Sébastien Maillard : "L’Europe deviendra une puissance respectée où Londres aura sa place…"
Le Cercle franco-britannique poursuit sa série d’entretiens avec des profils attachés aux deux rives de la Manche. Ce mois-ci, nous rencontrons Sébastien Maillard, conseiller spécial à l’Institut Jacques Delors. Au sein de ce think tank, qu’il a dirigé de 2017 à 2023, notre invité travaille auprès du Centre Grande Europe , notamment sur l’élargissement, les relations UE-Royaume-Uni et la Communauté politique européenne. Résidant à Londres, il est également Associate Fellow à Chatham House et Visiting Senior Fellow au European Institute de la London School of Economics. Auparavant, à la fin de ses études à Sciences Po (promo 94) et à l’Université d’Aix Marseille, Sébastien Maillard a été journaliste, correspondant à Bruxelles et à Rome de La Croix.
Propos recueillis par Olivier Marty, Président du Cercle franco-britannique de Sciences Po Alumni
Quels sont vos souvenirs de Sciences Po et quels ont été les atouts les plus tangibles de la formation que vous y avez reçue ?
Le souvenir, en poussant les lourdes portes rue Saint-Guillaume, de rejoindre une grande maison française, de m’inscrire dans une longue tradition républicaine, tant en prenant place dans l’amphi Boutmy que dans le gymnase juste en-dessous. Rien d’écrasant ou d’intimidant mais un cadre structurant pour avoir des « clartés de tout », selon le projet pédagogique d’alors. La belle ambition de devenir un « honnête homme » pour notre temps. La formation donne l’atout de se sentir soudain à l’aise sur nombre de sujets complexes sans se perdre dans tous les aspects techniques mais en y pointant l’enjeu, la tension, le défi. Articuler deux parties aide à tenir ensemble des contradictions apparentes, à nuancer, à voir plus loin, à changer d’échelle. Sciences Po m’a appris non pas à répondre stérilement « oui et non » mais « oui, pour autant ». Cela aide à accepter la contradiction, à fabriquer du compromis.
Pour l’anecdote, mon tout premier exposé, en 1991, fut consacré à la réforme des retraites, à la suite du livre blanc de Michel Rocard. Un étudiant de 2026 pourrait sans doute refaire le même, ce qui peut paraître désespérant ! En relisant ces trois riches années, je garde le souvenir de la noble figure de René Rémond, qui était plus qu’un historien. On le croisait de loin et il incarnait, à mes yeux, cet idéal d’honnêteté intellectuelle, faite d’écoute attentive et de hauteur de vue, d’autorité morale par l’exigence personnelle et qui vous élève par sa clarté pédagogique. Son Introduction à l’histoire de notre temps (Points) est un modèle du genre.
Vous avez commencé votre carrière dans le journalisme. Pourquoi cette voie et le choix du journal La Croix ?
Le journalisme me tentait depuis le collège et le lycée, où j’avais lancé une radio associative. C’était mon premier motif pour rentrer à Sciences Po. Comme tant d’autres, j’y ai appris à lire tous les jours Le Monde, vendu à la criée. Sans qu’alors je le mesure bien, la presse répondait à ma curiosité pour comprendre notre époque et mon envie de créer, de m’exprimer, d’écrire. Le journaliste est toujours en recherche à la fois d’un nouveau sujet et d’un angle pour l’aborder. C’est un métier d’intello-ouvrier : intellectuel pour vite saisir les dimensions d’une actualité, la remettre en perspective ; ouvrier pour tenir sur une ou deux colonnes, rendre avant le bouclage et enchaîner les papiers.
Je suis reconnaissant au journal La Croix d’avoir parié sur moi. J’ai adoré la rédaction. On peut être catholique pratiquant et ne pas écrire dans La Croix et vice-versa. Ce qui m’a d’emblée plu dans ce quotidien national est son indépendance d’esprit par rapport au « buzz », au parisianisme, au clivage gauche-droite, et son ouverture au monde entier, à ce qui passe sous les radars, ainsi que son respect du lecteur. Mais aussi son souci de l’écriture. Bruno Frappat, qui m’a recruté et a été mon maître en journalisme, nous répétait que « seule l’écriture sauvera la presse écrite ». Je lis la presse pour ses plumes et écoute la radio pour ses voix. Sinon, autant laisser faire l’intelligence artificielle…
“« Bruno Frappat nous répétait que “seule l’écriture sauvera la presse écrite” ».”
