Guillaume Viry : "Écrire un livre, c’est un échange qui se joue entre l’auteur et le lecteur"
Guillaume Viry a reçu, le 2 juin 2026, le Prix du roman de Sciences Po Alumni pour L’Esprit de sel, paru aux Éditions du Canoë. Ce récit, écrit en vers libre, retrace le parcours d’Ita, une jeune femme juive qui quitte la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale pour se réfugier en Belgique puis en France. Son histoire se termine le matin de la rafle du Vel d’Hiv. La rédaction d’Émile s’est entretenue avec Guillaume Viry, comédien, acteur et écrivain, pour évoquer la genèse de ce roman puissant et poétique.
Propos recueillis par Maïna Marjany (promo 14) et Charles Ottavi
Vous avez été formé à l’École Supérieure d’Art Dramatique de Paris pour devenir comédien et acteur. Qu’est-ce qui vous a amené à vous lancer dans l’écriture ?
Dans un premier temps, j’ai écrit plusieurs scénarios de films que j’ai parfois réalisés, parfois pas. C’est un processus assez long : on écrit puis on réécrit avec des script-doctors pour essayer de contenter tout le monde parce que les projets de films, de fiction notamment, doivent passer par beaucoup d'intermédiaires pour pouvoir se faire ou pas. Pendant trois ans, je me suis un peu perdu dans l’écriture d’un scénario qui ne s’est finalement pas fait. Malgré trois ans de travail sur ce texte, il ne restait rien, il n’y avait pas d’objet livre. Et surtout, ce qui me manquait dans cette forme d’écriture, c’était tout le travail sur le langage, les mots, la forme. J’ai donc écrit ensuite une pièce de théâtre puis des romans.
En 2024, vous publiez donc votre premier roman, L’Appelé, qui traite des conséquences de la guerre d’Algérie. Le second, L’Esprit de sel, se déroule lors de la Seconde Guerre mondiale. Est-ce que la guerre vous inspire particulièrement comme sujet d’écriture ?
C’est davantage la mémoire qui m’inspire parce que je ne traite pas vraiment du moment de la guerre d’Algérie dans L’Appelé, mais davantage du traumatisme, toujours présent 60 ans plus tard. J’ai repris les rares éléments que je connaissais de la vie d’un oncle parti en Algérie pendant trois mois et qui, à son retour, n’a jamais réussi à vivre normalement, à avoir un travail... Il s’est enfoncé dans ses angoisses jusqu’à faire de nombreux séjours dans les hôpitaux psychiatriques.
Après la sortie de ce premier roman, j’ai eu énormément de retours de lecteurs qui m’ont parlé de leur propre histoire, d’un appelé qu’ils avaient dans leur famille, me confiant que c’était une histoire qui n’avait jamais pu être racontée auparavant. La guerre d’Algérie est un véritable non-dit familial mais également sociétal. Il est lié, je pense, au fait qu’il n’y ait pas eu de prise de parole au plus haut sommet de l’État comme cela a été le cas pour la rafle du Vélodrome d’Hiver avec le discours, très fort, de Jacques Chirac en 1995. Les tensions sont toujours très présentes autour de la guerre d’Algérie et nous ne sommes pas encore allés au bout du chemin mémoriel.
L’Esprit de sel porte sur l’histoire d’Ita Zitenfeld, une jeune femme juive obligée de quitter la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale et qui finit réfugiée en France. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à son histoire ?
C’est en lisant l’ouvrage de l’historien Laurent Joly, La rafle du Vel d’Hiv, dans lequel il réalise un travail historique remarquable en retraçant de nombreux parcours de vies brisées, que j’ai découvert celui d’Ita Zitenfeld. Je me souviens, ce jour-là, j’ai pris mon vélo et je suis allé au 35, rue des Rosiers découvrir la façade de l’immeuble où habitait Ita Zitenfeld avant la rafle. Mais il n’y avait pas de traces, plus rien, même pas une plaque commémorative, juste les magasins actuels du quartier. J’ai levé la tête vers le quatrième étage et quelque chose m’a bouleversé d’imaginer cette femme, d’imaginer son corps, ses désirs, sa vie amoureuse, d’imaginer cette existence empêchée, recluse, à la veille de la rafle du Vélodrome d’Hiver. C’est de cette profonde émotion qu’est née l’écriture du livre.
