Littérature : quand les mots pansent les maux
Face au deuil, à l’inconcevable, à la souffrance inattendue, nous nous retrouvons souvent sans voix, sans mots. Ceux des écrivains peuvent alors s’avérer salvateurs, faire office de béquilles afin de trouver un semblant de sens dans l’épreuve.
Par Claire Bauchart (promo 10)
« Entre le mot et la mort, juste un “r” de différence, juste celui qu’il me faut pour respirer. » Cette citation de l’auteur français Thierry Beinstingel reflète à quel point les écrivains savent mettre des « mots sur des émotions que nous ressentons sans pouvoir les surmonter, car nous n’arrivons pas à les symboliser », expose Myriam Watthee-Delmotte, directrice au Fonds national de la recherche scientifique en Belgique (l’équivalent du CNRS) et autrice de Dépasser la mort, l’agir de la littérature (Actes Sud, 2019). « On a beau côtoyer la mort tous les jours, à travers les médias notamment, on ne peut pas la comprendre. Cela nous piège : ne pas avoir de mots, c’est ne pas pouvoir penser, complète l’universitaire. L’humain est un être parlant, un “parlêtre” disait Lacan. »
Mort et identification
Les romanciers ont cette capacité à verbaliser l’indicible, nommer la mort, à commencer par la leur, celle de leurs héros… donc, potentiellement, la nôtre. « La lecture développe une forme d’empathie, par ailleurs documentée par les neurosciences. Lire sollicite des zones du cerveau, qui sont les mêmes qui s’activeraient face au réel », abonde Yann Coillot.
Cet agrégé de lettres a piloté l’anthologie Scènes de mort. Mourir en littérature (Folio, 2023). Pour lui, un texte permet d’anticiper, de se figurer une expérience. Et de citer l’exemple de La Mort d’Ivan Ilitch, nouvelle de Léon Tolstoï (1886), dont certaines phrases sont particulièrement révélatrices : « De minute en minute, il sentait que, malgré tous les efforts dépensés à lutter, il se rapprochait toujours davantage de ce qui l’épouvantait. (…) Sa respiration s’étrangla encore davantage, il tomba dans un trou, et là, tout au bout, il vit briller quelque chose. (…) Il chercha son ancienne peur, sa peur habituelle de la mort, et ne la trouva pas. Où était-elle ? »
« Le genre romanesque est le plus intime, le plus susceptible d’offrir une lecture vraiment conscientisée, commente Yann Coillot. Je crois beaucoup en l’identification aux personnages ». Procédé qui permet de ne pas se retrouver seul, que ce soit en anticipation de sa propre mort, ou face à celle d’un proche.
Laisser une place aux morts
« Lire nous aide à faire le deuil. On y reste coincé si on ne trouve pas quelque chose qui nous débloque de cette situation qui nous laisse bien souvent sans voix, parce que sans mots », rebondit Myriam Watthee-Delmotte.
