Les livres politiques de juin 2026

Les livres politiques de juin 2026

Tous les mois, Émile vous invite à découvrir une série de livres abordant des questions politiques sous différents angles. Au programme ce mois-ci : un portrait sociologique d’une légende du football français, deux essais sur l’arsenalisation de la loi par le pouvoir politique et ses conséquences, la biographie d’une figure historique de la révolution des Œillets portugaise et un récit plus intime sur le lien que l’Homme entretien avec la nature.

Par Maina Marjany (promo 14) et Charles Ottavi

Zinédine Zidane

Tout le monde en France connaît Zinedine Zidane, même ceux qui ne se sont jamais intéressés de près ou de loin au football. À l’évocation de l’emblématique numéro 10 de l’équipe de France, reviennent le souvenir des larmes – de joie d’abord, face au doublé marqué en finale de la Coupe du monde 1998 contre le Brésil – et de tristesse, aussi, au regard de ce tragique « coup de boule » asséné contre le joueur italien Marco Materazzi, synonyme d’exclusion et de défaite en finale de la Coupe du monde 2006, dernier match de sa carrière.

Nombreuses furent les biographies à avoir voulu percer le secret de la légende Zidane, mais le court essai de Stéphane Beaud diffère des précédentes tentatives, par l’originalité de son approche. L’ancien joueur et entraîneur du Real Madrid est ici raconté comme un objet sociologique, dont la trajectoire individuelle est représentative d’une histoire collective. Fils d’un prolétaire kabyle venu en France comme travailleur immigré et d’une Algérienne arrivée à l’âge de 6 ans, ayant grandi dans une cité HLM des quartiers nord de Marseille, Zidane est l’un des symboles de ce processus social qui voit, dans les années 1980-2000, les enfants d’immigrés maghrébins se faire une place dans la société française, malgré les obstacles.

L’auteur n’oublie pas l’essentiel : Zidane est aussi et avant tout un footballeur qui part jouer en Italie avec plusieurs autres footballeurs français après 1995, suite à l’arrêt Bosman, et devient l’un des sportifs les plus célèbres – et les plus riches – du monde, sorte de « transfuge social » d’un sport désormais symptôme d’un capitalisme financier et mondial.

Un portrait vivifiant qui ravira pour sûr les amateurs de ballon rond et de sociologie.

L’auteur

Stéphane Beaud (promo 81) est sociologue et professeur émérite à Sciences Po Lille. Ses travaux ont principalement porté sur les transformations des milieux populaires dans la France contemporaine, en publiant plusieurs ouvrages comme 80 % au bac, et après ? (avec Younès Amrani, 2002), Pays de malheur ! (2005), La France des Belhoumi (2018) ou encore Sociologie du football (2020).

Zinedine Zidane, Stéphane Beaud (promo 81), La Découverte, 128 p, 11 €


Le droit en armes : Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis

Occupant une place centrale au sein de la démocratie américaine, les institutions judiciaires sont progressivement devenues des outils de politique étrangère au service de l’hégémonie américaine au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Cette combinaison entre le droit et la puissance a abouti à l’émergence d’un nouveau concept, le lawfare – contraction entre les mots droit (law) et conduite de la guerre (warfare) – qui est au centre du livre de Mark Corcoral.

Cet ouvrage dissèque toutes les ruses et mécanismes juridiques qui ont permis aux États-Unis, confrontés comme jamais après les attentats du 11 Septembre à la remise en cause de leur superpuissance, de mettre en place successivement une surveillance numérique de masse de leur population via le Patriot Act et les procédures Ashcroft, cautionner la torture de détenus en jouant sur les interprétations de la définition du mot et forcer des entreprises étrangères à leur livrer leurs secrets industriels comme l’affaire Alstom l’a notamment démontré sur notre sol.

