Vers de nouveaux rites funéraires ?

Vers de nouveaux rites funéraires ?

La sécularisation bouscule les rituels mortuaires des religions monothéistes, tentées de s’adapter pour répondre aux demandes les plus diverses. Les rites traditionnels ont-ils dit leur dernier mot ?

Par Raphaël Georgy (promo 17)

De nouveaux lieux, plus écologiques, se développent depuis une dizaine d’années dans l’Hexagone. Ici, en photo, le cimetière naturel de Souché à Niort qui a été le premier en France à être 100 % naturel. Depuis, des espaces funéraires écologiques ont notamment été aménagés dans les cimetières parisiens d’Ivry-sur-Seine et de Thiais (Val-de-Marne). (Crédits : Ville de Niort)

Évelyne ne s’est jamais autant posé la question de sa propre inhumation que depuis qu’elle fait visiter des cimetières. Difficile à deviner derrière l’allure joviale et les robes colorées de cette guide conférencière, mémoire vivante du Pays de Montbéliard (Doubs). En 40 ans, elle a fait visiter le cimetière – vaste parc paysager en escaliers au cœur de la ville – à des milliers de personnes qui n’en ressortent jamais indemnes. « Ces visites suscitent des questions quant à sa propre fin, raconte Évelyne. Je me dis : “Et moi, de quoi ai-je envie ?” » 

Les religions traditionnelles reculant, la liberté gagnée pose de nouvelles questions : « Contrairement à ce que pensaient les anthropologues des années 1970 qui donnaient un poids énorme au social et aux rites collectifs, nous n’assistons pas aujourd’hui à une déritualisation, mais à une demande rituelle, souvent différente. Les anciens rites ne semblent plus opérants et la recherche d’une “nouvelle ritualité”, celle d’une ère postchrétienne, est en cours », explique Éric Crubézy, médecin-archéologue et professeur d’anthropobiologie à l’université Toulouse-III, auteur d’Aux origines des rites funéraires. Voir, cacher, sacraliser (Odile Jacob, 2019).

« Les anciens rites ne semblent plus opérants et la recherche d’une “nouvelle ritualité”, celle d’une ère postchrétienne, est en cours. »
— Éric Crubézy, anthropologue

Les trois monothéismes face au corps du défunt

Dans ce contexte, les ministres du culte se heurtent à des demandes parfois baroques. « Ce qui ouvre la porte au n’importe quoi, c’est parfois ce que font les gens des urnes après incinération », raconte Louis Pernot, pasteur au temple de l’Étoile, à Paris. « Entre ceux qui veulent répandre les cendres dans les lieux publics, où c’est normalement interdit, et ceux qui se disputent l’urne en voulant que je sois là pour voler la moitié des cendres de leur mère discrètement et les mettre dans un autre récipient. » Même son de cloche dans le judaïsme. 

« Cette réalité s’inscrit dans un contexte de mutations culturelles profondes, de sécularisation partielle et de fragilisation des repères symboliques », explique le rabbin Mikaël Journo, aumônier général israélite des hôpitaux. « Les familles expriment parfois des attentes qui traduisent davantage une souffrance contemporaine ou des références extérieures à la tradition juive qu’une opposition consciente à celle-ci. Le rôle du rabbin n’est alors ni de céder mécaniquement ni de se rigidifier, mais d’accompagner avec humanité, pédagogie et fermeté bienveillante, en rappelant que les rites funéraires juifs ne sont pas des conventions sociales, mais une anthropologie spirituelle structurée, visant à préserver la dignité du défunt, la cohérence du deuil et la transmission du sens. »

Dans certains cimetières français, des carrés juifs et musulmans sont aménagés pour accueillir les défunts de ces deux religions. À gauche, un carré juif dans le cimetière de Pantin (plus grand cimetière à Paris extramuros). À droite, l’ancien cimetière musulman de Bobigny, créé en 1934, et devenu en 1996 le carré musulman de quatre communes (Aubervilliers, Bobigny, Drancy et La Courneuve). Crédits : Djampa / Mohatatou

Si les rites sont très divers dans le monde, le développement du christianisme et de l’islam les a largement uniformisés en les centrant sur l’inhumation. La croyance dans la résurrection des corps a amené ces religions, avec le judaïsme, à préserver à tout prix l’intégrité physique du corps. Juifs et musulmans refusent souvent que les restes humains soient touchés ou déplacés, s’opposant à la logique administrative de reprise des tombes par manque d’espace.

