Post-mortem digital : quand nos vies numériques nous survivent

Post-mortem digital : quand nos vies numériques nous survivent

Lorsque nous passons l’arme à gauche, nos données, elles, restent bien vivantes : photos, courriels, blogs et traces de navigation forment une « mémoire numérique » que la loi peine encore à encadrer. Focus sur cet encombrant cortège de data que nous laissons en héritage et qu’il devient urgent d’organiser de son vivant.

Par Lawrence Bekk-Day (promo 18)

LE JOUR EST VENU : VOUS DÉCÉDEZ. MAIS VOS DONNÉES NUMÉRIQUES, ELLES, VOUS SURVIVENT. COURRIELS, NOTES, CONVERSATIONS WHATSAPP OU PHOTOS DE VACANCES : NOS DONNÉES PERSONNELLES, PARFOIS INTIMES, SONT STOCKÉES SUR NOS ORDINATEURS OU NOS SMARTPHONES, VOIRE DANS LE CLOUD. Ce que la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) appelle la « mémoire numérique » dans sa toute dernière étude (« Nos données après nous : de la mort à l’immortalité numérique, usages et enjeux des données post-mortem », 2025) met le doigt sur une évolution majeure : « les papiers » d’un défunt se trouvent de plus en plus sur des supports virtuels.

Qu’englobe précisément cette « mémoire numérique » ? Elaine Kasket, cyberpsychologue américaine et autrice du remarquable Tous les fantômes dans la machine: l’au-delà de vos données personnelles (2020, non traduit), propose cinq catégories, qu’elle nomme des « anatomies de notre existence digitale posthume ». Tout d’abord nos « actifs numériques », possédant une valeur financière (comptes bancaires, actions, cryptomonnaies). Notre « dossier numérique », ensuite, sorte de « poussière digitale » générée par les traces de notre navigation en ligne et nos comptes utilisateurs. Puis notre « autobiographie numérique », que nous publions et rendons accessibles à autrui (souvent via les réseaux sociaux ou les blogs). Viennent ensuite nos « archives digitales », à savoir les documents personnels, photos, vidéos, enregistrements, conversations (y compris avec des intelligences artificielles) et courriels, non destinés à être partagés. Enfin, notre « biographie numérique non autorisée », des données nous concernant mais créées par autrui, avant comme après notre décès. Une masse déjà intimidante à gérer de notre vivant, et dont les règles changent après notre mort.

Image d’illustration générée avec l’Intelligence Artificielle (Google Gemini).

Le vide juridique de l’au-delà

L’Europe bénéficie d’un arsenal juridique qui protège les données des personnes (le fameux Règlement général sur la protection des données ou RGPD), mais on a tendance à ignorer que « le droit à la protection des données est d’abord un droit des vivants », comme le rappelle la Cnil. En effet, le Considérant 27 du RGPD précise que « le règlement ne s’applique pas aux données à caractère personnel des personnes décédées ». En l’absence de consignes claires (par exemple un testament numérique), « les héritiers de la personne concernée peuvent accéder à certaines données », rappelle la Cnil, ainsi que recevoir des « biens numériques s’apparentant à des souvenirs de famille ». Des héritiers qui, lorsqu’ils « parviennent à les récupérer, peuvent se retrouver à devoir gérer cette profusion de données au décès d’une personne ». Carl Öhman, enseignant en Sciences politiques et auteur de L’Au-delà des données: le destin de vos informations personnelles après la mort (2024, non traduit), explicite le problème de ce trop-plein : « La société de l’information inverse la logique qui prévalait jusqu’alors en matière d’archivage; au lieu de se demander “est-ce assez important pour être enregistré ?” On se demande désormais “est-ce assez insignifiant pour être détruit ?” »

Face à ce travail de Sisyphe, des idées émergent. En 2024, des étudiants de Sciences Po, dans le cadre de la sixième édition de l’Incubateur de politiques publiques (IPP), ont planché sur un projet avec le Siilab (laboratoire d’innovation publique territorial des Hauts-de-France) : intégrer la gestion des données post-mortem aux missions des agents de France Services. La proposition ? « Un accompagnement des familles qui auraient besoin d’aide dans la gestion des données numériques d’un défunt. » De quoi apporter des réponses concrètes et aider les proches à s’y retrouver dans le labyrinthe des démarches.

“« Toute personne peut définir des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de ses données à caractère personnel après son décès. »”
— Loi no 2016-1321 du 7 octobre 2016, article 63

Nos souvenirs chez les Gafam

Car le virtuel n’est pas immatériel. Selon un sondage réalisé en décembre 2024 par Harris Interactive et la Cnil, près de 40 % des Français stockent des données dans le cloud. C’est ainsi que celles qui appartiennent à un individu se trouvent éparpillées chez de nombreuses entreprises privées, souvent étrangères, notamment dans les plate- formes en ligne (type Facebook ou Instagram). Or 52 % des interrogés ne veulent pas laisser leurs données en l’état après leur décès sur ces plateformes en ligne, 50 % souhaitant qu’un tri soit effectué par un proche (le conjoint est le plus fréquemment cité, devant les enfants, puis les parents).