Fruit d’une enquête d’une dizaine d’années sur le département de la Justice américaine et de nombreux entretiens avec des anciens acteurs directs, l’auteur démontre comment, pensé originellement comme un moyen de diffuser leur magistère moral sur le reste du monde, l’usage du droit par les États-Unis, est progressivement devenu, par sa mise au service d’intérêts sécuritaires, l’un des objets même de leur hostilité à travers le monde.

Le livre est une mise en garde à l’égard des démocraties occidentales. Si le débat sur l’État de droit est par nature complexe, l’exemple américain nous a montré que ce choix du « moindre mal » juridique n’aboutissait pas in fine à la protection du modèle démocratique mais bien à sa dévitalisation progressive, dont la dérive illibérale américaine sous le nouveau mandat de Donald Trump est une glaçante démonstration.

L’auteur

Mark Corcoral (promo 19) est docteur associé au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po et associé à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Politiste spécialisé sur le rôle du département de la Justice dans la politique de sécurité nationale des États-Unis, ses recherches portent sur les usages stratégiques du droit et la cyber-sécurité. Il a précédemment publié un ouvrage intitulé Cyber-attaques : L’Amérique désigne ses ennemis aux éditions L’Harmattan en 2021.

Le droit en armes : Lawfare et sécurité nationale aux États-Unis, Mark Corcoral (promo 19), Presses Universitaires de France, 288 p, 25 €


La Violence au nom de la loi

Pour poursuivre la réflexion sur l’instrumentalisation du droit au profit des intérêts sécuritaires, l’ouvrage de Shoshana Fine et Thomas Lindemann analyse la manière dont certaines formes de violence sont légitimées par le droit dans les démocraties libérales.

En prenant comme cas d’étude l’intervention militaire française en Libye de 2011, autorisée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations Unies, ainsi que les discours officiels français à l’égard des migrants traversant la Manche, les deux auteurs montrent comment le droit peut être mobilisé, non pas pour protéger les populations, mais pour les exposer à la violence. Leur enquête montre comment, sous le masque d’une apparente objectivité et neutralité, les choix politiques font fi de la réalité complexe des situations de terrain, transformant des instruments juridiques en outils de normalisation d’une violence d’État.

La légalité tend à devenir une contrainte dévitalisée par les différents acteurs institutionnels pour qui cette ligne rouge qu’est la loi est moins un impératif éthique et moral qu’une contrainte technique. Face à elle, l’enjeu est de savoir comment manoeuvrer intelligemment l’action publique autour, en profitant des failles qu’offre la mise en application de principes juridiques abstraits.

Ainsi, les auteurs expliquent qu’à bas bruit, l’État de droit se retrouve dévitalisé et produit lui-même le paravent contre lequel la violence des acteurs publics, qui disent agir en son nom, se met en place à l’égard le plus souvent des plus faibles et des plus démunis. Cette thèse provocante, qui s’inscrit dans la droite ligne de la pensée critique de Walter Benjamin et de l’École de Francfort, sonne également comme un cri d’alarme et un appel à la vigilance, à l’heure où nombre des démocraties occidentales sombrent peu à peu dans l’illibéralisme.

Les auteurs

  • Shoshanna Fine (promo 16) est titulaire d’un doctorat en science politique et relations internationales au CERI de Sciences Po. Elle est chercheuse associée au European Council on Foreign Relations (ECFR). Ses travaux portent sur la politique migratoire européenne et elle a notamment publié Borders and Mobility in Turkey chez Palgrave (2018)

  • Thomas Lindemann est professeur franco-allemand de relations internationales et de science politique à l’Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines et à l’Ecole Polytechnique.

La Violence au nom de la loi, Shoshana Fine (promo 16), Thomas Lindemann, Les Presses de Sciences Po, 244 p, 19€


Otelo : La voix de la révolution des Oeillets

Principal acteur et stratège de la révolution des Œillets, Otelo Saraiva de Carvalho est resté un légende de l’histoire du Portugal. Voix romantique et idéaliste d’une révolution avant de tomber en disgrâce, son écho se fait toujours entendre dans le pays lusitanien, même après son décès en 2021.