L’anthropologue observe une fonction commune aux rites funéraires traditionnels : acter la séparation. « Qu’est-ce qu’une sépulture, sinon une séparation voulue des vivants et des morts ? », interroge Éric Crubézy. « Certes, il peut arriver que celle-ci soit absente, comme dans le cas des disparus en mer. Impossible ici de se séparer des morts puisque personne n’a constaté leur décès. Ce défaut de séparation est d’ailleurs parfois à l’origine de troubles pour les proches qui se retrouvent dans l’incapacité de transformer le disparu en défunt. » Mais chaque religion acte cette séparation à sa manière.

« Le but du rite est double : prier pour la personne décédée et lui rendre hommage, consoler ceux qui ont perdu un être cher et leur donner des éléments pour continuer la vie chrétienne »
— David Roure, curé

Depuis le concile Vatican II (1962-1965), l’Église catholique est passée d’une pédagogie de la crainte de l’Enfer à une pédagogie de l’espérance et de l’accueil. « Le but du rite est double : prier pour la personne décédée et lui rendre hommage, consoler ceux qui ont perdu un être cher et leur donner des éléments pour continuer la vie chrétienne », explique David Roure, curé de la paroisse de Suresnes (Hauts-de-Seine). Trois symboles sont utilisés lors de la messe d’enterrement. On place à la tête du cercueil des cierges allumés au cierge pascal. À la fin de la célébration, le rite de l’encensement manifeste le respect pour ce corps qui a été le « temple du Saint-Esprit », selon la formule biblique. L’aspersion avec l’eau bénite, geste réalisé par le prêtre, est souvent poursuivie par les proches et les anonymes, qui ne sont pas forcément chrétiens. « Ces gestes parlent plus que les paroles elles-mêmes », remarque le curé.

La présence du cercueil montre toute l’importance que les monothéismes, dans leur majorité, accordent au corps. Dans l’islam, la toilette mortuaire fait partie de la formation religieuse, là où les autres religions la délèguent à des professionnels. « On effectue la toilette funéraire de la même manière que l’on réalise les ablutions majeures », explique Abdelali Mamoun, imam à la Grande Mosquée de Paris et référent religieux à la radio Beur FM. Le corps est recouvert d’un drap blanc, encensé et parfumé. Il doit être inhumé dans les 24 heures, selon la tradition qui, dans les climats chauds du monde arabe originel, souhaite préserver le corps de la décomposition. La sobriété est de mise et les fleurs sont déconseillées, bien que, par mimétisme, de plus en plus de tombes musulmanes soient fleuries en France. Une prière collective est accomplie pour intercéder en faveur du mort avant l’inhumation. « Lorsqu’une personne passe du monde d’ici-bas vers celui des morts, les musulmans manifestent de la gratitude pour ceux qui ont été des bienfaiteurs dans ce monde, précise Abdelali Mamoun. S’il n’a pas été à la hauteur des attentes de son créateur, nous faisons preuve de compassion et intercédons auprès d’Allah pour qu’il lui pardonne ses fautes. »

« Lorsqu’une personne passe du monde d’ici-bas vers celui des morts, les musulmans manifestent de la gratitude pour ceux qui ont été des bienfaiteurs dans ce monde. S’il n’a pas été à la hauteur des attentes de son créateur, nous faisons preuve de compassion et intercédons auprès d’Allah pour qu’il lui pardonne ses fautes. »
— Abdelali Mamoun, imam

Dans la tradition protestante, le service funèbre se fait souvent sans la présence du corps, en raison d’une conception différente du salut. « Il ne nous appartient pas de supplier Dieu pour des morts qui sont de toute façon en lui et dont la condition ne dépend pas ou plus de nos supplications », tranche le théologien protestant Laurent Gagnebin, auteur de nombreux livres de vulgarisation sur le protestantisme. « Ce culte est fait pour les vivants et non pour les morts ». Cet office, appelé « service d’action de grâce », signifie que l’objectif est d’être dans la reconnaissance plutôt que la tristesse. « Les protestants ne prient pas pour les morts, mais se réunissent pour rendre hommage, remercier pour une existence et tout ce qu’elle a pu donner, partager une parole d’espérance et de vie à partir de la Bible, et prier pour ceux qui restent », complète le pasteur Louis Pernot.