La nouvelle génération est naturellement moins réticente à garder des traces en ligne (39 % pour les 18-34 ans, 13 points de moins que la moyenne). Paradoxalement, ces digital natives ne sont pas nécessairement mieux armés face à la gestion de leurs données post-mortem, ce que la Cnil analyse comme un « désintérêt des personnes a priori plus “éloignées de la mort” », qui ne les incite pas « à penser et surtout à préparer leur propre mort ». C’est oublier que les plateformes, elles aussi, sont mortelles. Skyblog, plateforme de partage qui a servi de « journal intime public » à toute une génération d’adolescents, a baissé le rideau en 2023 après plus de 20 ans d’existence, emportant avec elle tout son contenu. La BnF (Bibliothèque nationale de France) a procédé à « la collecte la plus complète possible des blogs encore actifs » ; une gageure qui ne peut prétendre à l’exhaustivité. De quoi rappeler que le temps digital n’est pas toujours le temps long, comme le résume l’archiviste numérique Jeff Rothenberg : « Les documents numériques ont une durée de vie éternelle, ou bien de cinq ans, selon l’échéance qui se présente en premier. »

Quand l’IA ressuscite les morts

De nouvelles technologies, qui exploitent nos données comme un gisement, ne sont pas sans poser de nouveaux problèmes éthiques. On connaissait l’émission de biopic-fiction Hôtel du temps (France 3), dans laquelle Thierry Ardisson ressuscitait Coluche, Dalida ou Jean Gabin grâce à des deepfakes, et avec l’accord des ayants droit. On entre maintenant dans l’ère des deadbots (littéralement « robots morts »). Ces intelligences artificielles « digèrent » les données d’un dis- paru pour permettre aux proches de continuer de discuter avec lui. La réalité dépasse la fiction : Black Mirror, série d’anticipation dystopique, avait déjà imaginé une telle technologie dans l’épisode Bientôt de retour (2013).

Bien sûr, les deadbots tiennent plus de l’illusion que de la magie. Mais leurs effets de bord sont déjà réels. Lors d’un procès en Arizona qui s’est tenu en 2025, où un homme était jugé pour homicide à la suite d’une altercation routière, la victime, Chris Pelkey, est apparue en vidéo et a déclaré pardonner à son meurtrier. Convaincue d’avoir retranscrit la pensée du défunt, sa sœur a utilisé un avatar, revêtant les traits et la voix de la victime, et ayant emporté l’adhésion du juge, Todd Lang, qui dit avoir « adoré cette IA ». L’acceptabilité ou non de telles pratiques nécessitera du recul. En attendant, la Cnil propose la possibilité d’insérer dans son testament une mention « Do Not Bot Me », (« Ne me transformez pas en robot »), modélisée sur le projet « Do Not Track Me », qui vise à bloquer les traceurs d’un navigateur web.

Même si nous sommes encore loin de la prophétie du futuriste Raymond Kurzweil, qui prévoit la numérisation de notre conscience à horizon 2045, il est indispensable de « penser le devenir des données post-mortem », comme le souhaite Marie-Laure Denis, présidente de la Cnil. Mais l’interrogation est difficile, car très personnelle. Qu’est- ce que vous souhaitez laisser après votre passage ? Plus que techno- logique, cette question surtout philosophique, voire pratique, mérite que l’on s’y attarde.


ET MAINTENANT, C’EST À VOUS…

L’au-delà virtuel se prépare. Nous avons tous un patrimoine digital (fichiers, mots de passe, comptes, voire cryptomonnaies) qui mérite d’être transmis, grâce à quelques actions pratiques.

1.     RÉDIGEZ VOTRE «TESTAMENT NUMÉRIQUE».

La Cnil le rappelle, il est désormais possible de formuler ses volontés « en ce qui concerne la gestion de ses données, et de désigner une personne qui sera chargée de leur mise en œuvre telle qu’elle est précisée dans le testament ».

2.       CONFIGUREZ VOS COMPTES EN LIGNE.

Le plus important est celui rattaché à votre courriel, qui permet souvent d’accéder au reste de vos comptes. Google, par exemple, propose un « Gestionnaire de compte inactif », qui peut donner l’accès de votre compte à un proche, mais aussi choisir les données à partager ou à effacer. Les réseaux sociaux permettent de choisir comment son compte fonctionnera post-décès: transformation en compte « commémoratif » (sorte de version digitale de la plaque de marbre) ou suppression pure et simple.

3.        RENDEZ VOS DONNÉES ACCESSIBLES… OU PAS.

Si, comme près de deux tiers des Français, vous sauvegardez vos données sur un disque externe ou une clé USB, assurez-vous que quelqu’un sait où ils sont. Pour les mots de passe, vous pouvez opter pour un pli cacheté déposé chez un notaire ou un tiers de confiance. Si vous le préférez, vous pouvez aussi décider que vos données s’éteindront avec vous. Mais l’impact d’une telle décision vis-à-vis de ceux qui restent se réfléchit: faut-il priver vos héritiers d’une « boîte à souvenirs » digitale ?

4.        VISEZ LA SIMPLICITÉ.

Certaines start-up encore balbutiantes (cf. Grant Will, p. 52) visent à automatiser et à centraliser la gestion post- mortem d’un « patrimoine numérique ». Mais leur viabilité sur le temps long est incertaine : préférez les solutions simples et les supports physiques.



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