Ces mêmes mots, ces mots justes relèvent alors d’un « défi éthique », assure Frédérique Leichter-Flack, professeure des universités en Littérature et Humanités politiques au Centre d’Histoire de Sciences Po, et autrice notamment de Pourquoi le mal frappe les gens bien ? La littérature face au scandale du mal (Flammarion, 2023). « Raconter la mort des autres, c’est parler d’eux au moment où ils sont le plus vulnérables, où ils n’ont plus aucune prise sur leurs corps et leur image… comment dire la réalité de la mort tout en préservant leur dignité ? »
“« L’être humain a besoin d’instaurer une distance entre la mort et soi. Celle-ci n’est envisageable que si l’on met des mots sur ce qui vient de se passer, qu’on nomme la mort, l’autre, ce qu’il a été. »”
Ce véritable défi d’écriture est pétri de questionnements éthiques et de précautions absolument nécessaire par ailleurs. « Le sociologue Patrick Baudry explique que pour vivre un deuil sans trauma, il est indispensable de donner une place aux morts. C’est d’ailleurs le titre de l’un de ses livres. C’est ce que fait la littérature et ce n’est pas pour rien que même ceux qui ne lisent pas d’ordinaire convoquent pourtant des textes littéraires lors des enterrements », rappelle Myriam Watthee-Delmotte, soulignant à quel point l’impossibilité à se réunir autour de mots pour honorer un mort pendant la crise du Covid a manqué. « L’être humain a besoin d’instaurer une distance entre la mort et soi. Celle-ci n’est envisageable que si l’on met des mots sur ce qui vient de se passer, qu’on nomme la mort, l’autre, ce qu’il a été. Cela est nécessaire pour repartir sereinement vers la vie. »
Une urgence à verbaliser, y compris pour les disparitions auxquelles on se prépare depuis toujours. « Par exemple, perdre ses parents est la chose la plus commune, la voie ordinaire, poursuit Myriam Watthee-Delmotte. Mais, on n’est jamais prêt. » En cela, elle recommande la lecture d’un poème signé Béatrice Bonhomme. Cette dernière l’a écrit en hommage à son père : « Tu es posé sur l’étrangeté des mondes, dans le cœur dormant de la nuit, et les larmes coulent sur ton cercueil de neige, dans la dentelle de tes mains d’os et de pierre. (…) Et désormais tu dors en moi avec tes mains de gisant avec tes yeux couleur de menthe. » « Béatrice Bonhomme apprivoise la mort avec délicatesse, subtilité, rend hommage à celui qui a disparu mais pas complètement, car il continue de vivre en nous. Son texte aide, incontestablement. »
De la littérature à la chanson
Ces mots sont salvateurs aussi dans d’autres cas pour expliquer l’inexplicable. Myriam Watthee-Delmotte peut en témoigner : « Mon meilleur ami s’est suicidé il y a une vingtaine d’années. C’était quelqu’un de dynamique, joyeux. Son décès a été un coup de tonnerre dans un ciel bleu. » Une situation insensée qui la conduit à l’époque à se questionner au sujet de ce qu’elle n’aurait pas vu, ou pas fait. « Ces mots de Bernanos, issus du Journal d’un curé de campagne et attribués au héros qui se sait atteint d’une grave maladie, m’ont traversé l’esprit et apaisée : “Je me demandais : que ferais-je à 50, à 60 ans ? Et, naturellement, je ne trouvais pas de réponse. Je ne pouvais pas même en imaginer une. Il n’y avait pas de vieillard en moi.” Cette dernière phrase m’a éclairée et déculpabilisée. Bien sûr, elle ne m’a pas enlevé mon chagrin, mais m’a permis de mettre un sens sur le non-sens. La littérature m’a aidée par rapport à une mort qui était inconcevable pour moi. »
En reflétant ainsi les émotions par lesquelles on passe, les textes peuvent servir de soutiens pour accomplir un deuil, atteindre un état d’apaisement. En prose, ou en rimes, car « la musique peut aussi parler magnifiquement de la mort », rappelle Myriam Watthee-Delmotte.