“« J’ai levé la tête vers le quatrième étage et quelque chose m’a bouleversé d’imaginer cette femme, (...) cette existence empêchée, recluse, à la veille de la rafle du Vélodrome d’Hiver. »”
Laurent Joly – que je remercie à la fin du livre – m’a très généreusement donné accès à ses recherches, et notamment aux traces administratives de la vie d’Ita, ses demandes de papier et les multiples refus de séjour qu’elle a essuyé en Belgique et en France. Mis à part ces éléments administratifs, je ne savais rien d’elle. À partir de là, je suis passé d’Ita Zitenfeld à Ita, un personnage de fiction, et j’ai commencé à imaginer et à écrire dans les trous, dans les blancs.
Et vous écrivez cette histoire dans un style très particulier : c’est la voix du personnage qui nous parle, de façon simple et poétique, sans aucune ponctuation mais avec de nombreuses respirations et silences. Cela vous permet de traiter un sujet – la Shoah – qui est au cœur de nombreuses autres œuvres de fiction d’une manière renouvelée. Pourquoi ce style d’écriture ? Comment cette forme libre sert le propos ?
C’est en effet très compliqué d’écrire des textes sur la Shoah. Cette catastrophe est une rupture, une scission, une coupure et sans doute que cela doit se traduire au niveau de la forme : on ne peut plus écrire comme avant. On le voit dans la littérature de l’après-Shoah avec des auteurs notamment comme Beckett au théâtre et c’est ce que j’ai essayé de faire, modestement. En revanche, je ne me suis pas dit que je voulais écrire sur le « sujet » de la Shoah, j’écris d’abord à partir d’une émotion, d’un corps, d’un personnage.
“« La Shoah est une rupture, une scission, une coupure et sans doute que cela doit se traduire au niveau de la forme : on ne peut plus écrire comme avant. »”
Je ne construis jamais de plan au préalable. Je suis le mouvement de mon écriture par écho, par rebond. C’est une phrase qui amène une autre phrase, naturellement. Ce que j'essaie de faire, c'est qu'on entende les mots un peu comme pour la première fois, que des mots souvent très simples et très concrets se mettent, tout à coup, à résonner, à ouvrir des champs nouveaux et parfois à revenir comme des refrains.
Si on prend le point de départ du livre. On sait qu’Ita Zitenfeld est née à Sieradz. J’ai essayé d’imaginer quel pourrait être le métier de son père ; je voulais que ce soit concret, pas métaphysique ou philosophique. J’ai pensé à celui de vendeur de harengs, et de là s’est déroulé, petit à petit, un espèce de fil narratif sur le hareng, la mer et le sel, ce qui a donné par la suite le titre du livre L’Esprit de sel.
C’est un peu mystérieux quand j’y pense mais, pendant tout le processus d’écriture, j’ai vraiment eu l’impression d’avoir été habité, habité par la voix, l’histoire d’Ita, que j’ai écrite relativement facilement, d’un trait, de manière un peu bénie.
“« J’aime bien que les textes soient au croisement de plusieurs formes artistiques, qu’ils puissent être considérés comme un roman par certains lecteurs ou comme de la poésie par d’autres. »”
Vous parliez précédemment de mots qui sonnent comme des refrains. La forme de votre texte procure en effet une certaine musicalité. Quelles sont vos inspirations artistiques, dans le domaine de la littérature et au-delà ?
Quand je lis un roman, j’aime qu’il y ait un travail fait sur la langue, le langage, le rythme. C’est ce qui m’importe le plus. Des romanciers comme Laurent Mauvignier – dont j’ai lu tous les livres et qui étaient, à chaque fois, bouleversants – mais aussi Georges Perec ou Marguerite Duras. J’aime bien que les textes soient au croisement de plusieurs formes artistiques, qu’ils puissent être considérés comme un roman par certains lecteurs ou comme de la poésie par d’autres. D’ailleurs, j’ai le projet avec le soutien d’Artcena de porter le texte sur scène, ce qui me plait beaucoup car dans la droite ligne de ce que je me suis autorisé à faire, écrire un texte que l’on ne puisse pas enfermer dans une case.
