions qui n’étaient pas contractées à perpétuité et dont aucun héritier ne paie la prolongation.
Le conseil municipal de Paris a choisi, depuis plusieurs années, de ne pas enregistrer de réservations. On ne peut plus s’acheter une place à l’avance. C’est la loi du « premier arrivé, premier servi » : la famille téléphone lors de la mort du défunt et reçoit une réponse positive ou négative en fonction de la disponibilité.
Les prix sont fixés également en conseil municipal, et varient selon l’endroit et la durée de la concession : ils vont, pour arrondir les chiffres, de 300 euros à Thiais pour une durée courte jusqu’à 15 000 euros au Père-Lachaise pour une durée longue (prix de l’emplacement seul, auquel il faudra rajouter le monument auprès d’une entreprise spécialisée).
Mais tout le monde peut avoir une tombe : « L’inhumation est prise en charge quand personne ne peut payer, avertit Marion Waller, ou bien quand il n’existe aucun parent. » La mise en terre est alors confiée à une société publique locale créée par la Ville (en présence quelquefois des bénévoles de l’association Les Morts de la rue). La société publique parisienne est aussi sollicitée dans le cas des suicides, pour récupérer les corps, en lien avec la police, le cas échéant.
S’adapter aux évolutions de la société
La Ville, ses services et sa société entrent en jeu pour la cérémonie. Seul le Père-Lachaise dispose d’un crématorium. Tous les morts qui sont incinérés le sont là-bas, quelle que soit la destination de l’urne ensuite. Dès lors, les familles sont contraintes de s’adapter à un agenda. Il faut parfois patienter deux ou trois jours. Phénomène exceptionnel : pendant la pandémie de Covid, des corps ont été conservés dans des containers réfrigérés à Orly et Rungis en attendant un créneau.
Le reste du temps, il faut s’organiser aussi pour obtenir une salle de recueillement, au Père-Lachaise ou aux Batignolles, quand la famille ne fait pas de cérémonie dans une église ou tout autre lieu religieux. « Tout le monde devrait disposer d’un beau lieu, dans ces circonstances, estime Marion Waller. Or les salles qui existent actuellement ne sont pas assez nombreuses. »
Si la société détourne souvent le regard face à la mort, des évolutions témoignent néanmoins de mutations représentatives de l’époque. Le deuil périnatal fait désormais l’objet de cérémonies au Père-Lachaise. Le cimetière d’Ivry expérimente, quant à lui, un carré écologique : aucun produit chimique ne doit y entrer, ni au niveau du cercueil ni au niveau du corps. Car les thanatopracteurs en utilisent beaucoup ordinairement : une réglementation européenne est d’ailleurs à l’étude pour exclure de la pratique les produits soupçonnés d’être cancérigènes, dans l’intérêt premier des praticiens. Et à Ivry comme partout ailleurs, les jardiniers des cimetières de la Ville n’emploient plus aucun pesticide, ce qui donne aux allées un aspect quelquefois anarchique que les familles doivent désormais admettre.
Marion Waller résume son sentiment sur ce pas de côté dans sa carrière : « Moi qui me suis engagée sur des questions d’urbanisme, donc des dossiers macroéconomiques, j’ai découvert avec cette mission des acteurs d’une grande générosité, qui font leur possible pour offrir une réponse de service public à ce que nos sociétés ont finalement de plus intime. »
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