Grand spécialiste du Portugal, l’historien Yves Léonard livre ici une biographie au regard distancié, à l’écart des hagiographies militantes ou des pamphlets révisionnistes.

Fruit d’un travail méthodique et rigoureux, le livre s’écarte des différents mythes qui collèrent à la peau d’Otelo, retraçant fidèlement, mais non sans une empathie certaine, le parcours d’un jeune officier formé dans les guerres coloniales portugaises où il développa, comme plusieurs autres de ses camarades, une conscience politique critique contre le régime de Salazar. Cerveau — à la fois dans la planification et l’exécution du coup d’État du 25 avril 1974 — de cette révolution populaire qui stupéfia l’Europe entière, Otelo fut peu à peu marginalisé.

L’auteur restitue aussi avec nuance le processus complexe, et parfois contradictoire, de l’établissement d’un régime de démocratie libérale au Portugal. À l’heure où le pays est confronté à une résurgence d’un courant national-populiste et révisionniste à l’égard de l’héritage de la révolution des Œillets, cette biographie arrive à point nommé, restituant, par la trajectoire quasi-don quichottienne d’Otelo, l’un de ces moments où l’idéal se confronte à la réalité, mais fait avancer, malgré tout, l’Histoire et le souffle de la liberté.

L’auteur

Yves Léonard (promo 83) est docteur en histoire habilité à diriger des recherches. Enseignant à Sciences Po sur le campus de Poitiers. Membre correspondant du Centre d’histoire de Sciences Po (CHSP) et de l’Institut d’Histoire Contemporaine (IHC, Universidade Nova de Lisboa), il est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Portugal, récemment Sous les oeillets la révolution le 25 avril au Portugal (2023), et d’une biographie Salazar, le dictateur énigmatique en 2024 aux éditions Perrin.

Otelo : La voix de la révolution des Oeillets, Yves Léonard (promo 83), Chandeigne & Lima, 248 p, 22€


Habiter la garrigue. Lettre à une maison emportée par les flammes

Dans cet ouvrage, l’auteur transforme un événement personnel en une réflexion sociologique et anthropologique sur notre lien avec la nature et l’environnement.

Le 5 août 2025, la maison de Marc Hatzfeld, située près du village de Durban dans le massif des Corbières, est complètement détruite par un incendie gigantesque qui ravagera cet été-là, pendant plus de 20 jours, près de 12 000 hectares, dont des centaines d’hectares de vignobles et des dizaines de maisons. Face au deuil d’une bergerie, batie pierre après pierre pendant près de 35 ans et réduite en un simple tas de pierres noircies dans la garrigue, le sociologue et anthropologue retrace le fil de cette aventure.

Touchant par sa simplicité et sa force humaine, ce récit se remémore l’expérience d’une vie sobre au milieu d’un environnement où coexistent sangliers, renards, oiseaux et où l’homme doit trouver — parfois difficilement — un moyen de s’y faire une place sans déranger l’équilibre des choses. Face à un environnement aux abords parfois inhospitaliers, on suit le chemin d’un homme qui doute, change, s’adapte et transforme peu à peu son mode de vie pour cohabiter pleinement avec la nature.

Loin d’être un manifeste d’utopie naïve, le texte est une véritable invitation à la frugalité, à la transition vers une écologie concrète et résiliente mais également une formidable méditation philosophique sur le sens du mot « habiter », à l’heure du réchauffement climatique et de l’épuisement des ressources. Malgré la catastrophe en cours, Marc Hatzfeld nous livre un message plein d’espoir et d’humanité : il est encore temps de reconstruire.

L’auteur

Marc Hatzfeld (promo 69) est sociologue et anthropologue, spécialisé dans les questions relatives aux banlieues et aux marges sociales.

Habiter la garrigue. Lettre à une maison emportée par les flammes, Marc Hatzfeld (promo 69), Editions de l’Aube, 208 p, 18€



Face à la montée des périls, quelle mobilisation pour l’Europe ?

Face à la montée des périls, quelle mobilisation pour l’Europe ?