Les pirates du savoir : dans les coulisses des shadow libraries
Une révolution pour les universitaires, un cauchemar pour les éditeurs. Les bibliothèques clandestines en ligne mettent à disposition des dizaines de millions de livres gratuitement, avec des contenus de meilleure qualité que l’offre payante, des ouvrages introuvables et, surtout, la promesse d’une connaissance enfin « émancipée ». Face à ce bouleversement, les éditeurs portent plainte, tandis que les entreprises d’intelligence artificielle s’y servent massivement. Bienvenue dans la zone grise du livre, où l’éthique de la culture libre défie la loi du copyright.
Par Lawrence Bekk-Day (promo 18)
Cinquante-neuf millions de livres accessibles en un clic, gratuitement. C’est la promesse d’une bibliothèque d’Alexandrie d’un nouveau genre, clandestine et digitale : les Archives d’Anna. Cette shadow library se targue d’être « la plus grande bibliothèque véritablement ouverte de l’histoire de l’humanité ». Mais qui est donc cette Anna ? « Anna, c’est vous », répondent les concepteurs.
Les Archives d’Anna n’est pas la seule bibliothèque clandestine. Elle s’inscrit dans une nébuleuse en pleine expansion, de Library Genesis (LibGen) à Z-Library, pour ne citer qu’elles. Et si leurs noms sont cryptiques, dans certains milieux académiques, ces bibliothèques de l’ombre sont un secret de Polichinelle. Fabien M. (le nom a été changé), professeur des universités et auteur, s’enthousiasme : « En termes académiques, c’est la révolution ! Ça m’a permis d’explorer le corpus des auteurs d’une autre manière. Avec la recherche dans le texte, on peut retrouver un passage très rapidement. » Pleinement participatives, ces bibliothèques acceptent les contributions : moyennant quelques connaissances techniques, un ordinateur et un numériseur suffisent pour réaliser un livre électronique. Et la qualité est au rendez-vous, explique Fabien M. : « Les fichiers faits par les grands fans sont meilleurs que ceux qu’on pouvait acheter dans le commerce. Je me souviens des premières éditions numériques de Platon, faites par GF [collection de chez Flammarion, NDLR] et donc payantes, qui étaient inutilisables : le texte était en un seul chapitre, donc peu pratique. L’offre gratuite était meilleure ! »
Une révolution discrète, mais certaine
Car le livre digital payant cumule les tares. Non seulement il n’est pas moins cher que la version papier, mais il ne vous appartient pas : l’éditeur ne fait que vous accorder une licence d’utilisation. Une subtilité légale qui n’est pas neutre. Cory Doctorow, spécialiste du droit d’auteur, le rappelle dans son ouvrage Enshittification (2025, non traduit) : « Lorsqu’Amazon a créé la plateforme Kindle, ils ont inclus un mécanisme leur permettant d’effacer les livres qui se trouvent sur les appareils des clients. Deux ans plus tard, la succession de George Orwell a exigé qu’Amazon efface des copies de 1984 des liseuses de certains clients, sans qu’ils en soient avertis. (…) En 2019, lorsque Microsoft a décidé que le marché des livres numériques était trop réduit, ils ont fermé leur librairie en ligne ainsi que les serveurs associés. Les clients se sont vus notifier qu’après avril, leurs livres cesseraient de fonctionner. » Et Doctorow d’enfoncer le clou : « J’ai été libraire dans le passé, et nulle force sur cette planète n’aurait pu me contraindre à violer le domicile de mes lecteurs pour leur confisquer les livres qu’ils m’avaient achetés. »
“« Lorsqu’Amazon a créé la plateforme Kindle, ils ont inclus un mécanisme leur permettant d’effacer les livres qui se trouvent sur les appareils des clients. (...) »”
Avec l’irruption des shadow libraries, le monde du livre vit une révolution discrète, mais analogue à celle qu’a connue la musique au début des années 2000 – on se rappelle le tremblement de terre occasionné par l’arrivée de Napster et des chansons gratuites. À l’origine, un manifeste d’Aaron Swartz, cofondateur du réseau social Reddit, « pour une guérilla en faveur du libre accès ». En 2008, il jette un pavé dans la mare : « Le patrimoine culturel et scientifique mondial est de plus en plus souvent numérisé puis verrouillé par une poignée d’entreprises privées. (…) Numériser des bibliothèques entières, mais ne permettre qu’aux gens de chez Google de les lire ? (...) C’est scandaleux et inacceptable. (...) Nombreux sont ceux qui disent : “Je suis d’accord, mais que peut-on y faire ? Les entreprises possèdent les droits de reproduction de ces documents.” (...) Mais si, on peut faire quelque chose : riposter. » Cinq ans plus tard, Swartz mettra fin à ses jours, harcelé par les procureurs fédéraux américains qui lui reprochent d’avoir téléchargé 80 % de Jstor, une bibliothèque numérique payante – et privée – qui stocke des millions d’articles universitaires.