J’aime beaucoup les chansons également parce que, là aussi, le travail sur la forme est essentiel, avec des refrains et des phrases qui reviennent. Il y a dans les textes d’Alain Bashung ou de Léo Ferré une économie de mots mais avec une puissance d’évocation absolument bouleversante, comme c’est notamment le cas de l’Affiche Rouge d’Aragon, dont j’écoutais récemment la superbe reprise par Arthur Téboul lors de la panthéonisation de Missak et Mélinée Manouchian.
“« Écrire un livre, c’est un échange, cela se joue à deux, entre l’auteur et le lecteur, comme une partie de tennis. »”
Votre style épuré donne l’impression que l’histoire est intemporelle. L’avez-vous construit de manière à ce que votre personnage, une réfugiée qui subit notamment des « refus de séjour », résonne par rapport aux problématiques d’immigration actuelles ?
Ce n’était pas mon intention initiale. Je voulais raconter le parcours de cette femme dans le contexte de la Shoah, mais j’aime bien l’idée que cette histoire puisse dépasser le contexte de la Seconde Guerre mondiale pour accéder à quelque chose d’universel. Au final, cet universel, c’est le tragique humain qui survient depuis la nuit des temps.
Concernant le style épuré, une vraie question s’est posée à moi : qu’est-ce que je nomme ? J’ai voulu rester tout en pudeur et en modestie dans ce texte, qu’on puisse entendre sans dire, dans les silences. Et puis, écrire un livre, c’est un échange, cela se joue à deux, entre l’auteur et le lecteur, comme une partie de tennis. Il faut penser à laisser une place au lecteur et, pour ça, il faut des blancs, que le lecteur puisse voyager, qu’il imagine, à partir de son histoire, sa réalité propre.
PRIX DU ROMAN DE SCIENCES PO ALUMNI : LA FICTION POUR HORIZON
En 2024, Sciences Po Alumni a lancé le premier Prix littéraire des diplômés de Sciences Po. Renommé Prix du roman de Sciences Po Alumni en 2026, Il couronne chaque année un ouvrage de fiction de langue française qui, à l’instar de la phrase définissant la « raison d’être » de Sciences Po, permet de « comprendre notre temps ». Le Rêve du pêcheur de Hemley Boom (Gallimard) est le lauréat de la première édition. Le Ciel de Tokyo d’Émilie Desvaux (éditions Rivages) est sorti vainqueur de la deuxième édition.
Pour cette troisième édition, le jury était présidé par Alfred de Montesquiou et composé de : Anne-Béatrice Schlumberger (promo 1983), présidente de Sciences Po Alumni, membre de droit ; Juliette Coulombel (étudiante), présidente de la 7ème édition du prix littéraire des étudiants de Sciences Po, membre de droit ; Émilie Desvaux, écrivaine, lauréate de l’édition 2025 pour Le ciel de Tokyo (Rivages), membre de droit ; Madeleine Clanet (promo 2016), secrétaire générale adjointe à l'Agence pour l'Enseignement Français à l'étranger et influenceuse littéraire ; Laurence d’Aboville (promo 2000), Directrice adjointe d'Allary Éditions ; Marin de Viry (promo 1988), écrivain, critique littéraire et théâtre au Figaro Magazine et à la Revue des deux mondes ; Quentin Girard (promo 2009), journaliste à Libération ; Charlène Guinoiseau, co-directrice des Éditions Jouvence et fondatrice des Éditions Le soir venu ; Nolwenn Le Blevennec, journaliste à L'Obs, écrivaine aux éditions Gallimard ; Renaud Leblond (promo 1986), directeur général adjoint des éditions XO, écrivain et membre du comité éditorial d’Émile ; Minh Tran Huy (promo 2002), écrivaine, ancienne rédactrice en chef adjointe du Magazine littéraire, journaliste littéraire à Madame Figaro.