Frédérique Leichter-Flack ne dit pas autre chose. « En s’adressant à Dieu dans la chanson You Want it Darker, Leonard Cohen affronte le défi du mal qui frappe de manière injuste ou aléatoire. C’est une manière de camper la posture de l’homme qui n’acceptera jamais de trouver l’horreur normale, qui se tient du côté de la rébellion, qui ne cédera pas. »
Affronter l’intolérable
Cette professeure en littérature a consacré une partie de ses recherches à la mémoire des violences de masse et aux choix tragiques en situation extrême. « Chaque mort constitue une perte inconsolable pour les proches, mais toutes ne sont pas perçues comme également intolérables. L’effet de choc est variable : ce n’est pas la même chose de mourir à 90 ans après une vie bien remplie ou à 10 ans dans un attentat. Un adolescent renversé par une voiture, une jeune mère qui se découvre atteinte d’une tumeur incurable juste après avoir accouché, ce n’est pas “la mort” comme condition commune. »
Dans ces cas-là, la chercheuse pointe que la littérature ne console pas, ne distrait pas, mais assume, affronte le scandale, voire le valorise : les mots lui donnent de l’importance. « Cela apaise les personnes endeuillées de lire un texte qui respecte leurs sentiments de révolte, de sidération, qui ne cherche ni à les atténuer ni à les effacer. Car, dire, par exemple, à quelqu’un qui vient de perdre un enfant “le temps va te consoler”, c’est juste indécent. »
“« Cela apaise les personnes endeuillées de lire un texte qui respecte leurs sentiments de révolte, de sidération, qui ne cherche ni à les atténuer ni à les effacer. »”
L’un des exemples illustrant le mieux ses propos est Le Roi Lear de Shakespeare. « À la fin de la pièce, le vieux Roi Lear, qui a évidemment ses torts, est victime d’un acharnement du sort, entre souffrances extrêmes et l’ingratitude de ses deux filles aînées. Sa seule consolation réside dans le fait de retrouver sa plus jeune fille, Cordelia. Mais cette dernière est assassinée par le traître de l’histoire et meurt. » Frédérique Leichter-Flach revient sur cette scène au cours de laquelle le roi tient la jeune Cordelia dans ses bras. « Il ne sait pas si elle est déjà morte, si elle peut revenir à la vie. Il y a cette hésitation de quelques secondes où la situation est sur le point de basculer dans l’irrémédiable : le roi Lear espère encore un miracle. Là, la littérature nous amène tout au bord du gouffre pour éprouver le scandale. L’auteur aurait pu nous épargner la mort de Cordelia, c’est vrai. Sauf que dans la vie, les miracles sont rares. Des enfants meurent. »
En nous faisant effleurer des émotions réelles, la fiction nous équiperait, nous dispenserait d’être ébranlés par surprise par la vie. « La littérature nous travaille », ponctue Frédérique Leichter-Flack, soulignant par ailleurs que les textes soulagent les âmes autant qu’ils les façonnent. « Le fait que la mort des enfants soit un marqueur symbolique de la question du mal est une construction de la littérature du XIXe siècle. Charles Dickens et Victor Hugo, notamment, ont imposé le thème de la souffrance des petits sur le devant de la scène sociale. Ils en ont fait un scandale politique qui a mené à une réflexion législative. »
Les mots, ressources psychiques
Philip Roth, lui aussi, a abordé la mort des enfants, dans son roman Némésis. « Il imagine une épidémie de polio à la fin des années 40 à Newark. Cette maladie cueille des vies d’enfants ici ou là », résume Frédérique Leichter-Flack. Ce qui permet, selon elle, de soulever une autre thématique : celle de la mort en tant que grande faucheuse, à travers un virus. « Cette œuvre parle du hasard horrible, du scandale de l’aléa, celui de la maladie, de l’accident ou de l’attentat : pourquoi avoir traversé la route pile au moment où la voiture nous renverserait ? Pourquoi s’est-il trouvé sur le chemin de la bombe ? » Avec des nuances entre les situations : « Dans l’attentat, la malfaisance s’ajoute à la douleur. La vie précieuse d’un proche avec qui l’on construisait un projet, celle d’un enfant élevé patiemment, sont écrasées par d’autres qui n’y accordent aucune importance. La désinvolture avec laquelle la mort vient briser cela suscite la sidération la plus profonde. »
Un texte incontournable pour traverser une lourde épreuve de vie ? Le Livre de Job, « l’histoire d’un homme, le meilleur des hommes, frappé par tous les malheurs du monde, un récit qui nous aide à affronter l’enjeu, mettre des mots sur des plaies à vif pour continuer dans un monde où même des innocents souffrent », poursuit Frédérique Leichter-Flack.
À écouter ces experts, la littérature ferait office d’interlocuteur bienveillant, prenant au sérieux nos émotions, nos angoisses, nos révoltes et proposerait une reconnaissance de notre deuil, dans toutes ses variantes. En d’autres termes, « la fiction offre une ressource psychique qui aide à vivre avec l’injustice, à garder du sens dans l’épreuve sans lui céder notre raison », conclut Frédérique Leichter-Flack.
Cet article a initialement été publié dans le numéro 35 du magazine Émile, paru en mars 2026.