En 2011, Alexandra Elbakyan, une programmeuse née au Kazakhstan (où l’accès aux ressources universitaires occidentales reste bridé, comme dans le reste des États post-soviétiques), fonde la première shadow library qui fera date, Sci-Hub. Elle devient rapidement la plus grande bibliothèque d’articles universitaires piratés au monde. L’éthique de sa fondatrice ? « Émanciper la connaissance », une vision proche du manifeste de Swartz. Certains auteurs y envoient eux-mêmes leurs travaux de recherche : dans le milieu universitaire, tandis que les tarifs d’accès aux articles ne cessent de se multiplier, c’est souvent l’auteur qui paye pour être publié, et non l’éditeur qui rémunère l’auteur.
Les éditeurs cèdent aux IA
En filigrane, la problématique des détenteurs de droits reste entière. Claude-Jeanne Collard, conservatrice générale à la Bibliothèque nationale de France (BnF), reconnaît l’aspect « généreux » des bibliothèques clandestines, « mais le problème fondamental, c’est celui des droits d’auteur : les écrivains doivent pouvoir vivre de leur plume ». Une réalité économique que résume avec malice le philosophe Maurice Nadeau dans la revue Lignes : « L’édition est une industrie, la librairie un commerce. Le reste, comme le dit le proverbe, est littérature. » Pourtant, Fabien M., qui a déjà publié plusieurs ouvrages, serait « assez content » que ses livres soient accessibles sur les bibliothèques clandestines : « Je verrais ça comme une sorte de reconnaissance. »
“« L’édition est une industrie, la librairie un commerce. Le reste, comme le dit le proverbe, est littérature. »”
Le système légal français reste « très fermé », rappelle Claude-Jeanne Collard : « On ne peut pas le faire bouger aisément. » Le gouvernement français a pu vérifier la frilosité des ayants droit à l’occasion d’une modification du Code de la propriété, en 2012, qui a autorisé la numérisation et la commercialisation de livres publiés au xxe siècle et non réédités. Un grand projet de numérisation de ces ouvrages indisponibles voit le jour : ReLIRE (Registre des Livres indisponibles en réédition électronique), porté par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture, avec la BnF en maître d’œuvre. « Basta », répondent certains collectifs d’auteurs, qui portent plainte : même s’ils sont rémunérés, ils considèrent que le système « d’opt-out » (c’est à l’auteur de s’opposer à une réédition au cas par cas) n’est pas légal. Après des années de procédure, la Cour de justice de l’Union européenne finit par leur donner raison, en 2016, portant un coup d’arrêt définitif au projet. Ironie de l’affaire : les versions digitales de ces ouvrages, catalogués « Fenixx » (deux « x » pour XXe siècle), sont quasi tous disponibles dans les shadow libraries.
Ce contenu considérable, de qualité, fait saliver d’avance les entreprises d’intelligence artificielle. Nombre d’entre elles ont déjà aspiré le contenu de shadow libraries, en toute discrétion, pour nourrir leurs IA. Illégal ? Sans aucun doute. En septembre dernier, Anthropic, notamment connue pour Claude (concurrent de ChatGPT), est prise la main dans le sac. L’entreprise vient d’accepter de verser 1,5 milliard de dollars pour dédommager les ayants droit. Un record : « Cet accord historique est le plus élevé pour une affaire de droits d’auteur », se réjouit auprès de l’AFP Justin Nelson, l’avocat des détenteurs de droits. Mais derrière le satisfecit, cet accord entérine surtout un revirement majeur : les éditeurs, mis devant le fait accompli, ont accepté de céder le contenu de leurs ouvrages aux IA, moyennant une indemnité somme toute modique (environ 2 600 euros par ouvrage). Un contenu qui a été siphonné via les shadow libraries, où il est centralisé, accessible, et facilement digestible par les IA.
Malgré cet accord, les shadow libraries demeurent la bête noire des éditeurs. Dépôts de plainte comme tentatives de fermetures se poursuivent. Sur intervention du FBI, deux des fondateurs russes de Z-Library, l’une des shadow libraries les plus fournies, ont été arrêtés en Argentine, une nouvelle saluée par la Society of Authors du Royaume-Uni. Mais les prévenus se sont évaporés avant leur extradition aux États-Unis. Surtout, les bibliothèques clandestines conservent un atout de taille par rapport à d’autres plateformes de contenus piratés : un livre digital « pesant » 7 000 fois moins qu’un film, l’espace de stockage nécessaire à la plus fournie de ces bibliothèques reste mesuré. De quoi rendre sa duplication intégrale plus aisée. Les Archives d’Anna l’affirment : les ouvrages qui y sont entreposés seront « préservés à tout jamais », disponibles dans l’éther d’internet, comme un défi lancé à l’édition et à la loi.