L’essor de la crémation

Autrefois très peu pratiquée du fait des interdits religieux, la crémation concerne désormais plus de 40 % des obsèques en France. Ici, le columbarium (monument cinéraire collectif) situé au sein du crématorium du Père Lachaise à Paris, premier crématorium à avoir été créé en France, en 1889.
(Crédits : Guilhem Vellut)

Sur la question de la crémation également, le protestantisme fait figure d’exception. En effet, elle est souvent condamnée dans les autres traditions. « Le corps n’est pas considéré comme une simple enveloppe matérielle, mais comme un dépôt sacré, associé à l’âme et appelé à être traité avec un respect absolu, y compris après la mort », explique le rabbin Mickaël Journo. « L’inhumation en terre exprime cette continuité du lien entre l’homme, la Création et l’histoire. La crémation est perçue comme une négation de cette vision, en rupture avec la tradition. Elle empêche en outre l’accomplissement de nombreux rites essentiels du deuil juif, qui structurent le temps, la parole et la mémoire. » 

« Le corps n’est pas considéré comme une simple enveloppe matérielle, mais comme un dépôt sacré, associé à l’âme et appelé à être traité avec un respect absolu, y compris après la mort. »
— Mickaël Journo, rabbin

Néanmoins, depuis 1963, l’Église catholique tolère cette pratique, à condition qu’elle ne soit pas motivée par rejet de la foi chrétienne. Mais elle s’oppose toujours à la dispersion des cendres et recommande de les conserver intactes dans un lieu sacré.

Les statistiques révèlent une progression fulgurante : en 1980, 1 % des obsèques se faisaient par crémation. En 2020, plus de 40 %. Sous l’effet de la montée de l’individualisme, le défunt devient le centre exclusif de la célébration et remplace la liturgie du salut.

« La diminution de la pression religieuse implique une évolution rapide des rites. Même le concept laïc de tombe pour chacun, décidé lors de la Première Guerre mondiale, s’efface avec les jardins du souvenir, analyse l’anthropologue Éric Crubézy. L’initiative est laissée aux proches, d’où sa variabilité et son “bricolage”. Il en résulte une diversité de rites et de pratiques, parfois considérée comme une victoire pour les libertés individuelles. »

Des rituels non religieux 

Comment rendre hommage aux morts sans se référer à Dieu ? La cérémonie civile tente de répondre à ce besoin de ritualiser la séparation. Contrairement au prêtre qui s’appuie sur une liturgie millénaire et uniforme, le maître de cérémonie s’efforce de concevoir un rite sur mesure avec la famille. On ne prie plus pour le salut de l’âme, mais on célèbre la vie du défunt. La musique remplace la prière. Et de nouveaux types de cimetières voient le jour.

Inspiré du modèle allemand, le concept de forêt cinéraire se développe en France. Il permet à des familles d’acheter une concession au pied d’un arbre, où l’urne biodégradable est enfouie. « Aujourd’hui, à l’heure où l’écologie devient un enjeu de société, un “arbre de mémoire” choisi par les proches devient un lieu symbolique qui porte le nom du défunt dont les cendres sont déposées entre les racines », explique l’anthropologue, qui souligne toutefois les défis posés par la dispersion des cendres : « Lorsque les cendres sont dispersées, il ne reste pas de traces, rien qui puisse prouver ce décès, sinon le souvenir de la vision du corps mort. Il s’agit d’une situation nouvelle dans l’histoire de l’humanité. Quand les cendres sont dispersées dans un jardin du souvenir, la mentalisation de l’agrégation, qui entend implicitement montrer aux vivants qu’un individu qui faisait partie de leur monde le quitte pour aller s’agréger à un autre monde, celui des morts, est plus difficile. »

Il arrive pourtant que ces nouveaux rites donnent lieu à une recomposition inattendue, mélange de tradition et de rupture. La mère de Zélie souhaitait que ses cendres soient dispersées dans la forêt de son enfance, dans les Vosges. « J’ai fait les démarches auprès de la commune et ma fille et moi-même avions choisi la date d’anniversaire de ma maman pour la rendre à la Terre », raconte Zélie. Avec l’adjoint au maire, elle trouve un vieux chêne, dans lequel avait été installée une statue de la Vierge Marie. « Comme maman était croyante, je me suis dit que c’était pas mal. » Pour la fille et la petite-fille, il ne pouvait y avoir de meilleur endroit dans la forêt. Après avoir répandu les cendres autour de l’arbre, la petite-fille prend la parole et s’adresse à la défunte : « Aujourd’hui, je t’annonce que tu vas avoir un arrière-petit-enfant. » « Comme j’étais à côté, je l’ai appris en même temps », raconte Zélie. Le cycle de la vie était accompli.

Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.5.



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