Dans quelle mesure le journalisme a-t-il changé depuis que vous avez quitté cette voie professionnelle ? Y a-t-il des repères à ne pas perdre de vue, selon vous ?
Je suis entré dans la profession en même temps que s’est répandu l’information continue, à la radio, la télé et sur internet. Il y a presque une contradiction dans les termes car l’actualité est continue, comme le fil de dépêches, mais l’information ne saurait l’être car elle exige un temps de vérification, de hiérarchisation, de débat dans la rédaction, de choix du mot juste. C’est une gageure de comprimer tout cela ! Bien sûr, il faut faire du direct, commenter à chaud. Mais l’immédiateté en continu est incompatible avec un journalisme digne de ce nom.
Plus les fausses informations circulent, plus le « buzz » fait du bruit, plus le journalisme professionnel doit garder ses repères et un grand titre, inspirer la confiance dans son traitement de l’information. On ne s’y réfère plus pour un « scoop » mais pour vérifier ce qu’on entend.
Vous avez dirigé ensuite l’Institut Jacques Delors. Comment passe-t-on du journalisme à un think tank ?
Il y a un fil conducteur européen à mon parcours, qui a d’ailleurs commencé dès Sciences Po. La Croix m’a fait traiter beaucoup de sujets internationaux, et en particulier le Vatican, mais aussi permis d’acquérir une expertise européenne, qui a trouvé à l’Institut Delors son épanouissement. Un think tank est un « hub » qui croise des journalistes, des diplomates et des universitaires. Les publications sont un produit hybride des approches que cultivent ces trois métiers.
Ce fut un honneur d’œuvrer pour Jacques Delors, attentif à nos activités jusqu’à la fin de sa vie. Et un privilège de travailler sous la présidence d’Enrico Letta, avec une équipe littéralement européenne. Un think tank se définit comme un laboratoire d’idées. Le défi est de les rendre opérationnelles avec la réalité politique du moment. La réalité est plus importante que l’idée, comme disait le pape François. Si on perd de vue un juste diagnostic de la réalité, notre travail ne sert à rien et on devient un simple agitateur d’idées pour se faire remarquer…
Les enjeux de l’élargissement de l’Union européenne (UE) sont aujourd’hui au cœur de votre travail à l’Institut Delors. Comment voyez-vous le dossier ukrainien se débloquer ? Dans quelle mesure l’UE est-elle préparée à l’élargissement ?
L’élargissement est une réalité de la construction européenne depuis ses débuts qu’on peine à penser comme idée, en particulier en France où on l’a longtemps opposé à l’approfondissement. Comme beaucoup, je n’avais pas pensé à l’adhésion de l’Ukraine à l’UE avant son invasion par la Russie, qui s’y oppose. L’élargissement est une forme d’expansion non impériale. Il est fondé sur le consentement mutuel dans un projet d’unité européenne qui n’est pas un rêve de grandeur. En pénétrant ce que le Kremlin considère comme son champ, il s’y heurte inévitablement. C’est pourquoi la manière de débloquer le dossier ukrainien n’est pas seulement de traiter méthodiquement les 33 chapitres nécessaires à son entrée mais de commencer paroffrir une adhésion politique au pays, en faisant de l’Ukraine un membre associé de l’UE. Cela permet aussi de nous préparer à l’élargissement, qui devrait reprendre du côté de l’Adriatique et peut-être de l’Islande. L’Europe ne doit pas avoir peur de grandir.
“« L’élargissement est une forme d’expansion non impériale. Il est fondé sur le consentement mutuel dans un projet d’unité européenne qui n’est pas un rêve de grandeur. »”
Vous résidez aujourd’hui à Londres. Comment voyez-vous évoluer la relation du Royaume-Uni avec l’UE ?
J’ai suivi mon épouse – rencontrée à Sciences Po – à Londres. C’est à la fois une ville-monde, où vivre le cosmopolitisme à plein, et une grande capitale européenne, qu’on gagne par le train. Les Brexiters ont cru leur idée de Global Britain supérieure à la réalité géographique, laquelle fait que, dix ans après le référendum, la majorité du commerce s’effectue toujours avec le marché européen, le plus grand, le plus voisin et le plus riche. Je ne crois pas à une nouvelle adhésion du Royaume-Uni à l’UE en tant que telle mais à une « Europe-patchwork » dont l’UE est une pièce maîtresse et dans laquelle d’autres ensembles se rattachent en réponse aux vives turbulences géopolitiques de notre temps. L’Europe deviendra une puissance respectée dans le monde par l’UE et à travers d’autres formats de coopération, où Londres aura sa place…
